Les aventures de Lili [Catgroove]

Les aventures de Lili [Catgroove]

I) Confrontation

Suivez les aventures de la toute première Lili, une jeune fille ayant fuit l’univers bourgeois et élitiste dans lequel elle a été élevée, afin de s’emparer de son propre destin.
Des rencontres formidables et des confrontations intenses l’attendent, et sa quête pourrait s’avérer plus importante qu’elle ne l’aurait soupçonné…!

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En ce jour de septembre, la météo m’offrait l’un de ses rares soleils radieux, perdu au cœur d’un ciel sans nuage. Mais la température clémente et la relative douceur du climat ne m’apportaient que peu de réconfort, tandis que je marchais sur le chemin pavé sillonnant entre quelques points de verdure, qui me conduirait jusqu’aux bâtiments de l’université. L’air était agréable à respirer et j’entendais un cours d’eau qui s’écoulait non loin. Et pourtant, malgré ce contexte apaisant, je ne pouvais chasser de mon esprit le sentiment d’avoir trahi ma famille… Partir ainsi de Londres, mes derniers mots pour mon père étant ceux d’une jeune demoiselle exaspérée et en colère, pour finalement voyager seule jusque dans le nord de la France, tout cela afin de poursuivre un simple rêve, ou peut être un caprice. Je ne me sentais pas du tout en paix, je me sentais même coupable. Mes désirs valaient-ils la peine de me disputer avec ma propre famille, de s’éloigner de la voie pavée d’or et d’argent qu’elle avait tracée pour moi ? Seul le doute survenait lorsque je me posais cette question. Mais j’étais bel et bien là, avançant d’un pas incertain mais résolu dans cette petite université de province, tellement perdue dans mes pensées que je faillis bien ne pas entendre la voix qui m’interpellait.

— Hey, machine !

Autant dire qu’être invectivée de la sorte me sortit immédiatement de mes sombres pensées. Je tournais donc la tête sur le côté, cherchant le grossier personnage du regard. C’est alors que je m’aperçus que je longeais depuis quelques temps déjà le fameux cours d’eau que j’avais entendu. Il s’agissait d’un ruisseau de belle taille qui semblait traverser le campus universitaire, quelques petits ponts ayant été aménagés pour l’enjamber ça et là. Et justement, adossée à l’un de ces ponts, une curieuse demoiselle me fixait avec un sourire que je jugeais trop enjoué pour être honnête. Consciente de ma mauvaise humeur, je ne me laissais cependant pas aller à ce préjugé.

— Je m’appelle Emily. Emily Lindermark, précisais-je à mon interlocutrice bien trop culottée.

Cependant, plutôt que de s’excuser ou d’avoir l’air embarrassé de m’avoir vexée, la demoiselle fit un vague geste de la main comme pour dissiper le sujet, tout en se laissant aller à un petit rire que je jugeais agaçant.

— Ouais ouais, c’est cool. Je vais t’appeler Lili alors, déclara-t-elle, sans gêne et apparemment fière de sa trouvaille.

— J-je ne vous permets pas ! m’exaspérais-je. Vous me tutoyez et me donnez un surnom ridicule, et tout ça pourquoi je vous prie ?

À mon grand désarroi, mon accent anglais refit surface sous le coup de la colère, malgré ma bonne maîtrise du français. Et cela semblait particulièrement amuser mon indésirable interlocutrice, qui fit un pas dans ma direction ; se tenant tout de même à une distance raisonnable de discussion. Elle dégaina alors son téléphone portable et en désigna l’écran éteint avec un sourcil relevé. Ce qui, au vu de ses lunettes de soleil masquant ses yeux, lui donnait un air que je jugeais irritant.

— J’suis à sec de jus, et y a pas d’horloge sur ce foutu campus. Tu pourrais pas me filer l’heure ? demanda-t-elle sans perdre son sourire.

Même en faisant fi de tous les préjugés que je pouvais avoir en tête, il me fallait pourtant dresser un portrait sommaire de la personne qui se tenait devant moi. Une demoiselle d’environ mon âge, portant un sweat-shirt noir blasonné d’une grosse étoile violette sur la poitrine, ainsi que d’un dièse et d’un bémol respectivement placés sur l’épaule droite et gauche, de mêmes couleurs. Cela témoignait au moins du fait que, tout comme moi, elle avait choisi cette université pour le cursus musical très réputé qu’elle proposait. Sa coupe de cheveux, quant à elle, défiait sérieusement toutes les notions de bon goût qui m’avaient un jour été inculquées. Rasés très court sur un côté, ses cheveux mi longs étaient rabattus sur l’autre côté de son crâne. De plus, elle les avait teints d’une couleur violette rappelant les motifs de son sweat-shirt. Ajouté à cela le casque audio autour de son cou, son jean délavé et sa vieille paire de tennis, et j’avais devant moi la personne la plus débraillée que j’ai jamais eu le déplaisir de rencontrer.

— Heu, hé bien… balbutiais-je, essayant de me rappeler la question. Vous vouliez savoir l’heure ? Hum, il est onze heures quarante-cinq, répondis-je en observant la montre à mon poignet.

La demoiselle à la touche improbable arqua alors les sourcils, derrière ses lunettes de soleil aux verres teintés d’un bleu ne laissant même pas entr’apercevoir ses yeux.

— Ah, j’me disais bien qu’y commençait à daller sévère, c’est carrément l’heure de grailler, exprima-t-elle.

Et pour dire la vérité, son vocabulaire me laissait pantoise. Son français était exempt de tout accent que j’aurais pu reconnaître et sa diction semblait impeccable. Pourtant, je comprenais difficilement ce qu’elle me disait. Encore heureux que le sens global de sa phrase se trouvait à ma portée. Et elle se trouvait toujours plantée là, devant moi, semblant attendre quelque chose, une réponse peut-être.

— Bien, ravie d’avoir pu vous renseigner. Mais à l’avenir, je vous prie d’au moins éviter ce surnom ridicule. Si ce n’est le tutoiement, dis-je avec politesse.

— Bah, tout l’monde se tutoie entre étudiants, va falloir t’y faire ma grande, répondit-elle avec un large sourire, comme si ma réaction l’amusait.

— Bon, soit, soupirais-je. Mais je vous-, enfin, je t’en prie, évite de m’appeler Lili, c’est d’un ridicule…

Sur ce, il lui prit de se mettre à rire, avançant d’un pas pour se tenir à mes côtés avant de passer une main sur mon épaule comme si nous étions de vieilles camarades.

— Haha ! Tu m’as tutoyé, tu t’adaptes vite. Hey, ça te dirait qu’on aille becqueter ensemble ? T’as de quoi t’offrir un repas ? s’esclaffa-t-elle en me tapant dans le dos.

Trop invasive et trop enthousiaste à mon goût, cette personne parvint à me mettre mal à l’aise au point de me faire perdre mon sang froid. Il était également vrai que je n’étais pas de la meilleure humeur ce jour-là. Je reculais donc vivement en chassant assez brusquement son bras d’un revers de main, particulièrement irritée par son comportement.

— Ne me touchez pas ! Qu’est-ce que vous me voulez ? De l’argent pour la cafeteria ? Hé bien je n’en ai pas pour vous ! Laissez-moi tranquille ! m’écriais-je.

La demoiselle débraillée au possible resta alors là où je l’avais laissée, comme choquée par ma réaction. Ne s’y attendait-elle vraiment pas ? Elle, une parfaite inconnue, avait envahi mon espace vital, m’avait épaulée comme si de rien n’était et parlait déjà de partager un repas. N’importe qui aurait trouvé cela inapproprié, pour ne pas dire suspect.

— Heu… j’sais pas si t’as fait gaffe, mais tu m’as encore vouvoyé, dit-elle simplement, quoi qu’un peu penaude.

— C’est le dernier de mes soucis ! m’exclamais-je aussitôt en tapant du pied.

Je ne savais pas bien pourquoi, mais je me sentais ridicule à cet instant, comme si c’était moi qui comprenais tout de travers et qui adoptait le mauvais comportement. Et cela me frustrait passablement. Aussi, plutôt que de tourner les talons, j’insistais dans l’espoir de mettre les choses au point.

— Vous ne vous rendez donc pas compte que votre attitude est envahissante et irritante ? accusais-je en fronçant les sourcils.

L’intéressée haussa les épaules avant de soupirer.

— Si, on m’le dit souvent. Mais t’es la première qui m’fais un cirque pareil, osa-t-elle répondre, levant un index bien malpoli pour désigner mon tailleur gris. Vu que t’es sapée chez Gucci, je m’attendais bien à une bourge de droite, mais là tu bats des records d’impolitesse.

Me connaissant, j’étais persuadée que mon visage avait gagné une teinte de rouge supplémentaire en entend ces mots. Elle essayait vraiment de me faire croire que j’avais été celle au comportement déplacé. De plus, elle essayait de me faire culpabiliser pour des vêtements que je n’avais même pas payés moi-même.

— Je vous interdis ! C’est vous qui êtes…

— En plus ! m’interrompit-elle en sortant une cigarette de sa poche, pour en revenir à ton p’tit coup d’sang… souffla-t-elle en plaçant la cigarette dans sa bouche et en remontant ses lunettes sur son nez. Sache que je taxe jamais du blé aux gens ! T’as sérieusement cru que j’te demandais du pez ? Plutôt crever, t’insulte ma fierté j’te signale ! Tu pètes un scandale alors que je t’invite à la cafet’, t’as un problème ma grande, déclara-t-elle en tournant les talons.

Et moi, je restais scotchée sur place, mes yeux verts foncés écarquillés. Ou tout du moins autant que me le permettait mon ascendance asiatique. D’ailleurs, je me rendis compte que je ne m’étais pas vraiment attardée sur moi-même. Et mon immense sentiment de solitude actuel me semblait propice à ce genre de réflexion. Alors, voyons voir… Ma mère était sud-coréenne, rapidement séduite par le riche touriste anglais qu’était mon père. J’ai eu une enfance facile, j’ai presque toujours été tenue à l’écart des gens que mon père appelait « la plèbe », puis je me suis découvert une passion pour la musique. En écoutant pour la première fois Bach, Mozart, Vivaldi… qui n’aurait pas eu envie de découvrir tous les secrets de cet art ? J’entrais naturellement au conservatoire, violoncelle en mains, prête à découvrir toute la magie de la musique. Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à rêver à autre chose qu’une voie toute tracée dans le monde des affaires et des entreprises. C’est aussi là que j’ai rencontré les gens clefs ayant influencé mes choix, pour au final en arriver où je suis maintenant… Évadée de ma prison dorée pour aller étudier dans la meilleure faculté proposant un cursus musical que j’avais pu trouver en Europe, seule et penaude à me tenir sur le pavé, affrontant mon échec avec amertume. J’avais échoué à comprendre de bonnes intentions et les avais également balayées d’un revers de main dédaigneux, quand bien même la faute m’incombait, à moi et à mon esprit trop étriqué. Et dès que mes jambes auraient cessé de trembler de honte, il me faudrait impérativement rattraper cette étrange demoiselle et m’excuser de mon comportement…

II) Réconciliation

Je fis de mon mieux pour sortir de ma torpeur, hantée par une pensée fort désagréable ; celle d’avoir échoué à communiquer correctement avec la toute première personne que je rencontrais au sein de cette université. La première impression compte énormément, et celle que j’avais donné un peu plus tôt était inacceptable. Une grande partie de la culpabilité que je ressentais en ce moment même, provenait de l’éducation que mon père m’avait administrée pendant des années. Il était important de préserver son image sociale, disait-il, d’avoir un maximum de contrôle sur ce que les gens pensent de nous, car le pouvoir n’est pas une chose que l’on possède, mais une chose que les autres nous accordent.
J’expirais lentement en portant une main à mon front, comme pour prévenir une éventuelle migraine. Mon père continuait d’intoxiquer mes pensées et d’alimenter mes angoisses encore aujourd’hui, et cela m’exaspérait réellement. Je devrais plutôt me soucier de la demoiselle que j’avais offensé, me soucier de corriger mon comportement afin de devenir une meilleure personne, tout simplement. Et pourtant, mon angoisse portait principalement sur l’image que je pourrais renvoyer aux autres, et la manière dont elle affecterait mon confort social.

Je pris alors une profonde inspiration afin de regagner contenance, et commençais à chercher la cafeteria du regard. Ça n’était pas une bonne idée de courir après la demoiselle pour lui adresser la parole, ce serait trop impoli. Cependant, la retrouver à destination était une idée que je trouvais plus élégante. Heureusement, le bâtiment que je cherchais ne se trouvait pas loin et était parfaitement reconnaissable, de par son allure ainsi que sa vaste baie vitrée, qui laissait entrer le soleil dans le réfectoire. Je me dirigeais donc immédiatement vers le petit pont enjambant le cours d’eau, réfléchissant déjà à ce que je pourrais bien pouvoir dire pour dissiper le malentendu.
Le campus était particulièrement fleuri, et de petits chemins à larges pavés sinuaient entre les massifs.
Des buissons, des fleurs, de petits arbres fruitiers visiblement bien entretenus… Et toute cette nature baignait dans les rayons du soleil, bruissant légèrement sous la brise tiède qui soufflait de temps en temps. Comment ne pas apaiser son esprit dans ce genre de décor ? La température était idéale, le bruit du cours d’eau emplissait l’air, et l’odeur de la végétation l’embaumait agréablement. Malgré tout, mon pas était précipité, le son de mes escarpins frappant les larges pavés de pierre résonnait dans le relatif silence des lieux, comme l’agaçante trotteuse d’une vieille horloge, comme le rappel des battements trop rapides de mon cœur.

Puis, le son oppressant de mes propres pas s’estompa lorsque je bifurquais afin de remonter un chemin de terre battue, au bout duquel j’apercevais l’entrée de la cafeteria. La demoiselle de tout à l’heure ne semblait pas s’y trouver ; je m’étais sans doute bien plus dépêchée qu’elle, qui semblait plutôt s’y diriger avec nonchalance. J’avançais donc avec confiance, décidant de me placer non loin de l’entrée, puis de m’y diriger le plus naturellement possible dès que je l’apercevrais.
Après tout, qu’y avait-il de mal à mettre en scène une rencontre fortuite s’il s’agissait de présenter des excuses ?
La cafeteria était ouverte toute la journée et disposait même d’une buvette plutôt élégante pour un simple bâtiment universitaire. Cependant, je n’admirais que très brièvement l’intérieur des lieux à travers la baie vitrée, me contentant de me tenir hors de vue pour quelqu’un qui arriverait par l’un des deux chemins qui semblaient mener ici : celui que j’avais emprunté, et celui que la demoiselle avait pris un peu plus tôt. Je me trouvais sous une sorte de préau abrité du vent par de hauts panneaux en bois, qui se trouvaient près de la sortie. Je ne quittais pas des yeux les deux chemins qui menaient jusqu’ici, je devais me tenir prête et agir de la manière la plus naturelle possible lorsque j’apercevrais enfin la personne que j’attendais…

— Qu’est-ce que tu fous, miss bourge ? déclara soudainement une voix rauque derrière moi.

Surprise, je fis immédiatement volt-face, ma queue de cheval suivant le mouvement de ma tête tandis que j’écarquillais les yeux, me crispant largement alors que je faisais face à la demoiselle de tout à l’heure. Elle se tenait là, dans ce qui devait être le seul coin d’ombre de ce préau, adossée au mur, en train de finir sa cigarette. Je ne pouvais toujours pas voir ses yeux à travers ses lunettes, mais je distinguais clairement ses sourcils légèrement froncés. J’étais pourtant sûre et certaine qu’elle ne se trouvait pas ici quelques secondes plus tôt. Mon regard se posa alors un peu plus loin, à l’angle du bâtiment. Peut-être était-elle passée derrière moi en passant de l’autre côté. Mais cela lui aurait fait faire un détour inutile.

— Oh, je… Je regardais simplement les cerisiers, articulais-je en désignant les quelques arbres que j’avais croisés en venant ici.

—Tu ressembles à un chat qui vient de se faire surprendre alors qu’il guettait une souris, déclara la demoiselle en crachant un nuage de fumé. Tu es tendue, tu te tiens comme si tu te préparais à courir, et tes yeux sont grands ouverts, ajouta-t-elle, toujours sans gêne, avant de me pointer du doigt. C’est moi qu’t’attendais miss bourge ? T’as un truc à m’dire ?

J’entendais bien, au ton de sa voix, que ses déclarations un brin provocatrices étaient faites pour me rappeler mon manque de politesse, en plus du fait qu’elle savait très bien quels étaient mes plans. Et je ne pus m’empêcher d’en être un petit peu plus humiliée. Faisant un pas hésitant vers l’avant, je pris une brève inspiration avant de cligner des yeux.

— En fait, je… je voulais m’excuser, assurais-je avec sincérité.

— Sans dec’ ? s’étonna mon interlocutrice en haussant les sourcils. Voyons voir si t’es sincère, miss bourge.

À ces mots, elle pinça son mégot encore rougeoyant entre son pouce et son majeur, leva la main vers moi, puis utilisa son index pour frapper le filtre de sa cigarette et l’envoyer dans ma direction. J’écarquillais les yeux, effrayée de retrouver une tache, ou pire, une brûlure sur mes vêtements. Cependant, je n’avais pas le temps de réagir, le mégot incandescent étant trop rapide. Mais ce dernier passa sans même me frôler entre mon oreille et mon épaule, et acheva sa course dans la poubelle en métal qui se trouvait juste derrière moi. Je soupirais alors de soulagement, sachant que je n’étais pas la cible de ce lancé, puis je me tournais de nouveau vers l’inconnue qui s’avançait déjà dans ma direction. Elle ne semblait plus être en colère. Sa démarche était détendue, tout comme sa posture, et ses sourcils n’étaient pas froncés. Ce qui ne m’empêcha pas de me demander ce qu’elle comptait faire ensuite… jusqu’à ce qu’elle affiche un large sourire mi satisfait mi-amusé, s’arrêtant juste devant moi.

— Pas mal. Tu t’es pas énervé quand je l’ai lancé vers toi, déclara-t-elle avec enthousiasme. T’étais même soulagée en voyant que j’visais la poubelle. T’es quelqu’un d’bien, conclut-elle en me présentant sa main.

Hésitante au début, observant tour à tour son visage enjoué et sa main tendue, je levais finalement la mienne pour la lui serrer. Sa poigne était ferme, assurée et sincère, de ce que je pouvais en dire tout du moins. Pour ma part, je me contentais de rester délicate et de simplement accepter cette réconciliation aussi ubuesque qu’inattendue.

— Heu, excusez… articulais-je avant de me raviser face à un haussement de sourcil. Je veux dire, excuse-moi, mais, tu vas simplement te contenter de ça ?

— Ouais, répondit-elle sans hésitation en relâchant ma main. J’ai pas besoin d’justifications, j’sais bien que t’as pu m’trouver flippante et mal le prendre. On vient pas du même univers, miss bourge, expliqua-t-elle avec un petit rire.

Je restais relativement coite face à de telles déclarations. Je m’attendais à devoir lui expliquer que j’avais mal interprété son geste, lui assurer que si j’avais pu connaître ses réelles intentions je n’aurais pas réagi de la sorte, lui avouer que ma mauvaise humeur avait honteusement joué en sa défaveur… Mais ce qu’elle attendait de moi n’était rien d’autre que des excuses sincères. Et tout cela sur la base d’un test de réflexes psychologiques mené à l’aide d’un mégot de cigarette et d’une certaine dose de dextérité de sa part. Ce dernier point me semblait d’ailleurs capital, et je la remerciais intérieurement de ne pas avoir manqué sa cible. Et comme je ne savais vraiment pas quoi répondre à tout cela, je me contentais d’un point trivial, et donc indispensable :

— Je préfère encore « Lili » plutôt que « la bourge », articulais-je en regagnant un peu d’assurance. Mais tu pourrais au moins utiliser mon prénom.

— Ok, va pour Lili alors, déclara la demoiselle avant de poser une main sur sa poitrine. Je m’appelle Amélie Verrecchia, mais tout le monde m’appelle Améthyste, précisa-t-elle sans cesser de sourire.

Son choix de conserver le surnom ridicule qu’elle m’avait trouvé et dont elle semblait si fière me fit légèrement soupirer. Mais son enthousiasme et sa manière de se présenter à son tour, surtout après avoir soulagé ma culpabilité aussi facilement, finirent par m’atteindre ; me faisant esquisser mon premier sourire amusé depuis mon arrivée. Je croisais donc les bras avec élégance et relevait la tête pour lui faire face.

— Très bien, dans ce cas nous utiliserons ces surnoms, déclarais-je avec bonne humeur. Améthyste donc ? Je peux voir pourquoi, ajoutais-je en examinant de nouveau son look.

En effet, la grande place des nuances de violet dans le style vestimentaire et capillaire de mon interlocutrice pouvait très largement inspirer la pierre dont elle tirait son surnom. Cependant, un détail me titillait encore un peu. Son nom de famille me rappelait quelque chose. C’était italien, sans aucun doute possible. Je dirais même qu’il avait une consonance plutôt napolitaine. Je jurerais l’avoir déjà entendu quelque part. Cependant, je haussais mentalement les épaules et passais à autre chose. Quoi de mieux que d’échanger quelques trivialités supplémentaires afin de sceller ce début de bonne entente ?

— Dis-moi, tu as dû faire tout le tour du bâtiment pour arriver jusqu’ici sans que je ne te vois. Pourquoi te donner cette peine ? demandais-je sur le ton de la conversation.

Étonnement, elle détourna légèrement le regard en tournant la tête vers les deux chemins qui arrivaient jusqu’ici. Avec ses lunettes de soleil, j’avais du mal à décrypter son expression.

— Bah, j’ai fait l’tour pour rester à l’ombre, c’est tout, répondit-elle un peu laconiquement.

— Oh, je vois. La température me semble agréable pourtant, et puis tu as dû courir pour arriver avant moi. continuais-je, trouvant son explication étrange.

— Haha, nan… fit-elle avec un geste de la main. C’est parce que j’ai coupé dans la broussaille, justifia-t-elle.

— Je suis à peu près sûre que c’est interdit, de marcher sur les massifs, fis-je remarquer.

— Haha, ouais, déclara Améthyste comme s’il y avait de quoi être fière. Heureusement qu’personne m’a vu dans ce cas.

Elle se pencha alors soudainement dans ma direction avant de hausser légèrement un sourcil en observant la montre à mon poignet, puis elle releva la tête en m’adressant un sourire.

— Déjà midi, on s’rentre ? proposa-t-elle avec enthousiasme. Aujourd’hui, y a d’la fritaille.

— Je te suis, répondis-je avec un petit sourire.

À cette heure-ci, l’endroit n’était pas très peuplé. Il y avait quelques professeurs et autres employés attablés ça et là, ou en tous cas, des personnes bien trop âgées pour se trouver ici entant qu’élèves. D’ailleurs, je ne voyais aucun étudiant pour le moment. Normal, les cours n’avaient pas encore commencé après tout. J’imitais donc Améthyste et m’emparais d’un plateau et de quelques couverts avant de le poser sur les rails qui longeaient des présentoirs chargés de plats déjà servis. Je connaissais le principe du self-service, mais il fallait avouer que c’était la première fois que j’y prenais part. C’est alors qu’une question me vint :

— Dis-moi, pourquoi es-tu venue ici aujourd’hui ? demandais-je en m’emparant d’une salade de tomates. Pour ma part, je viens effectuer un petit repérage.

— C’est cool, jugea simplement mon interlocutrice. Moi, ben… j’me faisais chier, du coup j’suis venue faire un tour, ajouta-t-elle en attrapant une assiette de frites.

— Oh, je vois. Après tout, les résidences étudiantes ne sont pas loin. C’est un joli coin pour une promenade, répondis-je simplement.

— Haha, ouais, les résidences étudiantes, répéta Améthyste comme s’il s’agissait d’une bonne blague.

Cependant, je n’insistais pas, jugeant qu’il serait impoli de la questionner davantage. Décidément, cette demoiselle était pleine de curiosités et de mystères. Et j’étais plutôt curieuse par nature ; trait de caractère que j’étouffais habituellement en société.
Une fois nos plateaux bien garnis, nous arrivâmes devant une caissière à laquelle ma collègue tendit une carte magnétique qu’elle fit biper sur sa machine.

— Il te reste qu’un seul repas, pense à recharger, Améthyste, déclara l’employée de la cafeteria.

J’étais plutôt étonnée d’entendre un membre du personnel de cuisine appeler une simple étudiante par son surnom. Je me demandais alors si elle était particulièrement connue, ou si elle ne donnait que rarement son vrai nom. Autant dire que ma curiosité s’en retrouvait davantage piquée.

— J’y penserais ouais, si j’ai les moyens, répondit la demoiselle aux lunettes de soleil avec un petit sourire en coin.

Je passais alors à mon tour devant l’employée et commençait à sortir mon portefeuille de la poche de mon tailleur.

— Excusez-moi, je n’ai pas encore obtenu de carte, expliquais-je avec un léger sourire. Je vais directement payer mon repas.

Cependant, mon sourire disparut rapidement lorsque je vis l’expression de l’employée se durcir légèrement.

— Je dois le répéter chaque année, déclara-t-elle dans un soupir. J’ai que ma machine pour biper les cartes de cantine, je peux pas encaisser d’argent, ajouta-t-elle avant de lever un doigt vers la porte d’entrée. C’est écrit juste là, qu’il faut aller recharger sa carte aux heures d’ouverture du secrétariat avant de venir, s’exaspéra-t-elle.

Je reculais d’un pas en me crispant légèrement, écarquillant les yeux tandis que je sentais le rouge de la honte me monter aux joues. J’étais tellement préoccupée par ma rencontre avec Améthyste, que j’en avais négligé d’observer les nombreuses affiches d’information qui se trouvaient près de la porte d’entrée.

— J-je vous demande pardon, je n’y ai pas prêté attention, m’excusais-je en baissant la tête. Je vous promets de revenir avec une carte pleine la prochaine fois pour que vous puissiez y soustraire ce que je dois, proposais-je avec espoir.

— Tu exagères, l’année est même pas commencée que tu me demandes de te faire crédit, soupira l’employée. Tu sais que je me fais taper sur les doigts si la direction apprend que je fais ça ? Pour une première année en plus, s’exaspéra-t-elle.

Et tandis que la honte me submergeait au point que je souhaite pouvoir disparaître sous terre, et que j’envisageais déjà de sauter mon repas de midi, j’entendis un soupir amusé venant de ma nouvelle camarade. Cette dernière s’approcha alors du comptoir et tendit de nouveau sa carte.

— C’est cool Monique, bip ma carte, fous pas la misère à une p’tite nouvelle. Et puis c’est des conneries c’t’histoire de pas pouvoir payer sur place. Tout ça pour pas te payer le salaire d’une vraie caissière, déclara Améthyste avec un sourire que je jugeais salvateur.

— Hah, tu l’as dit ! s’exclama l’employée en bipant la carte qu’on lui tendait. Allez, bon appétit les filles, déclara-t-elle avant de disparaître en cuisine.

Par réflexe, je suivis ma collègue, tenant fermement mon plateau comme pour ne pas laisser mes mains trembler. Je me sentais tellement nulle. C’était ce que l’on appelait un grand moment de solitude. Je posais alors mon plateau sur une table, face à celui d’Améthyste, décidait de m’asseoir avant de rassembler mon courage pour prendre la parole.

— Merci beaucoup. Je… j’ai été négligente, je te dois un repas, articulais-je avant de me cacher derrière mon verre d’eau, buvant doucement.

— Haha, t’inquiètes, c’est cool, assura mon interlocutrice avec un petit rire décontracté. C’est quand même marrant, parce que tout à l’heure, tu m’as envoyé chier parce que tu croyais que j’voulais qu’tu m’paies à bouffer, et maintenant c’est l’contraire. Tu dois vraiment t’sentir con, taquina-t-elle.

Vexée, je reposais mon verre, les joues rouges de honte, et pinçait légèrement les lèvres avant de plisser les yeux.

— S’il te plaît, n’en parlons plus, demandais-je en essayant de garder contenance. Jamais plus, ajoutais-je.

— Ahah, ok, ok… T’es du genre susceptible hein ? répondit-elle en plongeant sa fourchette dans ses frites.

— Je me suis déjà ridiculisée deux fois aujourd’hui, et en moins d’une heure, soupirais-je avant d’ajouter un geste de la main. Et devant toi en plus…

— Hm, détend-toi Lili, ça arrive. T’as grave l’air angoissée aujourd’hui, c’est ouf, jugea-t-elle avant de commencer à manger.

Je l’imitais rapidement, attaquant ma salade avec appétit en essayant de me détendre. Après tout, elle avait raison, ces choses-là arrivaient, surtout lorsque l’on est angoissée, comme elle l’avait si justement fait remarquer…
Notre repas se passa donc tranquillement. La nourriture n’était pas très bonne, mais elle avait le mérite d’être suffisamment variée pour pouvoir composer un repas équilibré. Ou tout du moins si l’on s’en donnait la peine, car ma voisine de table semblait avoir pour objectif de faire un maximum de réserve de graisse, avec son pâté de campagne en entrée, ses frites noyées de mayonnaise en plat principal et son morceau de brownie inondé de crème anglaise en dessert. Le tout arrosé d’une canette de soda. Alors que j’en avais à peine fini avec ma salade et attaquait mes haricots verts et mes carottes vapeur, Améthyste semblait dors en être arrivé au dessert, qu’elle mangea avec délice malgré sa qualité toute relative. Je ne pus m’empêcher de soupirer, tandis qu’un léger sourire se dessinait tout seul sur mes lèvres. Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais la présence de cette étrange personne m’apaisait. Peut-être était-ce simplement dû au fait qu’elle avait su me pardonner facilement ? Ou bien était-ce parce que nous parvenions à communiquer, malgré que nous provenions d’univers différents, comme elle l’avait si bien souligné. Et cela me confortait dans l’idée que, malgré le milieu très hermétique duquel je provenais, j’étais bel et bien capable de m’ouvrir à d’autres mœurs et de tisser des liens avec des personnes bien différentes de moi. Cela pourrait paraître triste d’en douter, mais avant de m’échapper de ma prison dorée, je me sentais comme un majestueux poisson plein de vigueur, dominant les eaux calmes et paisibles de son territoire. Mais à quoi bon être comme un poisson dans l’eau, si la surface et la terre ferme nous sont à jamais inaccessible?
Mon esprit cessa alors de vagabonder lorsque j’eus fini mon assiette, contemplant avec peu d’envie mon yaourt nature. Pourtant, j’adorais les produits laitiers. Mais une étrange mélancolie commençait à brosser mon esprit, comme une vague brossant le sable d’une plage.

— Tu manges pas ça ? demanda alors ma voisine de table en désignant mon dessert.

— Non, tu peux l’avoir, proposais-je avec un sourire fatalement forcé.

— Tu t’fais du bile ? Qu’est c’qui c’passe ? me demanda-t-elle en entamant de dévorer mon yaourt.

— Oh, rien. Et puis ce serait vraiment ridicule de faire part de ses angoisses à une inconnue, soufflais-je en contemplant le fond de mon verre.

L’arrêt soudain des bruits de petite cuillère raclant le fond d’un pot me fit alors relever la tête. Améthyste m’observait avec un sourcil haussé, les lèvres légèrement pincées. Elle avait l’air un peu perplexe. Peut être était-elle vexée que je ne lui dise rien. Aimait-elle les ragots ? J’avouais tacitement ne pas comprendre en haussant un sourcil à mon tour.

— Meuf, t’es sérieuse ? fit-elle de sa voix naturellement éraillée. Une inconnue ? J’croyais qu’on était devenues amies !

Je dû me mordre la langue pour ne pas laisser échapper un petit rire amusé. Je ne m’attendais vraiment pas à cela. Il était vrai que l’on avait discuté un bref instant, que l’on avait partagé un repas qu’elle avait dû me payer et que sa présence m’était étrangement agréable. Mais qu’elle déclare notre amitié aussi soudainement me prit par surprise, surtout au vu de son expression de déception vraiment impayable. Au final, je retrouvais momentanément le sourire.

— Hé bien, ce serait aller un peu vite je trouve, expliquais-je sans animosité. On ne se connaît pas vraiment. Mais je suis sûre que nous serons amenées à nous rencontrer, puisque nous suivons le cursus musical toutes les deux.

Mon interlocutrice afficha alors une grimace un peu différente, semblant réfléchir à ce que je venais de lui dire. Vraiment, ses expressions faciales étaient fascinantes. Un peu comme si elle ne se souciait pas de la tête que cela lui donnait. D’ailleurs, je pensais avoir mis le doigt sur quelque chose. Ce que je trouvais si rafraîchissant chez elle était certainement son côté frondeur et sa franchise. Deux choses dont j’avais rapidement été privée dans mon enfance.

— Ouais… je vois c’que tu veux dire, articula Améthyste en passant un doigt sur son menton. Mais j’veux dire, on est quand même copine ?

— Copines ? répétais-je avec un petit rire.

— Bah on est potes alors, au minimum ! négocia ma voisine de table qui affichait un sourire amusé.

— Améthyste… soupirais-je avec une bonne humeur retrouvée. Nous sommes des collègues, des camarades si tu préfères, expliquais-je en tendant ma main par-dessus la table avec délicatesse. Et j’en suis ravie.

— Baaah ! Toi et tes circonvolutions sémantiques, jugea-t-elle en roulant certainement des yeux derrière ses lunettes. Mais d’accord… camarade, approuva-t-elle en venant me serrer la main, avec bien plus de douceur que tout à l’heure.

À cet instant précis, je ne regrettais finalement pas de m’être enfui de chez moi pour venir faire mes études dans cette université. À peine arrivée, je faisais déjà les plus curieuses, les plus effrayantes et les plus réjouissantes rencontres que j’avais pu espérer faire… et tout cela en une seule et même personne.

III) Intégration

La suite de ma journée se résuma en une longue et plutôt agréable visite du campus. Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse être aussi vaste d’ailleurs, et aussi verdoyant. C’était comme si la nature avait un rôle très important à jouer ici. Non pas que l’on y trouve un quelconque cursus botaniste, quoi que cela ne me m’aurait pas étonnée, mais plutôt comme si la présence de végétation et de petits cours d’eaux, bordant une série de chemins bien entretenus, était sensé mettre les étudiants à l’aise, comme si le campus était un terrarium savamment étudié pour le bien être d’une espèce à laquelle je ne me souvenais même pas appartenir.
Améthyste m’avait accompagné pour une bonne partie de ma promenade, me poussant à emprunter chaque fois les chemins les plus ombragés, me montrant les coins qu’elle jugeait être les plus rafraîchissants. Je notais tout particulièrement l’emplacement d’un vieux banc en bois faisant face à un cours d’eau derrière lequel se dressait un mur de végétation. La présence de cette fille pour le moins étonnante à mes côtés me donnait l’impression d’être en train d’emmener un enfant en ballade. Comment, à son âge, pouvait-elle être aussi insouciante ? Elle parlait beaucoup, souvent pour ne rien dire, tentant de faire de l’humour à la moindre occasion, faisant parfois mouche, je devais bien l’avouer. Et moi, un peu sottement, je gardais le silence, autorisant de temps en temps un sourire à se dessiner sur mes lèvres. Je n’avais rien à dire de toutes manières, et c’était peut être cela qui me plaisait ; le fait d’entendre quelque chose que je pensais plus ou moins ou qui me faisait réfléchir, à l’occasion des diatribes de ma collègue. Alors je me contentais d’écouter, n’intervenant que rarement, dressant une carte des lieux dans mon esprit, autant que possible. Essayant tant bien que mal de ne pas me laisser distraire…

Finalement, nous retournâmes vers les quartiers des appartements universitaires, nos chemins se séparant assez tôt, Améthyste justifiant le fait d’habiter dans une chambre se trouvant à l’opposée de celle qui m’avait été attribuée. En ce qui concernait mes bagages, l’agence de voyage m’avait garanti de s’en être occupé, en partenariat avec le campus avaient-ils précisé. Et au vu de leurs tarifs, c’était bien la moindre des choses.
Ma première épreuve en tant que nouvelle habitante des lieux, serait donc de passer par le hall d’entrée du bâtiment, qui servait également de large pièce commune, à ce que j’avais cru comprendre de la bouche d’Améthyste.
Je me dirigeais donc avec une légère appréhension, mais également avec la pensée très positive de ne pas pouvoir rencontrer plus énergumène qu’Améthyste, en direction de l’entrée du bâtiment G. Ma chambre se trouvait au numéro cent-trois, cela me ferait au moins peu de marches à monter quotidiennement.

Je poussais alors l’un des grands battants de l’entrée principale et me raidis presque malgré moi. Ma posture se crispa légèrement comme pour être certaine d’être parfaitement droite, mes lèvres se pincèrent et mon regard se fit sans doute plus dur. Je fis de mon mieux pour ne pas paraître trop crispée alors que j’arrivais dans la vaste pièce commune et scannait immédiatement les lieux. Je remarquais une sorte de comptoir derrière lequel se tenait un large frigo, en train d’être fouillé par quelqu’un, de nombreux sièges gravitaient autour d’un gros sofa, face à un grand écran fixé au mur. Affalé sur ce dernier, un jeune-homme en jogging baillait en lisant un magazine tandis qu’un autre, l’air fatigué, était avachi dans un fauteuil. Ces deux là n’avaient rien d’extraordinaire à première vu. Caucasiens, silhouettes banales, ils semblaient à peine avoir noté mon arrivée, ce qui m’arrangeait. Cependant, mon regard se porta instinctivement sur une silhouette que je jugeais imposante, qui se trouvait dans ma proximité immédiate, et que je n’avais pas vu approcher. Sur le coup je me questionnais vivement. N’était-ce pas la personne que j’avais vu fouiller dans le frigo ? Comment avait-elle pu venir jusqu’à moi aussi vite sans attirer mon attention ? Par réflexe, je reculais d’un pas et me figeais, les yeux grands ouverts, les jambes bien placées pour éventuellement fuir. Je détestais être prise par surprise. La personne qui se tenait devant moi était une demoiselle d’une taille imposante à la peau couleur noisette, d’une bonne tête de plus que moi, et dont les formes pouvaient laisser penser qu’elle avait gobé quelqu’un de plus imposant que moi pour le petit déjeuner. Et vraiment, ce dernier détail me frappa. Car ses rondeurs n’avaient rien à voir avec celles que j’avais pu avoir, ayant été une enfant gourmande et trop gâtée. Chez elle, point de bourrelets flasques, point de vergetures, mais des formes soigneusement dessinées sous une peau ferme et maintenues par ce que je jugeais être une bonne musculature. Et pendant la seconde entière que me prit cette analyse, je fis un deuxième pas en arrière, presque sans m’en apercevoir.

— Hey, salut. Tu veux du thé ? me demanda l’imposante demoiselle dans un accent que je ne reconnu pas.

— Hum, je, quoi-donc ? tentais-je d’articuler en baissant enfin les yeux sur la canette qu’elle me tendait.

Tout comme je ne l’avais pas vu arriver, je n’avais pas perçu son geste. Aussi, cela sollicita un troisième pas en arrière de ma part, voyant que l’on brandissait un objet à quelques centimètre à peine de ma poitrine. Cependant, après avoir assuré une distance raisonnable, je tendis doucement la main pour saisir la boisson en essayant de ne pas laisser ma détresse paraître sur mon visage.

— Oh, hé bien, merci, heu… formulais-je en encourageant mon interlocutrice à se présenter.

— Moi c’est Hélène, déclara-t-elle avec un sourire. Le zigoto en survêt’ c’est Mauricio et celui qui est avachie dans le fauteuil c’est Timothée, présenta-t-elle avant de lever sa boisson, comme pour porter un toast. Bienvenue dans le bâtiment G ma grande !

— Enchantée, je m’appelle Emily, répondis-je simplement, ne souhaitant pas prendre de risque.

Le dénommé Mauricio se redressa vivement et sautilla jusqu’aux côtés de la géante. Pour ma part, j’occupais mes doigts comme je pouvais en tirant lentement sur la languette en aluminium de mon thé glacé, un brin nerveuse. Le jeune-homme sourit alors naturellement, puis tapota sa joue en me détaillant de ses yeux marrons foncés.

— Ravi de te rencontrer Emily. En te regardant, je dirais que tu as besoin de faire du sport, ça te dirait de courir avec moi le matin ? demanda-t-il, sans gêne.

— Arrête-toi donc grand nigaud, réprimanda Hélène avant de tourner son attention vers moi. L’écoute pas, il cherche juste un partenaire de jogging parce qu’il a la flemme motivation d’y aller seul tous les matins.

— Pardonnez-moi Hélène, mais je devrais sans doute monter vérifier mes bagages au plus vite… tentais-je de m’excuser.

— Vous ? répéta la colosse comme si elle avait du mal à y croire. Jeune fille, ça n’est pas parce que j’ai de la place pour plusieurs qu’il faut parler de moi au pluriel ! remarqua-t-elle en frappant son ventre.

Sa déclaration déclencha alors un fou-rire chez Mauricio, qui semblait bien être du genre à apprécier ce genre d’humour. Car de toute évidence, c’en était. Et heureusement d’ailleurs. Je soupirais discrètement.

— Oui, je te demande pardon donc, articulais-je. Mais je dois vraiment…

Une sonnerie bien étrange retentit alors et Hélène sortit un téléphone de la poche de son large jean. Elle sembla ensuite lire quelque chose et sourit largement, dévoilant l’intégralité de ses quarante-deux dents, du moins c’est ce qu’il me semblait.

— Oh, on vient de recevoir un sms de notre voisine préférée. Il paraît que notre nouvelle colocataire s’appelle Lili. C’est vrai que ça lui va bien ! déclara la géante en posant son regard sur moi.

Et malgré son accent chaleureux, qui m’évoquait un peu les îles ensoleillées bordées de plages paradisiaques, cette demoiselle venait de me glacer le sang. La douce anxiété de savoir que des inconnus étaient au courant de quelque chose de honteux sur moi ne me semblait pas avoir de prix. Pourtant, j’aurais payé cher pour qu’on m’en débarrasse.

— Oh oui, Lili c’est parfait. En plus, on dirait un nom de chat ! s’enthousiasma Mauricio avec un grand sourire.

— Lili, c’est noté, déclara Timothée qui semblait s’être réveillé juste pour cela.

— C’est vrai que tu ressembles à un chaton apeuré, compléta Hélène comme pour ajouter à ma déconfiture.

— Amélie Verrecchia… grognais-je alors entre mes dents en fronçant les sourcils. Tu as osé.

— Oh, tu connais son nom complet ? s’étonna la géante. Mais ne l’utilises pas trop, ça fait bizarre, surtout ici, ajouta-t-elle avec un geste de la main qui, j’en suis sûre, créa un courant d’air.

— Bizarre ? Pourquoi ? C’est son surnom qui est bizarre, plaidais-je, un brin agacée.

— Pas du tout ! intervint alors Timothée qui accomplit l’effort de se lever de son fauteuil, et réalisant l’exploit d’avoir tout de même l’air avachie. Tu vois Lili, le surnom d’Améthyste fait sens avec les deux premières syllabes de son prénom, énonça-t-il comme s’il récitait une formule. De plus, cela correspond à ses couleurs préférées et à son côté un peu dur mais éclatant. Ce nom de roche est donc très pertinent, conclut-il en rajustant ses lunettes, que je n’avais même pas remarquées.

— Je vois… répondis-je, ne sachant que dire d’autre. Donc, vous connaissez tous Améthyste ? m’enquis-je.

— Qui ne la connaît pas ? corrigea Mauricio. Elle est un peu la voisine de tout le monde avec son… fit-il en perdant son souffle en milieu de phrase lorsqu’il croisa le regard de la géante. Avec sa personnalité haute en couleur ! compléta-t-il un brin gêné.

— Tout ça pour dire, intervint Hélène. Qu’elle nous a vivement conseillé de t’aider à t’intégrer parce que… attend, s’interrompit-elle en sortant son téléphone pour y lire quelque chose. Tu es « une bourge un peu pommée qui essaie de bien faire », cita-t-elle.

— Je vais la gifler, soufflais-je distraitement, comme une juste conclusion.

— Je crois qu’elle t’aime bien, déclara la colosse avec un petit rire. En plus elle a raison, ton accent ressort encore plus quand tu es gênée.

—Bon sang ! réagissais-je instinctivement en portant une main à ma bouche. Je fais de mon mieux pour le cacher, c’est horriblement embarrassant.

— De quoi donc ? s’étonna Hélène. Et crois-tu que moi je cache mon accent martiniquais ? ajouta-t-elle en forçant sur son accent, justement. Et tu me trouves embarrassante alors ?

— Oh, non, bien sûr, c’est juste que… défendis-je maladroitement.

— Tu as vraiment besoin de te décoincer, à l’occasion, viens au gymnase le vendredi soir, j’assure les cours de judo, tu verras, ça aide, m’assura la géante avec un pouce levé.

— Et c’est moi qui tente de la kidnapper pour mon jogging ? se moqua Mauricio en roulant des yeux. Tu mérites vraiment le tiens de surnom, Hell.

— C’est vrai qu’elle nous fait vivre un enfer au quotidien, ajouta Timothée avec un hochement de tête solennel.

— Tous les deux, les garçons, vous venez aux cours demain soir ! s’exclama alors la géante en faisant rouler ses hanches d’exaspération, du moins c’était l’impression qu’elle donnait. Parce que le lundi c’est Jujitsu, et je vais vous faire décéder si vous continuez de charrier comme ça devant la nouvelle !

Voyant là l’occasion idéale, je m’excusais poliment, assez discrètement pour être sûre que personne ne m’aie vraiment entendu, puis je filais à l’anglaise, littéralement dans mon cas. Je notais au passage que leur humour pouvait commencer à déteindre sur moi et décidais de me méfier.
Revenant à des pensées plus sérieuses, je montais les marches menant aux chambres en tenant toujours ma canette de thé glacé, ayant partiellement oublié son existence.
J’arrivais donc bientôt devant la porte numéro cent-trois et me figeais un bref instant, réalisant que derrière cette porte se trouvait l’endroit où j’allais passer une grande partie de ma vie pendant les trois prochaines années de mon cursus. C’était l’endroit où j’allais dormir, l’endroit dans lequel je devrais pouvoir me permettre d’être vulnérable en toute sérénité. Mes doigts tremblèrent légèrement autour de la boisson que je tenais entre mes mains. J’avais peur. Une boule d’angoisse présente depuis quelque temps déjà faisait désormais connaître sa présence, semblant réclamer son dû.
Améthyste n’avait pas tord en définitive… ici je n’étais qu’une bourge un peu pommée. Une fille à papa échappée de sa cage dorée. Évidemment que j’étais perdue, évidemment que j’aurais voulu avoir quelqu’un à qui parler, que je me sentais seule.

Je portais alors ma main à la poche de mon veston et utilisais pour la première fois la clef de ma chambre, ne m’autorisant à me laisser envahir par ce sentiment de tristesse qu’une fois la porte bien fermée derrière moi. Cela ne me ressemblait pourtant pas, d’être aussi émotive. Mais peut-être que la pression accumulée avait eu raison de moi. Une pression si fortement réprimée qu’elle en était devenue invisible, attendant d’exploser à la moindre occasion. Je me trouvais donc là, assise sur la moquette d’une chambre d’étudiant, adossée à la porte, reniflant mes larmes comme une gamine en pressant ma petite canette de thé glacé entre mes doigts, soulagée de pouvoir enfin pleurer.

Il était fou de constater à quel point le temps semblait être une chose toute relative lorsque l’on se trouvait dans un tel état de détresse. Je ne savais pas combien de temps je restais ainsi à me laisser aller, honteusement, pleinement… mais il aurait pu s’écouler une minute comme il aurait pu s’écouler une éternité que je n’aurais pas fait la différence. Cependant, tandis que mes mains tremblantes s’appliquaient à essuyer mes joues humides, je constatais que ma détermination était intacte. Je n’avais aucun désir de faire demi-tour, aucune envie d’abandonner… juste un besoin furieux de réconfort que je ne pouvais pas trouver, qui m’était inaccessible. Et même si la frustration se trouvait être une énergie très négative, elle en représentait tout de même une. Mais alors que faire à présent ? Que faire pour calmer cette soudaine douleur, ou au moins l’oublier quelque temps ?
Ranger. Défaire mes valises, placer mes affaires dans ce petit appartement, non, dans cette grande chambre. Accepter définitivement mon sort en m’installant ici pour de bon.
Je me levais donc, tremblant légèrement sur mes jambes avant de prendre une profonde inspiration et de souffler, concentrant toute mon attention sur une chose aussi bête que le rangement.
Lorsque l’on est perdu, que l’on ne sait plus quoi faire, j’ai rapidement appris qu’il était bon de simplement ranger. Mettre les choses à leur place, chasser les éléments indésirables, considérer l’agencement, dépenser son énergie dans une tache constructive et simple. Les vêtements, les livres, les petits éléments nécessaires à la vie de tous les jours et même… et surtout oserais-je dire, l’intégralité de ces petits objets inutiles mais dont on ne se séparerait pour rien au monde. La base même de notre identité, le rappel de notre humanité au-delà de la simple satisfaction de nos besoins primaires, la douce présence du superflu, qui nous donne à chaque instant une sensation de confort presque honteuse. Ou tout du moins, tel était mon cas.

Cependant, une fois mes affaires rangées, mes possessions réparties et ma chambre pleinement équipée, une étrange sensation de vide ne me quitta plus. Je n’avais pas suffisamment de choses à moi toute seule pour remplir le vide de ces lieux, qui restaient trop froids à mon goût. Mais peut-être était-ce mon imagination, mon chagrin passager. Je m’approchais alors de mon bien le plus précieux… mon violoncelle. Soigneusement rangé dans son large étui recouvert de cuir, posé sur un socle dans un coin de la pièce, il attendait patiemment, comme toujours, que je vienne y répéter moult études apprises par cœur. L’instrument que j’avais choisi et que je n’avais jamais regretté, l’ami qui m’avait toujours suivi, écouté sans jamais rien dire, et que j’avais fait chanté tant de fois pour me consoler ou pour faire plaisir à ma famille ou à des proches.
Mon instrument m’attendait donc patiemment, comme il l’avait toujours fait, dans l’espoir que le devoir ou l’humeur me pousseraient à le faire chanter.
Cependant, je préférais me reculer pour le moment, et m’asseoir sur mon lit, que j’avais équipé de mes draps préférés. Pour ce soir, je n’avais strictement rien prévu. Mais ça n’était pas grave. Je sauterais le dîner. J’aurais aimé boire un grand verre de lait aussi, prendre le temps de me limer les ongles avec le soin que l’on réserve aux détails importants. Je m’étirais alors longuement, n’étouffant pas une seule seconde mes bâillements. Je détachais alors mes longs cheveux en me laissant aller en arrière, soupirant de soulagement, contemplant ce plafond inconnu que je fixerais à présent tous les matins, me laissant emporter malgré moi dans un sommeil peuplé de rêves oubliés.

IV) Breakfast and furious

Je pris une profonde et lente inspiration en ouvrant les yeux. Mon corps était légèrement engourdi, mon esprit était encore un peu brumeux. Je me sentais étrangement détendue, comme débarrassée de tensions que j’avais fini par oublier à force de les négliger.
Je me demandais alors si j’avais fermé les paupière quelques minutes, ou quelques heures. Cependant, la réponse se trouvait déjà sous mes yeux, sous la forme d’un rayon de lumière qui filtrait par la fenêtre, projetant sa forme tout le long de mon corps. Cette lumière qui coupait mon corps en deux n’était pas très éclatante, mais elle n’avait pas non plus les teintes jaunes de l’aurore. Je reconnaissais bien ce type de lumière, c’était celle des matinées londoniennes de mon enfance, celle qui me réveillait en filtrant par la fenêtre de ma chambre, juste avant que la gouvernante ne vienne me prévenir que le petit-déjeuner était prêt. Alors, l’odeur du thé jaune, du pain beurré bien chaud et de la confiture se chargeaient de me sortir définitivement de ma torpeur, me faisant me lever de mon lit avec le sourire, tandis que j’entendais déjà le son des couverts en train d’être disposés sur la table de la salle à manger…
Mais le plafond que je fixais à présent n’était pas celui de la chambre que j’avais laissée derrière moi. Aucune gouvernante au visage souriant ne viendrait m’inviter à prendre le petit déjeuner, et les odeurs que je sentais étaient celles du café soluble de mauvaise qualité et du pain brûlé par un toaster défectueux, que l’on avait recouvert d’une pâte à tartiner bon marché. Pour finir, le seul son que j’entendais était celui des oiseaux. Et ce changement était loin d’être désagréable, contrairement aux autres. Mais tout cela allait devenir mon quotidien, et je devrais apprendre à en tirer de la satisfaction et faire de mon mieux pour l’améliorer.

Après m’être accordé quelques minutes supplémentaires afin de laisser la brume se dissiper de mon esprit, je me décidais enfin à me redresser, assise sur mon lit, avant de m’étirer longuement sans prendre la peine d’étouffer un profond bâillement. Et tandis que je commençais à bouger, un détail me vint immédiatement à l’esprit. Je m’étais endormie dans mon tailleur, sans même avoir pris le temps de retirer mes escarpins. Vraiment, mon arrivée dans cette université avait en tous points manquée d’élégance. Cependant, je me pardonnais volontiers ce laissé aller. Car après tout, j’avais dû prendre un avion afin d’arriver à l’aéroport de Brest, avant de prendre le train pour m’arrêter dans la ville la plus proche de l’université. Après quoi j’avais décidé de faire le reste du trajet à pieds, afin de me dégourdir les jambes. Ce qui représentait une petite heure de marche. Puis vint ma rencontre avec Améthyste, qui n’avait pas très bien commencée. Après quoi je dû faire connaissance avec mes camarades de résidence, pour finalement m’effondrer en pleure avant de ranger toutes mes affaires pour fuir mon chagrin. Après tout cela, je pensais pouvoir me permettre de m’endormir toute habillée, en travers de mon lit.
Un rapide coup d’œil au vieux réveil mécanique que j’avais installé sur ma table de nuit m’indiqua qu’il était sept heures et quart. J’avais donc tout mon temps avant le début de mon premier cours, qui se dérouleraient à partir de quatorze heures.

Je retirais donc mes escarpins, ce qui me fit grogner de soulagement, puis le tailleur m’ayant accompagné dans mon long voyage et dans lequel j’avais même dormi. Autant dire qu’il n’était vraiment pas frais du tout. D’ailleurs, je notais dans un coin de ma tête qu’il me faudrait demander comment faire ma lessive. Il était hors de question que je mette mes précieux vêtements dans une espèce de grosse machine à laver commune tournant avec une lessive en poudre bas de gamme et donc forcément néfaste pour les tissus délicats.
Cependant, cette brève anxiété ne gâcha rien à ce que j’oserais appeler un petit plaisir typiquement féminin. Après une longue journée, et en ce qui me concernait, une longue nuit, défaire les agrafes de mon soutien-gorge fut un profond soulagement que je ne me retins pas de vocaliser d’un souffle. Enfin libérée de ces impitoyables bretelles, entre-bonnet et armature, qui irritaient et rougissaient ma peau avec la complicité d’une indésirable transpiration. Et surtout, le plaisir de pouvoir enfin libérer d’une certaine pression des attributs que la nature n’avait pas conçu pour être ainsi engoncés.
Une fois dans mon plus simple appareil, je déposais mes vêtements sales mais soigneusement pliés sur un coin de mon lit, en attendant de savoir quoi en faire. Puis je me dirigeais pour la première fois dans la petite salle de bain qu’équipait ma chambre. C’était plutôt simple, mais étonnamment complet. Le lavabo était encastré dans un joli meuble blanc disposant de quelques rangements ainsi que d’un petit placard à pharmacie derrière son miroir. Il y avait un grand tapis de bain vert pastel sur le sol, près d’une large baignoire équipée d’une vitre plastique coulissante afin d’éviter les éclaboussures et suffisamment opaque pour offrir une certaine intimité. J’étais plutôt ravie de pouvoir envisager l’idée de prendre un bain ; luxe auquel je ne m’attendais pas de la part d’une chambre d’étudiante. Cependant, ma joie fut un peu gâcher par un détail irritant : les cabinets se trouvaient également là, à la diagonale du lavabo et à la perpendiculaire de la baignoire. Je soupirais avant de tourner les talons, prenant simplement une serviette de bain, quelques savons et mon shampoing dans mes affaires, décidant de ranger tout mes autres produits de beauté plus tard. En fait, je détestais l’idée que ma salle de bain, lieu d’hygiène corporelle et de propreté, accueil également mes WC.

Mais faisant fi des détails pour le moment, je grimpais délicatement dans ma baignoire, découvrant avec plaisir que le fond était tapissée d’une texture antidérapante.
Quel soulagement alors, de sentir l’eau chaude rincer ma peau et réchauffer mon corps, me réveillant un petit peu plus. Cependant, je ne restais pas trop longtemps à simplement profiter de l’eau chaude et attrapait mon savon pour le corps. Comme il était agréable de se laver, surtout le matin. Ma mère le disait souvent et je n’ai jamais fait que le confirmer : « une bonne journée commence par une bonne toilette. » Et pour elle qui avait grandi dans les traditions sud Coréennes, propriétaire de luxueux bains publiques dans lesquels elle avait rencontré mon père, l’art de se laver était autant hygiénique que spirituel.
En ce qui me concernait, j’avais été élevée en Angleterre, baignée par des traditions fatalement empreintes de chrétienté. Cela dit, je ne boudais pour autant jamais les histoires que me racontait ma mère, lorsqu’elle me parlait des traditions et des légendes de son pays natal, que j’avais eu l’occasion de visiter plusieurs fois.
M’accordant un sourire pour moi-même à l’évocation de ces souvenirs, je prenais le temps de me rincer le corps avant d’attaquer un premier shampoing, puis un second. Et une fois celui-ci rincé, je tendis la main pour attraper le genre de savon très doux réservé aux femmes.
Après quoi je poussais le petit volet coulissant et sortait délicatement de la baignoire, tâchant de ne pas faire d’éclaboussure. Heureusement, le tapis de bain était plutôt grand et semblait de bonne facture. Je pris donc le temps de me sécher soigneusement le corps, frottant ensuite activement ma chevelure afin d’éponger le plus gros, avant de commencer à la brosser sans vraiment de délicatesse. En effet, je n’étais pas le genre de femme à prendre follement soin de sa chevelure. J’avais hérité d’un type de cheveu asiatique, particulièrement épais et résistant, même s’il était un peu sec.
Une fois correctement brossés, j’attachais mes cheveux comme d’habitude, en une queue de cheval semi-haute et me dirigeais vers la chambre, commençant à réfléchir à ce que je pourrais bien porter aujourd’hui… lorsque quelqu’un frappa à ma porte :

— Lili, t’es levée ? On a fait le p’tit déj’ ! Je peux rentrer ? chantonna une voix que je reconnaissais être celle de Mauricio.

Et comme j’avais déjà eu un aperçu de l’humour potache de l’énergumène, et que je ne me souvenais pas avoir verrouillé la porte, je me crispais immédiatement en me sentant soudainement assez vulnérable. Je jouais donc la carte de la mise en garde, élégante mais menaçante :

— Si tu rentres, je devrais te crever les deux yeux, grognais-je en voyant la poignée de la porte bouger d’un petit millimètre.

— Oh ? Ça vaut peut être le coup, si la dernière chose que je vois c’est…

Pour le faire taire, je flanquais un grand coup de pied dans la porte, sachant que cela le ferait reculer de surprise en plus de lui faire comprendre que je ne plaisantais pas. Le geste manquait d’élégance, mais lorsqu’une situation commençait à m’échapper, j’avais tendance à suivre mon instinct en faisant fi de beaucoup de choses, ce qui m’avait souvent valu des remarques de la part de mes parents. Mais ce défaut était rapidement gommé par le soin tout particulier que j’accordais habituellement à ne jamais laisser une situation m’échapper.

— Okay, okay…! C’était juste pour rire ! plaida la voix d’un Mauricio visiblement effrayé et refroidi dans ses ardeurs. Et puisque j’imagine que t’es pas encore habillée, mets un jogging, on ira courir un peu ensemble, d’accord…? balbutia-t-il.

Je soupirais. Je ne voulais pour rien au monde laisser l’incident avec Améthyste se reproduire. Même si mon changement brutal d’environnement de m’y aidait pas, je devais impérativement faire en sorte de ne plus perdre mon sang-froid. Je n’avais plus l’excuse de la fatigue, tout juste celle d’être en territoire inconnu, et encore, ce dernier argument jouais en ma défaveur. Car à Rome, il faut faire comme les Romains. Je devais réviser mon comportement.

— Bien, je vous rejoins en bas dans quelques minutes, répondis-je alors d’un ton plus détendu. Et oui, je veux bien venir jogger avec toi, mais s’il te plaît évite ce genre de plaisanterie à l’avenir, négociais-je.

— Oh, heu, d’accord, désolé. Et merci, je suis content que tu m’accompagnes, on t’attend en bas alors ! déclara-t-il tandis que sa voix s’éloignait.

Un étrange sourire se dessina sur mes lèvres, mi amusé mi victorieux. J’étais fière d’avoir finalement su reprendre le contrôle de la situation et d’avoir clairement fait comprendre les choses à mon interlocuteur. J’avais échappé à l’influence de mon père, contrairement à ma première interaction avec Améthyste. Je ne voulais pas imposer le respect comme lui, du moins je ne le voulais plus depuis longtemps. Je préférais éventuellement inspirer le respect. S’imposer pouvait être une bonne chose dans certaines situations, mais ça n’était clairement pas une philosophie de vie que je jugeais acceptable.
Je secouais légèrement la tête pour sortir de ces désagréables pensées et me dirigeais vers le placard dans lequel j’avais rangé mes affaires. Des vêtements de sport donc. Cela faisait bien longtemps que je n’en avais pas porté. Cependant, je retrouvais facilement les survêtements noirs que j’utilisais lorsque j’étais au lycée. Après tout, on ne sait jamais quand une telle tenue pourrait s’avérer utile. Cependant, des survêtements de jogging et une paire de tennis ne me suffiraient pas pour aller courir. Je me tournais donc vers les petits tiroir du large meuble afin d’en tirer une brassière de sport ainsi qu’une garçonne. J’avais rapidement appris, à mes dépends, que bien choisir ses sous-vêtements était également vital pour toute activité physique. Il ne me restait plus qu’à choisir une paire de chaussettes, blanches, et je fus enfin prête.
J’adressais alors un bref sourire à l’intention de mon reflet dans le verre de mes fenêtres et me dirigeait finalement vers la salle commune.

Une fois sur place, je ne pus m’empêcher d’être étonnée par le spectacle qui se déroulait sous mes yeux. Les trois personnes que j’avais rencontrées en arrivant dans ce bâtiment s’étaient réunis dans la salle commune, ayant improvisé une improbable cuisine sur le maigre comptoir derrière lequel se tenait le frigo. Il y avait, empilé ça et là en équilibre précaire, un vieux moule à gaufre, un grille-pain, un mixeur, de petites plaques chauffantes électriques, ainsi qu’une ribambelles d’autres ustensiles de cuisine. Le tout branché sur la même multiprise dont le plastique jaunissant et les tâches de gras me laissait craindre pour la survie de mes camarades. Je pris une grande inspiration, puis soupirais en les observant, tous les trois… Et dire que je m’étais donné la peine de me laver, d’être fraîche et présentable, tout cela pour aller rejoindre un trio de « tombés du lit ».

— Ah, te voilà ! On a voulu faire un p’tit déj’ en famille pour fêter ton arrivée ! s’exclama Mauricio, qui n’était vêtu que d’un horrible vieux pyjama gris sans forme.

Il était complètement décoiffé, il sentait mauvais, il avait encore des croûtes aux coins des yeux, et son pyjama, pour y revenir, était partiellement troué en des endroits que mon regard essayait de ne pas croiser. Je croisais les bras en l’observant :

— Si tu faisais partie de ma famille, tu aurais rapidement été renié, commentais-je, piquante.

C’est alors que les regards des deux autres se tournèrent dans ma direction. Timothée avait les yeux écarquillés, vêtu d’un pantalon de pyjama en excellent état, mais d’aucun haut… Hélène, quant à elle, se mordait la lèvre en m’observant comme si j’étais une extraterrestre. Et ne faisant pas mieux que les garçons, elle portait une robe de chambre tellement débraillée qu’elle ne cachait vraiment que l’essentiel. Dépendant de ce que l’on estime être essentiel évidemment.
Puis sans que je ne m’y attende, alors que j’offrais très certainement un visage contrit, presque outré, le trio se mit à éclater de rire. Un rire franc malgré le fait qu’ils ne soient pas complètement réveillés, un rire amusé dans lequel je décelais une étrange marque de soulagement.

— Haha ! Oh Lili, et dire qu’on avait peur que tu n’aies pas d’humour, déclara Hélène en se frappant doucement le ventre, ce qui échancra dangereusement sa robe de chambre.

Faisant quelques rapides pas en avant, poussée par un élan de pudeur mêlé sans doute à une certaine solidarité féminine, j’attrapais les pans de son vêtement et les rajustais convenablement avant de renouer fermement le ruban de sa ceinture.

— Bon sang Hélène, fais attention, tu as failli montrer Primrose Hill et Towpath aux garçons ! la mis-je en garde, par réflexe.

Ma déclaration fut alors accompagnée de nouveaux rires, un peu plus discrets ceux-ci, mais toujours emprunts de cet inexplicable soulagement. Je n’avais pas eu l’intention de les faire rires pourtant. J’avais simplement fait discrètement remarquer à Mauricio que sa tenue était inconvenante, puis j’avais mis Hélène en garde pour sa robe de chambre, certes avec un euphémisme très Londonien, mais tout de même…

— Moi, j’ai compris tes références, se vanta Timothée avec un sourire amusé en rajustant ses lunettes. C’était vraiment très drôle, compléta-t-il.

— Et toi, tu penses à mettre tes lunettes en oubliant d’enfiler au moins un T-shirt, expliquais-je dans un soupir.

Ce qui fit apparemment rire Hélène, car elle plaça une main amicale sur mon épaule, comme pour m’apaiser.

— Haha, je suis heureuse de te voir en forme. Il nous manquait justement quelqu’un comme toi. Une touche d’humour british est la bienvenue au bâtiment G, déclara la colosse en tirant sur la robe de chambre que je venais tout juste de rajuster.

— Je ne comprends pas, pourquoi êtes-vous tous aussi débraillés pour le petit déjeuner ? Et puis je n’ai rien dit de drôle. Franchement, vous pourriez faire un effort, expliquais-je avec une pointe d’agacement.

— C’est rien Lili, déclara Timothée avec diplomatie. C’est juste que ta manière de faire des remarques est très amusante pour nous. Tu viens de la haute société Londonienne, et nous des classes moyennes françaises. Tes expressions sont, heu… rafraîchissante, proposa-t-il finalement.

— Oh, je… très bien, je comprends, répondis-je, un brin plus calme. Mais je ne plaisantais pas, comment pouvez-vous vous tenir aussi débraillé dans la salle commune ? Et si quelqu’un vous voyait ? Et puis regardez moi ça, continuais-je en désignant le fatras d’électroménager. Ce tas d’ustensiles tient certainement en place par l’opération du saint esprit, vous ne pouvez pas envahir les lieux comme ça vous chante, que vont penser les autres ? Et le responsable du bâtiment… soupirais-je.

— Okay, okay, je vois le malaise, souffla Mauricio avec un petit rire. Lili, dans tout ce bâtiment, il n’y a que nous quatre, et comme on est amis depuis longtemps, on a moins de pudeur et puis… c’est Hell la responsable du bâtiment.

— Cela dit, je peux comprendre que tu sois un peu perplexe, continua Timothée en se grattant la joue. Mais c’est le genre d’ambiance qu’il y a dans les facs de campagne, même prestigieuses. On aurait peut-être dû faire un effort, pardon… conclut-il en affichant une moue désolée.

— Heu, non, ce n’est pas ce que je voulais dire, c’est juste que… articulais-je avant de prendre une profonde inspiration. C’est vrai, je n’ai vraiment pas l’habitude de ce genre de choses, expliquais-je en jetant un œil au pauvre comptoir encombré. Et vraiment, j’aimerais faire des efforts pour m’intégrer et ne pas juste être « la bourge » qui s’offusque de tout mais… Le petit-déjeuner en guenilles au saut du lit, c’est peut être encore un peu trop tôt pour moi, concluais-je comme si je m’avouais vaincue.

Un bref silence un peu gêné s’installa. Mauricio toussota en regardant ailleurs, Timothée hochait doucement la tête en aparté, comme s’il venait de prendre conscience de la situation, et Hélène me tapota de nouveau l’épaule, très légèrement, avant de briser le silence :

— Améthyste avait raison, tu es cool comme nana. Et on devrait l’être un peu plus avec toi également ! déclara la colosse en hochant vivement la tête, avant de brasser l’air de ses grandes mains. Aller, aller les garçons, filez vous rincer la figure et enfilez au moins un jean et un T-shirt ! commanda-t-elle avec une certaine autorité.

Mauricio et Timothée s’exécutèrent alors sans rechigner, se précipitant vers l’aile du bâtiment réservée aux garçons.

— J’ai tout de même un peu honte de bouleverser vos… habitudes, soupirais-je en me mordant nerveusement la lèvre.

— Il ne faut pas, plaida Hélène en se plaçant devant moi. Tu as fait ta part pour t’adapter, c’est normal qu’on en fasse autant. Et puis, t’es pas au bout de tes surprises ma grande.

— J’imagine, soupirais-je en essayant de forcer un sourire. Mais dis-moi, pourquoi il n’y a que nous quatre ici ? C’est plutôt étrange pour un aussi grand bâtiment…

— Oh, hé bien… comment dire ? La personne qui a financé la construction de ce campus a vu très grand. Et comme l’administration est composée de mollusques, ils remplissent tous les bâtiments un par un plutôt que de répartir les étudiants entre toutes les résidences. Et nous, ben, on est le chiffre derrière la virgule, tu vois c’que j’veux dire ? marmonna-t-elle en remettant en place une de ses grandes tresses africaines.

— Je vois… donc, si j’ai bien compris, le fait que j’arrive dans un bâtiment qui a à peine commencé à se remplir signifie que je suis la seule nouvelle inscrite cette année, puisque vous vous connaissez déjà tous, fis-je remarquer.

— Houla, t’habitais au 221B Beker Street toi non ? déclara la colosse en me titillant avec son coude, apparemment fière de me montrer qu’elle connaissait un fragment de culture anglaise.

— Haha, non, c’est juste logique, répondis-je humblement. Et c’est Baker Street, pas Beker, corrigeais-je poliment.

— Hein ? J’vois pas la différence, commença Hélène avant de s’interrompre en voyant les garçons redescendre. Ah, vous voilà, maintenant bougez vous et préparez une gaufre pour notre nouvelle amie !

Je contemplais un bref instant l’idée de décliner l’offre d’un petit déjeuner à base de graillon et de produit outrageusement sucrés, mais mon ventre vide me rappela soudainement le dîner que j’avais loupé hier soir. Et puis, j’allais bientôt partir faire un peu de sport, alors sans doute pouvais-je me permettre un petit écart dans mon régime alimentaire. C’est donc dans l’idée de bientôt faire profiter mes joyeux camarades d’un vrai petit déjeuner anglais, que j’acceptais volontiers de me laisser à leurs bons soins :

— Merci les garçons, je prendrais du miel et de la confiture, déclarais-je en leur offrant un sourire.

V) La distencia para un duelo

Pour la première fois depuis mon arrivée dans ce bâtiment, je fus agréablement surprise.
Surprise de constater que malgré mes maladresses et malgré le trouble que je venais semer dans leur quotidien, le joyeux trio de mes camarades de résidence fut aux petits soins pour moi, le temps d’un petit déjeuner. Ils s’occupèrent de griller et de tartiner mes gaufres, de cuir mes œufs et de servir mon café. Je voyais bien qu’ils se sentaient mal de m’avoir incommodée, mais ils savaient également que j’étais désolée. Du coup, l’ambiance était étrange mais également très amusante. Je constatais rapidement que mes euphémismes typiquement anglais les faisaient rire, mais aussi qu’ils semblaient chercher à trouver quelles plaisanteries me feraient rire, moi. Leur humour, même lorsqu’il s’agissait de se moquer de l’un ou de l’autre… surtout lorsqu’il s’agissait de se moquer de l’un ou de l’autre, semblait être une part importante du ciment qui les liait et qui faisait d’eux une étrange petite famille. J’apprenais au fil de nos discussions que Mauricio avait fait le chemin jusqu’ici depuis Malaga afin de suivre des cours de qualité, car il avait eut l’opportunité de se faire financer pour ses études, ici même. L’histoire était également similaire pour Hélène, qui avait refusé de suivre ses parents ayant finalement décidé d’aller vivre en Martinique. Pareil pour Timothée, grand passionné de cinéma, qui était venu ici pour suivre le cursus des arts visuels de l’université. Tous ayant reçu la grâce de se voir financer leurs études à condition qu’ils viennent les passer ici. La coïncidence était troublante, mais je décidais de ne pas poser davantage de question, ne souhaitant pas les incommoder davantage, alors que la mâtinée commençait si bien.

Puis vint le moment de débarrasser la table basse sur laquelle nous nous étions installés et, fatalement, de nettoyer et ranger tous ces ustensiles et toute cette vaisselle. Naturellement, je me proposais pour le faire, mais Hélène refusa poliment après avoir attrapé Timothée par l’oreille pour qu’il reste l’aider. Elle plaida que Mauricio et moi devrions plutôt commencer notre jogging si nous voulions encore profiter de la fraîcheur matinale et de l’absence de circulation sur le campus. Son argument était valable, mais je me sentais coupable de les laisser faire la vaisselle alors qu’ils m’avaient si bien accueillie. Alors je lui promis que, à la prochaine occasion, je serais celle qui ferait le petit-déjeuner et qui se chargerait de tout mettre en ordre par la suite. Elle me fit alors comprendre qu’elle attendait ce moment avec impatience en se frappant généreusement le ventre, ce qui semblait être une gestuelle assez récurrente chez elle.
Déjà prête à partir, j’attendais simplement que Mauricio enfile rapidement son propre survêtement avant de me rejoindre, ce qu’il fit assez rapidement. Évidemment, il n’avait pas pris le temps d’une douche, prétextant que de toute façon, il faudrait en reprendre une après avoir transpiré suite à notre cession de jogging. Je validais son point tout en lui faisant remarquer que j’espérais que l’on court en se plaçant sous le vent. Évidemment, cela le fit rire, ce qui pour une fois était le but recherché.
Ainsi, nous nous lançâmes après quelques échauffements.

Le vent était léger, plutôt frais en ce début de Septembre, et le fin brouillard matinal s’était complètement dissipé. La lumière argentée du ciel grisonnant était apaisante, je parvenais à courir sans perdre mon souffle, trouvant rapidement mon rythme, auquel Mauricio s’ajusta. Il semblait réellement ravis d’avoir quelqu’un avec qui partager sa petite course. Après tout, j’imaginais facilement qu’il devait être un peu déprimant de courir seul, dans le silence d’un campus encore endormi, à n’écouter rien d’autre que le son de ses propres pas. En tous cas, cette perspective n’avait rien de motivant à se lever tous les matins.
C’est alors que, considérant que je gérais suffisamment bien mon souffle pour me le permettre, je posais cette question :

— Dis-moi, pourquoi tu as dit que j’avais besoin de courir la première fois que tu m’as vu ?

— Ah, ça, c’est quand j’ai vu à quel point tu semblais à l’aise dans ta paire de talons. Je me disais que tu avais l’habitude de les porter et que, fatalement, tu devais avoir besoin de soulager ta colonne vertébrale en courant à plat, expliqua-t-il, ayant apparemment du souffle à revendre.

— Oh, je vois… j’imagine que tu as raison, je ne dois pas négliger ma santé, répondis-je brièvement.

— Tu sembles bien suivre, je suis surpris ! Alors dis-moi, ça te dirait que je passe devant, comme ça tu pourrais essayer de suivre mon rythme, proposa Mauricio.

— Heu, je ne suis pas sûre, soufflais-je, incertaine.

— Oh je sais ! déclara-t-il alors avec assurance. Je vais me caler à un rythme précis, et si tu arrives à me suivre sur un petit kilomètre, tu auras gagné, proposa-t-il, enjoué. ¡ Es la distancia para un duelo ! ajouta-t-il dans sa langue natale.

— Tu dis vraiment n’importe quoi, répondis-je, souriant légèrement. Mais d’accord, j’imagine que ça ne peut pas faire de mal.

— Cool ! C’est parti !

Mauricio vint alors se placer devant moi et commença à augmenter son allure assez rapidement avant de se stabiliser sur sa vitesse de croisière. Et pour tout dire, imaginer le fait qu’il ait l’habitude de cette allure me surpris. S’il faisait une heure de course chaque matin à ce rythme, c’est qu’il devait être un véritable athlète. Cependant, je fus doublement surprise en constatant que je m’adaptais parfaitement bien à son allure, malgré le fait que ni mes jambes ni mes poumons n’avaient reçus le même entraînement que celui de Mauricio.
Nous courûmes ainsi sur trois-cent mètres à peine, et je ressentais déjà mes muscles et mes poumons me brûler. Vraiment, adopter son rythme n’était pas une bonne idée. Je décidais donc de réduire mon allure au minimum afin de reprendre des forces… mais mon corps ne m’obéissait pas. Peut-être s’agissait-il d’un réflexe musculaire me poussant à garder le rythme qui y était imprimé. Je tentais donc de ralentir doucement, petit à petit… mais rien n’y fit. Et comme de raison, je commençais à m’en inquiéter.

— M… Mauricio, je… ne peux plus… m’arrêter, articulais-je entre deux souffles.

— Hum ? Oh, c’est normal, tu es sous mon Emprise, déclara-t-il simplement.

— Quoi ? demandais-je, incrédule.

— Bah tu devais bien t’en douter non ? J’veux dire, si t’es venue étudier ici à tes propres frais, c’est bien pour cette raison. Bref, assez parlé, continuons ! déclara-t-il en augmentant encore son allure.

Et à ma grande horreur, mes jambes s’activèrent afin de le rattraper, continuant d’user leurs muscles déjà brûlants de douleur, m’obligeant à continuer mon effort malgré toute la volonté que je mettais à m’arrêter.

— Qu’est-ce qui se passe ?! m’écriais-je alors, paniquée.

— En gros, mon Emprise me permet de pousser quelqu’un à courir après moi. Elle se déclenche lorsqu’une personne accepte mon invitation à me suivre, enfin tu vois quoi, expliqua-t-il comme si ça n’était rien.

— Menteur ! Tu… tu m’as droguée ! C’est… c’est impossible ! m’exclamais-je, oubliant d’économiser mon souffle.

— Mais non enfin, c’est vraiment ça mon Emprise ! Mais ne t’inquiète pas, après en avoir subi quelques unes, les nouveaux finissent toujours par en développer à leur tour, lorsqu’ils passent en deuxième année, expliqua-t-il comme s’il s’agissait d’une bonne nouvelle. Concentre-toi plutôt sur ton souffle, on a une course à finir, conclut-il.

— Espèce de… cinglé ! lançais-je de mon mieux. Prie pour… que je ne te… rattrape pas !

— Haha, c’est le bon esprit Lili ! Aller, plus que cinq-cent mètres ! se réjouit mon tortionnaire.

Je ne pouvais plus me permettre le luxe d’essayer de lui parler. Ce qu’il disait n’avait strictement aucun sens, et pour commencer à le démêler, il me faudrait arrêter cette course folle. Je ne savais pas pourquoi ni comment, mais je me retrouvais contrainte et forcée de courir derrière lui, de suivre son rythme malgré la douleur qui tenaillait mes muscles sans que je puisse ordonner à mon corps de s’arrêter. Les seuls indices que j’avais étaient ses improbables explications. Selon lui, je me trouvais obligée de le poursuivre par l’opération d’une force inconnue qu’il nommait Emprise, insistant sur le mot comme s’il s’agissait d’un nom propre. Mais alors, comment mettre fin à une poursuite si l’on ne peut pas l’abandonner ? Évidemment, la réponse m’apparut assez clairement une fois la question posée. Je devais le rattraper. Et je devais faire vite, car j’étais persuadée que mon corps ne tiendrait pas le coup jusqu’à la ligne d’arrivée.

— Au fait Lili, je t’ai pas donné mon surnom, fit-il remarquer sur le ton de la conversation. Je m’appelle Mauricio Turiano, et il suffit de prendre les deux premières syllabes de mon prénom et de mon nom !

Par réflexe, j’effectuais l’opération dans ma tête. Cela donnait Maurituri… ou plutôt Morituri. Ce qui, si ma mémoire était bonne, signifiait « mourir » en latin.

— Plutôt cool hein ? C’est en référence à un petit accident que j’ai eu, continua-t-il, visiblement jamais à bout de souffle. Un jour que j’étais très contrarié, j’ai commencé à courir autour du campus sans m’arrêter, tant et si bien qu’au final, je me suis évanoui de fatigue et qu’il a fallu me conduire à l’infirmerie. J’ai failli mourir debout m’a dit l’infirmière ! Quelle histoire hein ? fit-il, toujours comme si de rien n’était. Mais c’est aussi une référence à la célèbre phrase des gladiateurs, tu sais ? Avé César, morituri te salutant ! ajouta-t-il en singeant une voix caverneuse.

Si seulement j’avais eu le souffle nécessaire, je lui aurais répondu que son surnom était ridicule et qu’il s’était lourdement trompé sur l’origine de cette phrase, loin d’être prononcée par des gladiateurs, si ça n’était dans les bandes dessinées.
N’ayant plus le choix, la chose étant une question de vie ou de mort, je me concentrais au mieux sur la seule partie de cette désagréable expérience que je maîtrisais : le rythme. Je comptais dans ma tête un temps chaque fois que mon pied droit heurtait le sol. Je fermais alors les yeux et, instinctivement, une portée se dessina dans mon esprit. Chacun de mes pas, chacune de mes inspirations et expirations se dessinaient sur la partition rythmique qui s’écrivait et défilait dans ma tête. Je pris alors quelques secondes pour l’analyser, pour la connaître, l’appréhender…
Cela pouvait paraître étrange, mais depuis toute petite, je gérais mes angoisses de cette façon. Lorsque la pression devenait trop forte, lorsque mon père me criait dessus, lorsque je pleurais, lorsque j’étais en colère, je faisais défiler dans mon esprit les sons et les sensations qui m’entouraient sous forme d’écriture musicale, ajoutant parfois même des hauteurs de note en dessinant une clef de sol ou d’ut 3. Cela m’avait toujours aidé à me calmer, à gérer mes émotions. Et aujourd’hui, je comptais faire en sorte que cela m’aide d’une autre manière.

Continuant donc de lire le rythme qui s’écrivait sous mes yeux, j’y ajustais ma respiration, la rendant plus régulière, me soulageant d’une petite partie de la brûlure qui me tenaillait les poumons. Puis, rassemblant toute ma concentration et toute mes forces, faisant appel à toutes mes ressources, je poussais mon corps à se dépasser, à ignorer la douleur, et je doublais le tempo de la partition qui défilait dans mon esprit. C’est alors que mon corps recommença à m’obéir, que je retrouvais le contrôle, que je dépassais mes limites en usant de ma propre volonté.
Et une fois que j’eus constaté que la victoire était à portée de main, mon cerveau me gratifia d’une bonne dose d’endorphine et d’adrénaline, qui me donnèrent la force dont j’avais besoin pour bondir en avant, tel un prédateur bondissant sur sa proie.
Une seconde plus tard, Mauricio et moi roulions sur le sol, finissant sur le gazon qui se trouvait sur le bas côté du petit chemin de terre battue, amortissant notre chute.
Je me retrouvais donc au-dessus de lui, le poids de mon corps et la pression de mes bras lui enfonçant la tête dans l’herbe tandis que je reprenais désespérément mon souffle, ma gorge émettant un profond râle chaque fois que l’air s’y engouffrait furieusement.
Ne mettant pas trop longtemps à retrouver une respiration acceptable, je bousculais finalement Mauricio afin de l’obliger à se retourner pour me faire face. Après quoi je ne pus m’empêcher de serrer mes mains autour de son cou.

— J’exige des explications espèce de… de pauvre malade ! criais-je tandis que mon accent m’échappait complètement, plus en colère que jamais, secouant l’horrible bonhomme. Y’almost killed me ya jerk!! ajoutais-je, mes mots ne passant même plus par la partie de mon cerveau censée les traduire en Français.

Après une copieuse cession de strangulation et d’insultes aussi fleuries que le jardin de Buckingham Palace, je retrouvais enfin le contrôle de mes poumons et de ma respiration, les battements furieux de mon cœur s’apaisant à leur tour. Cependant, ma colère bouillonnait toujours au fond de moi. La colère, mais aussi la peur face à l’incompréhension de ce qui venait de se dérouler.

— Lili…! articula Mauricio en prenant une douloureuse inspiration lorsque je relâchais sa gorge. C’est… kof kof ! toussa-t-il. C’est un mal entendu, je te jure, articula-t-il avec difficulté.

— Je ne vois aucun mal entendu ! rétorquais-je avec un regard menaçant. Tu as essayé, Dieu sait par quel moyen, de me faire courir jusqu’à ce que mort s’en suive !

Kof kof ! Aaargh, mi pobre tráquea… grogna-t-il, la voix enrouée. Tu te trompes, je me serais arrêté si tu me l’avais demandé.

— Menteur ! Je t’ai insulté et menacé quand j’ai appris que tu me forçais à courir ! fis-je remarquer.

— Mais je croyais que tu étais juste étonnée de savoir comment marchait mon Emprise ! Et puis c’est normal de se charrier et de s’insulter quand on se lance un défi entre amis ! Laisse moi me relever maintenant, demanda-t-il d’une voix étrangement tremblante.

Cependant, je l’empêchais de se redresser en plaquant mes mains sur ses épaules, le bloquant toujours sous mon poids contre le gazon. Je ne souhaitais certainement pas le laisser agir à sa guise et risquer de le voir encore utiliser je ne sais trop quoi pour me manipuler. J’hésitais à appeler la police, ou un responsable du campus. Peut-être qu’à ce moment là, une petite partie de moi croyait encore à un improbable malentendu.

— Je te donne une chance de m’expliquer, Mauricio ! grognais-je. Si je ne suis pas convaincue, j’appelle la police ! menaçais-je en le pointant du doigt avec sévérité.

— Je te jure, kof kof, toussa-t-il. C’est un malentendu. C’est parce que tu n’as pas bien lu le contrat étudiant peut-être, je ne sais pas, mais normalement tous les première-année sont mis au courant ! Soit tes études sont financées par le campus pour que tu participes à l’expérience, soit tu viens à tes propres frais parce que tu as envie d’y participer. Mais c’est tellement cher qu’on a presque jamais de nouveaux étudiants qui viennent d’eux mêmes, tenta-t-il d’expliquer, assez vainement. J’aurais arrêté de courir si tu me l’avais demandé ! Et comme tu disais rien, j’ai cru que tu tenais bon ! Je te tournais le dos je te rappelle ! ajouta-t-il pour sa défense.

— Admettons que tu n’aies pas tenté de me tuer, pourquoi m’avoir forcée à courir ? demandais-je alors, un peu moins brutale, espérant vraiment démêler un malentendu.

— C’est notre boulot, on doit exposer les nouveaux venus à nos Emprises histoire de les habituer aux ondes. Et puis c’est aussi une sorte de tradition quoi, mais je te jure Lili, je… j’ai jamais voulu te faire du mal, ajouta-t-il alors, visiblement angoissé par la situation.

Je ne comprenais rien. En fait, si, j’imaginais en quelque sorte ce qu’il me disait, mais c’était invraisemblable. Un campus dans lequel les élèves sont exposés à des ondes leurs faisant développer des capacités qu’ils appellent « Emprise ». De plus, afin d’attirer des cobayes, l’université proposait de leur offrir de prestigieuses études sans aucun frais. Et ceux qui venaient de leur propre gré n’avaient qu’à se débrouiller seuls. Mais apparemment, les frais d’inscription étaient volontairement dissuasifs afin d’éviter que des personnes non-averties ne viennent y faire leurs études. Mais tout cela n’avait aucun sens, si l’on pouvait donner des capacités aussi étranges à des êtres humains, ça se saurait, tout de même.

— Et comment expliques-tu que je sois arrivée ici sans être au courant ? Si tant est que tout cela ne soit pas juste un vaste canular ! m’exclamais-je, nerveuse.

— C’est pas un canular ! rétorqua Mauricio en essayant de se redresser, ce que je l’empêchais de faire. Tu as bien vu que mon Emprise était réelle ! Tu ne pouvais pas courir moins vite que moi, et tu as même utilisé l’astuce de finalement courir plus vite que moi. Tu sais très bien que ce que je dis est vrai, tu as juste du mal à y croire ! lança-t-il d’une voix qui semblait me supplier.

— Je… je sais, soufflais-je en frissonnant d’épuisement. J’ai bien senti que mon corps m’échappait, et pourtant je me sentais parfaitement normale. Et je dois bien avouer que tu ne semblais pas comprendre que j’étais en détresse, parce que tu ne te doutais pas que je pouvais ignorer toute cette histoire… pondérais-je en essayant d’éclaircir mes idées.

— Oui, c’est la vérité Lili, tu me crois hein ? Tu… t’es pas fâchée ? Appelle pas les flics s’te plaît, couina-t-il.

Maintenant que ma rage était redescendue, j’éprouvais tout de même un peu de peine pour Mauricio. Après tout, il pensait me rendre service, croyant que j’étais venue ici pour voir à quoi ressemblaient ces Emprises. Il y avait cependant encore beaucoup de trous dans cette histoire. Je me redressais donc, relâchant les épaules du pauvre jeune homme, puis j’entendis d’étranges et discrets éclats de voix juste derrière moi…
Je tournais la tête et constatait qu’un petit groupe de trois demoiselles étaient en train de glousser et de murmurer entre elles, détournant rapidement le regard lorsqu’elles croisaient le mien. Je me questionnais alors un bref instant sur la raison de leur comportement, tournant la tête vers Mauricio, je compris aussitôt.
J’étais assise à cheval sur ses hanches, les deux mains posées sur son torse dans l’intention de m’y appuyer pour me relever. Il était encore rouge d’avoir été étranglé, j’étais encore rouge de m’être mise en colère, et nous étions couverts de sueurs et respirions un peu bruyamment, ainsi vautrés sur le gazon.
C’est alors que, laissant Mauricio pousser un petit cri de douleur alors que j’appuyais vivement sur son plexus pour me relever, je me tournais vers le groupe de filles qui venait de passer et qui nous tournaient déjà le dos, rougissant davantage. Ce qui ne joua pas en la faveur de ma plaidoirie :

— Ce n’est pas ce que vous croyez ! J’ai sauté sur lui parce qu’il utilisait son Emprise sur moi et… n’allez pas faire de commérage ! lançais-je en désespoir de cause.

Les demoiselles ne tournèrent la tête qu’une fraction de seconde pour me voir parler, puis leurs rires et leurs murmures s’intensifièrent. C’était une catastrophe.

— Bah, elles savent très bien que c’est un malentendu, tenta de me rassurer le jeune homme qui venait de se relever à son tour. Elles iront pas raconter des bobards juste pour le plaisir, plaida-t-il sottement.

— Tu plaisantes ?! m’exclamais-je en me tournant vivement vers lui, faisant de grands gestes. Elles se lèvent toutes les trois à la même heure pour aller prendre leur petit déjeuner à la cafeteria, alors que les cours ne commencent pas avant quatorze heure. Elles utilisent toutes le même maquillage et leurs vêtements viennent tous de la collection Zara de l’automne dernier ! Ça fait donc au moins un an qu’elles sont entre amies à badiner, faire les boutiques et à ragoter ! expliquais-je avec angoisse, me mordant la lèvre.

— Wahou… T’as vraiment pu voir tout ça ? souffla Mauricio, sincèrement impressionné. Mais tu ne les juges pas un peu trop vite ?

— Hah, m’exclamais-je, exaspérée. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre sur les femmes, Morituri, répondis-je en appuyant sur son surnom.

— Tu me fais peur Lili, réagit-il étrangement. Mais d’un autre côté t’es vraiment fascinante. Un peu comme un chat sauvage qu’on aurait envie d’approcher pour le caresser, mais en ayant quand même peur de se faire griffer, exprima-t-il avec une étrange sincérité.

— Qu’est ce que vous avez avec les chats, vous tous… soupirais-je avant de passer mes bras autour de mon corps. Bon sang, je tremble de partout, je ne me sens pas bien…

— Ah, heu, t’inquiète pas, c’est le contre-coup de l’effort intense, repose toi une petite heure et ça ira mieux, assura Mauricio en s’approchant afin de m’aider à me tenir debout. Je suis vraiment, vraiment désolé, gémit-il.

— C’est bon, n’en parlons plus… soufflais-je entre deux frissons, mes muscles me trahissant. Jamais plus, ajoutais-je.

— Okay, promis, m’assura-t-il. Mais tu devrais peut-être t’asseoir un peu, sinon tu risques de…

Je n’entendis pas le reste de sa phrase, mes oreilles se bouchant légèrement lorsque mon diaphragme décida de se rebeller, remontant bien trop haut, bien trop vite. Puis sentant une fulgurante nausée monter en moi, je tombais à genoux dans l’herbe, comme par réflexe, et une bonne partie de ce que j’avais pu manger au petit déjeuner décida de déserter mon estomac. Je ne connaissais aucune sensation plus désagréable que celle-ci. Et à peine eus-je le temps de reprendre mon souffle, que mon diaphragme recommençait à s’agiter.

— V-viens me tenir les cheveux, idiot ! lançais-je à l’intention de Mauricio.

Puis de nouveau, je souillais lamentablement le gazon si bien entretenu du campus. Quelle honte, vraiment. Mais au moins mes cheveux étaient à l’abri, le jeune homme étant venu s’assurer que ma queue de cheval ne me revenait pas en plein visage tandis que je me vidais douloureusement.
J’eus l’impression que cela ne s’arrêterait jamais. Si je n’avais mangé que trois gaufres et quelques œufs brouillés en tout et pour tout, j’avais l’impression d’en vomir le quadruple. Mais heureusement, mon supplice finit par prendre fin, et je pus finalement me redresser, toujours avec l’aide de Mauricio.

— Ramène-moi au dortoir s’il te plaît, soufflais-je en essuyant ma bouche d’un revers de main. Je me suis suffisamment humiliée publiquement pour le reste de l’année, grognais-je, frustrée.

— Dis pas ça, souffla le jeune homme en passant mon bras autour de ses épaules. Ce sont des choses qui arrivent, ça fait partie de la vie d’un étudiant. Et de la vie tout court aussi, j’imagine. T’inquiète pas, c’est le genre de souvenir dont tu riras une fois passée en deuxième année, m’assura-t-il.

Je fermais doucement les yeux, décidant de me laisser guider. L’air était frais. La lumière était grise, ténue. Cela me rappelait Londres. Je frémis de nouveau en réprimant cette sensation de picotement qui me remontait le nez, en essayant d’atteindre mes yeux.

— Je déteste laisser des gens me voir dans un tel état, avouais-je simplement.

— Tu ne devrais pas. Je sais pas si c’est ton éducation bourgeoise qui, aïe ! s’exclama-t-il alors que je lui pinçais les cottes. Laisse moi finir ! Je veux dire, on t’as peut-être dit que tu ne devais jamais te montrer faible en société, mais c’est stupide. Tout le monde a des faiblesses et tout le monde s’est déjà retrouvé dans une situation humiliante, c’est hypocrite de prétendre le contraire. Il faudrait plutôt assumer ses erreurs et montrer qu’on peut en sortir grandi, plutôt que de prétendre qu’on en fait jamais. Tu sais, je pense que c’est pour ça qu’on à l’habitude de charrier les nouveaux venus. Pour leurs faire comprendre que, comme tout le monde, ils ont des faiblesses sous les airs qu’ils se donnent. S’ils acceptent de jouer le jeu et acceptent les taquineries, alors ils sont facilement acceptés. Mais s’ils le prennent mal, alors ils seront considérer comme trop hautain et inapte à s’intégrer socialement dans le groupe. C’est un comportement un peu animal, mais quelque part, c’est aussi vachement b… s’interrompit-il lorsqu’il croisa mon regard. Qu-quoi ? balbutia-t-il.

— Je ne savais pas que tu étais philosophe, soufflais-je avec un sourire en coin.

— Bah, je triche un peu en fait, avoua-t-il avec un petit rire. C’est Hell qui m’a sorti ça. On est tous les deux en troisième années, on se connait bien.

— Ah, soufflais-je. Je me disais aussi, le rôle du sportif exubérant te va mieux que celui du donneur de leçons…

— Holala… soupira-t-il en réponse, roulant des yeux. Pourquoi tant de haine ? ajouta-t-il d’un air faussement dramatique.

— Hé bien, j’imagine que… hésitais-je. C’est parce que je ne sais pas trop comment exprimer de l’affection.

VI) Exposition

Sur le chemin du retour, Mauricio et moi n’échangeâmes plus aucun mot. Lui culpabilisait trop pour oser ouvrir la bouche et risquer de me vexer, tandis que pour ma part, trop de questions se bousculaient dans mon esprit. De plus, une certaine angoisse commençait à me gagner petit à petit. Lorsqu’on lit des romans ou que l’on regarde des films impliquant une part de surnaturel, on voit souvent le personnage principal accepter la chose assez facilement après une petite crise de nerf. En ce qui me concernait, ma crise de nerf venait de passer, mais ma peur était loin d’être apaisée…

Lorsque j’y arrivais enfin, j’entrais dans la pièce commune du bâtiment G, espérant que quelqu’un m’apporte des réponses, des explications qui pourraient m’apaiser et me faire relativiser les choses. J’espérais que de telles explications existent. Je ne voulais pas remettre en question ma perception du monde dans sa structure logique. S’il me fallait admettre qu’un être humain pouvait disposer de pouvoirs aussi singuliers que celui de Mauricio, alors je devrais remettre en question mon rapport à toutes les superstitions, et plus effrayant encore, mon rapport à Dieu.

D’un bref mouvement d’épaule, je me dégageais délicatement du soutient de Mauricio, le remerciant à voix basse tandis que je tentais de me tenir droite sur mes jambes. J’étais épuisée, certes, mais même si l’effort avait été intense, il n’avait pas duré trop longtemps, je commençais donc dores et déjà à récupérer. Cependant, je n’osais pas imaginer les courbatures qui ne manqueraient pas de me tenailler le lendemain matin.
D’un pas que j’essayais de faire le plus assuré possible, je me dirigeais doucement en direction du petit comptoir qu’Hélène venait tout juste de finir de nettoyer. Elle m’observa d’un regard un peu curieux tandis qu’elle finissait d’essuyer un mug Garfield sur lequel était écrit « I hate mondays ».
Et en constatant la manière dont mon premier lundi sur ce campus avait commencé, je ne manquais pas de me sentir un brin concernée par cette assertion.
J’appuyais alors mes deux mains sur le comptoir en observant la géante qui, malgré le visage dépité que je lui offrais, me souriait tranquillement.

— Hé ben, tu rentres plus tôt que prévu, déjà fatiguée ? Qu’est-ce que je te sers ? proposa-t-elle en élargissant un peu plus son sourire.

C’était vrai qu’elle avait l’air d’une barmaid en service, derrière son comptoir à essuyer ses verres. De plus, elle en avait aussi le visage avenant et décontracté. Je lui répondis alors simplement. Ce dont j’avais besoin, ce que je voulais que l’on me serve…

— La vérité, s’il te plaît.

— Heu… bon, très bien, soupira-t-elle, visiblement embarrassée. Si j’ai voulu organisé ce petit déjeuner en ton honneur, c’est parce que je t’ai entendu pleurer hier soir en passant devant ta porte…

— Quoi ?! m’exclamais-je, totalement prise au dépourvu. Tu m’as entendu ?! Bon sang c’est vraiment humiliant…! ajoutais-je, un brin outrée. Mais ce n’est pas la question ! recentrais-je finalement avant de soupirer brusquement. Je veux que tu me dises ce qui se passe sur ce campus, et je veux des explications claires et… je t’en prie, logiques.

Cela ne prit qu’une petite seconde à Hélène pour se rendre compte de tout ce que ma question impliquait. Son expression changea rapidement, devenant plus sérieuse et plus concernée. Elle jeta un bref regard en direction de Mauricio et lui fit signe de nous laisser seul d’un ample mouvement de la main.

— C’est très problématique ce que tu me racontes là… souffla-t-elle alors en faisant le tour du comptoir. Assieds-toi sur le sofa et raconte-moi tout, proposa-t-elle.

J’acceptais la proposition sans hésiter. J’avais bien besoin de m’asseoir pour reprendre des forces et soulager mes jambes endolories. Je pris une profonde inspiration…
Et je lui racontais tout, absolument tout. Depuis hier soir, je ressentais le besoin urgent de parler, de me confier à quelqu’un. Et au final, que ce soit une simple camarade de résidence importait peu. J’avais un millier de questions et elle semblait avoir les réponses. En cet instant précis, que je le veuille ou non, j’avais besoin d’elle.
Je lui racontais donc comment, après l’obtention de mon A levels, l’équivalent du baccalauréat en Angleterre, je m’étais vivement disputé avec mon père en refusant d’intégrer les prestigieuses écoles dans lesquelles il me voyait déjà, avant de me placer à la tête de sa chaîne d’hôtels de luxes française, raison pour laquelle j’avais appris cette langue très tôt. Je lui racontais comment, avec la complicité de ma mère, j’avais discrètement cherché un établissement qui me correspondrait vraiment, comment j’avais finalement trouvé le site officiel de ce campus. Je lui passais les détails de ma fuite de Londres vers Brest en avion, avec seulement ma mère pour me prendre dans ses bras avant que je ne parte. Je lui précisais également que j’avais déboursé plus de la moitié de mes économies personnelles afin de payer mes frais de scolarité, et également que ma présence ici était parfaitement légitime puisque j’avais reçu en retour mon dossier d’inscription validé ainsi que ma carte d’étudiante et mon visa. D’ailleurs, avec le recul, je lui précisais que je comprenais sans doute un peu mieux la lettre type que j’avais reçue, signée par le directeur, et qui se terminait par : « Merci de participer à cette grande expérience. » Et moi qui avait cru qu’il s’agissait d’une licence poétique, qu’il parlait de l’expérience de vivre une vie d’étudiante, du côté expérimental d’une université proposant des cursus aussi divers que variés.
Pour finir, je lui racontais la très mauvaise expérience que j’avais eu en découvrant le talent de Mauricio, son Emprise comme il l’appelait. Je lui racontais à quel point j’avais paniqué, je lui avouais même avoir fait une crise d’angoisse, et comment je m’étais mise à remettre en questions beaucoup de choses, à quel point j’espérais qu’il y ai des explications claires. Et seul ce qui restait de ma fierté m’avait empêché d’aller jusqu’à la supplier de me donner les réponses que je désirais.
Je finissais mon long monologue passionné en tapant du poing sur la table, luttant contre ce picotement qui remontait le long de mon nez en menaçant de faire trembler ma voix. Mais je savais que si je laissais à ma voix l’occasion de trembler, des larmes finiraient par suivre…

— Je comprends, conclut Hélène avec un hochement de tête, juste avant de croiser ses mains sur ses genoux. Je comprends parfaitement l’état dans lequel tu es.

— Comment le pourrais-tu…? gémis-je honteusement, mon accent m’échappant un peu. Tu es là, comme si de rien n’était, au milieu de toutes ces histoires d’expériences et d’étranges phénomènes, comme si ça n’était rien…

— Détrompe-toi, m’assura-t-elle. Tu sais, lorsque j’ai reçu un courrier de cette université qui se présentait comme prestigieuse, au départ j’ai cru à une arnaque. C’est mes parents qui m’ont encouragé à leur répondre, juste pour être sûre. Et tu sais ce que j’ai reçu en retour ?… Des billets d’avion première classe pour moi et mes parents. Je te raconte pas, on était comme des fous. D’ailleurs, j’ai même gardé le petit nécessaire de toilette qu’ils ont distribué dans l’avion. Je trouve que ça fait classe, commenta-t-elle avec un sourire, cherchant à adoucir le ton de la conversation.

— Merci de chercher à me rassurer, répondis-je en forçant un mince sourire. Mais je t’en prie Hell, dis moi de quoi il retourne vraiment ici, je ne serais pas tranquille tant que je ne le saurais pas, demandais-je en utilisant pour la première fois son surnom, comme si j’espérais que cela l’encourage à me répondre.

— Hé bien… fit-elle en se laissant aller dans son fauteuil, croisant les jambes avant de poser ses grandes mains sur ses cuisses. Une fois sur place, nous avons été très bien accueillis. Ils nous demandaient sans cesse si on voulait manger ou boire quelque chose. Je te raconte pas comment mon père en a profité pour se bâfrer de tout ce que ma mère lui interdit à la maison, précisa-t-elle en ricanant légèrement. En ce qui me concerne, j’ai passé beaucoup d’examens médicaux. Ils ont pas mal d’installations pour ça, un vrai hôpital. Donc, après leur avoir fait perdre une heure entière en réclamant un homme pour l’examen gynécologique, ils m’ont finalement…

— Attends, l’interrompis-je, un brin incrédule. Tu préfères que ton gynécologue soit un homme ?

— Ah oui ! assura-t-elle en se frappant la cuisse comme pour confirmer ses dires. Les mecs sont plus délicats, parce que même s’ils connaissent bien leur travail, ils ont toujours cette délicatesse. Tu sais, parce qu’ils respectent le truc.

— N’appelle pas cela un « truc », grimaçais-je en détournant légèrement le regard. Moi, je ne laisserais jamais un homme s’aventurer dans ces endroits, soufflais-je avec pudeur avant de noter le trop large sourire de mon interlocutrice. Je ne disais pas ça dans ce sens ! précisais-je, rougissante.

— Ah mais tu fais ce que tu veux ! déclara Hélène en levant légèrement les bras en pouffant de rire. Bien, plus sérieusement Lili, après les examens médicaux j’ai passé un entretien avec un gars qui semblait important, genre bureau en chêne et costard italien. D’ailleurs, il s’appelait Dr. Satriani, continua-t-elle, reprenant le sujet principal de la conversation.

— Tiens, c’est curieux, mais ce nom aussi me dit quelque chose, soufflais-je en baissant la tête et en portant mes doigts à mon menton. Je ne me rappelle pas d’où par contre.

— Ouais, moi aussi ça me dit quelque chose. C’est pas le nom d’un virtuose de la guitare très célèbre ? tenta Hélène.

— Non. Enfin, peut-être, mais ce n’est pas à lui que je pense… bref, ce n’est pas important, balayais-je d’un revers de main. Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Est-ce qu’il t’a expliqué quel genre d’expérience était en cours ici ?

— Ouais, expliqua Hélène en hochant la tête. Je vais te faire le résumé. En gros, il m’a dit que cette université, quoi que très sérieuse, existait pour servir de support et de prétexte à une expérience scientifique.

— Oh, vraiment ? soufflais-je, profondément rassurée par l’aspect scientifique de la chose. Très bien, dans ce cas, quel genre d’expérience.

— Le genre d’expérience que la loi ne réprouve pas, mais que la morale pourrait désapprouver, soupira Hélène en tapotant ses genoux du bout de ses doigts. Dans les sous-sols du campus, il y a quelque-chose. Officiellement, c’est un objet émettant des ondes inconnues. Par contre, on a pas de précision sur la chose. Mon avis personnel, c’est qu’il s’agit d’un genre de météorite, et c’est pour ça que ça se trouve en sous-sol et que ce campus est au milieu de la campagne. En plus, le cailloux doit être radioactif pour émettre des ondes, conclut-elle avec un petit sourire, apparemment fière de ses déductions.

— Je vois ce que tu veux dire. Mais il se pourrait aussi que la chose soit en sous-sol pour en atténuer les radiations et faire en sorte qu’elles déclenchent des effets acceptables, plutôt que de nous rendre malade. Et le fait que le campus se trouve loin des villes est un bon moyen de ne pas attirer l’attention sur ce qui s’y passe. Mais ta théorie tient tout de même la route, concluais-je avec un hochement de tête.

— Ah, contente que tu mettes le doigt dessus Lili ! s’enthousiasma Hélène en levant les mains avant de se frapper les cuisses, se redressant sur son fauteuil avant de se pencher vers moi. Le Doc’ m’a dit que ces radiations d’un genre inconnu semblaient pousser nôtre inconscient à lever certaines limites dangereuses, à créer de nouvelles connexions cérébrales étonnante et même pousser nos cellules à évoluer de force ! Il m’a expliqué que la partie inconsciente de notre cerveau possède des secrets et des capacités dont on a pas idée, que l’être humain est techniquement capable de choses folles, mais que ces capacités sont bridés par notre subconscient ! raconta Hélène comme si elle jugeait encore de la légitimité de ces paroles. Il m’a expliqué que la prochaine étape de l’humanité, c’était pas la technologie, mais l’évolution de nos capacités cachées. En gros, il a conclu en me disant que cette expérience visait simplement à révéler le vrai potentiel humain. Puis il a joué la carte du pathos en m’expliquant à quel point ces recherches pourraient être bénéfiques pour la médecine, grommela-t-elle, visiblement vexée d’avoir été prise par les sentiments. Et ça, c’est vrai qu’on peut pas dire le contraire, souffla-t-elle avant de retourner s’adosser à son fauteuil.

— Comment cela ? demandais-je.

— Hé bien, à quoi pourrait servir l’Emprise de Morituri selon toi ? fit-elle en haussant les sourcils.

— Voyons voir… grimaçais-je en croisant les bras. La mise à mort par épuisement j’imagine ?

— Je vais te surprendre Lili, mais grâce à son Emprise, il a fait marché un paraplégique.

— Quoi ? soufflais-je en écarquillant les yeux. C’est impossible !

— Écoute, je suis pas docteur, alors je vais t’expliquer comme on me l’a raconté, déclara la géante d’ébène en levant une main. En gros, cette personne était paralysée à cause de connexions qui ne se faisaient plus dans son tronc cérébral. Or, l’Emprise de Morituri a tellement stimulé ces connexions brisées, qu’elles ont fini par se frayer un autre chemin, par construire une nouvelle route, en gros.

— C’est… c’est à la fois terrifiant et… miraculeux, exprimais-je dans un souffle, tenant fermement mes mains comme pour les empêcher de trembler. Mais comment tu expliques ce genre de… de capacité.

— D’Emprise, corrigea mon interlocutrice en tapotant son genoux sur bout de ses doigts. Il y a eu un grand vote parmi les étudiants à une époque, pour donner un nom à tout ça. Il a été décidé de les appeler ainsi car ces nouvelles capacités ajoutent une autre dimension à notre perception du monde, une autre appréhension, bref, une nouvelle Emprise sur les choses, conclut-elle en souriant.

— Cela ne me dit pas comment tu expliques les possibilités de ces Emprises. Si ce n’est pas de la magie ou une intervention divine, qu’est-ce que c’est ? demandais-je, impatiente de connaître la réponse.

— Hé bien, nous sommes officieusement divisés en trois catégories, expliqua-t-elle. Ceux dont l’Emprise fonctionne en projetant des ondes cérébrales pour influencer le cerveau des autres en s’y connectant, dit-elle en tapotant sa tempe. Ce sont les plus courantes. Puis ceux dont l’Emprise fonctionne par modification de leurs propres capacités physiologiques, continua-t-elle en agitant ses doigts. Et pour finir, les plus rares, ceux dont l’Emprise fonctionne sur les deux plans à la fois…

— Je… je comprends, soufflais-je en me mordant la lèvre. Donc, Morituri émet des ondes cérébrales qui forces les axiomes de la marche et de la course à s’activer. Tout cela parce que son cerveau a été modifié par des radiations inconnues, m’expliquais-je à voix haute. Tout ceci est tenu secret pour des raisons qui me semblent évidentes, et c’est déjà un gros morceau à accepter, mais… hésitais-je avant de relever la tête vers Hélène. Comment suis-je arrivée ici sans avoir été mise au courant ?

— C’est simple, commença la géante en tirant une tablette tactile de sous la table basse. Il faut avoir été appelé, ou connaître le projet et payer les frais de sa poche, continua-t-elle en naviguant sur sa tablette. Et comme la loi oblige les universités à être répertoriées, ils ont créé un faux site internet. Normalement, tes paiements auraient dû être refusés et tes coups de fils auraient dû tomber sur des boîtes vocales, conclut-elle en me présentant l’écran qu’elle tenait.

Je reconnus très bien le site internet que j’avais découvert, son architecture, son adresse commençant par https et se terminant par un .fr des plus classiques. Puis Hélène tapota un bouton qui proposait de télécharger les dossiers d’inscription au format PDF. Le fichier se téléchargea, mais la tablette afficha ensuite un message d’erreur signalant que les données étaient corrompues et donc illisibles.
Elle alla ensuite chercher l’option permettant de situer les lieux sur google map, et un point rouge s’afficha en plein milieu du golfe du Morbihan, au large de l’île aux moines, en plein milieu de l’eau, une localisation incorrecte donc.

— Et normalement, reprit Hélène, comme tu ne peux pas t’inscrire en envoyant les dossiers, tu ne peux pas accéder à ton compte étudiant pour régler les frais. Dans cette histoire, c’est ça qui m’étonne le plus.

— Oui, approuvais-je en fronçant légèrement les sourcils. Un bug qui ferait qu’un site fonctionnel ne fonctionne plus serait explicable… mais aucun bug ne rend un site factice soudainement fonctionnel. Pour cela, il faudrait…

— Il faudrait que quelqu’un ai piraté le faux site, avant d’y mettre les réelles informations. Puis qu’il ait tout remis à la normale ensuite, puisque le site ne marche effectivement pas, compléta Hélène.

— En effet, je… je ne me l’explique pas, marmonnais-je en essayant de trouver la réponse.

— Bah, si ton soucis principal c’est de savoir comment tu as fait pour t’inscrire, j’imagine que tu es rassuré par rapport à ces histoires d’Emprise, déclara la géante en croisant les bras avec un sourire triomphant.

— Pas vraiment. Je pense que je vais mettre un peu de temps à me faire à cette idée. Mais, est-ce que tu es sûre que le site en lui-même n’est pas fonctionnel ? Peut-être qu’il fonctionne uniquement sur certaines adresses IP. Pour que les gens qui connaissent déjà le projet puissent s’inscrire sans avoir besoin de faire le chemin jusqu’ici.

— Oh, j’y aurais pas pensé, bien joué Lili ! s’étonna Hélène en écarquillant les yeux, souriante. Comme tu viens d’une famille très riche, peut-être que tes parents sont au courant du projet de recherche et que l’adresse IP de chez toi a accès au vrai site.

— En plus, j’ai utilisé l’ordinateur de mon père ce jour là, puisqu’il m’avait confisqué le mien, remarquais-je avant de soupirer, portant mes deux mains à mon crâne. Je n’en peux plus, je voulais simplement mener une vie d’étudiante paisible… me faire des amis, apprendre de nouvelles choses, m’éloigner de tout ça, m’éloigner de mon père…! me lamentais-je. Et je me retrouve dans un projet qu’il finance certainement, quelle ironie !

— Hey, Lili… souffla Hélène en se levant pour venir se placer à côté de moi, posant une de ses grandes mains sur mon avant-bras. C’est exactement ce que tu vas faire, y a pas de soucis ! Bon, à ceci près que tu ne voudras plus jamais faire de jogging avec Morituri, plaisanta-t-elle avec un petit rire définitivement communicatif.

— Ah, oui, c’est bien vrai, soufflais-je, relativement rassurée mais mentalement épuisée. Merci Hell, ça me fait plaisir que tu aies pris ton temps pour moi. D’ailleurs, quelle heure est-il ?

— Hum, onze heure moins le quart, répondit la géante en observant l’heure affichée sur la tablette. Tu devrais te reposer en attendant d’aller déjeuner à la cafet’. Tu as ajouté des repas sur ta carte ?

— Oh bon sang ! Avec tout ça j’ai oublié ! m’exclamais-je en me frappant le front. En plus, je dois un repas à Améthyste ! Je n’ai pas le temps de me reposer, il faut que j’aille au…

— Haha, du calme, m’interrompit Hélène en me tapotant l’épaule. Je vais aller le faire pour toi, il fallait justement que je remplisse la mienne, expliqua-t-elle avec un grand sourire. Toi, repose-toi, et profites-en pour réfléchir à ce fameux petit déjeuner anglais que tu nous a promis.

— Oh, merci, merci beaucoup, déclarais-je avec un sourire soulagé. Je te promets que je n’y manquerais pas.

Je me levais donc de mon fauteuil, confiait cinquante euros ainsi que ma carte à Hélène pour qu’elle ajoute une dizaine de repas sur ma carte, la remerciait encore une fois et me dirigeais lentement vers les escaliers qui menaient à ma chambre, montant un peu douloureusement les marches. Je savais très exactement ce que je devais faire dans des situations comme celle-ci.
J’entrais donc dans ma chambre, refermant doucement la porte derrière moi en soupirant de soulagement. On a beau avoir l’occasion de se détendre en tous lieux, rien n’est jamais aussi bon que de rentrer « chez soi ». Je souriais très brièvement, étrangement amusée de me rendre compte que je considérais déjà cet endroit comme chez moi. Cependant, j’estimais qu’il s’agissait d’une bonne chose. Après tout, n’était-ce pas le signe que les choses commençaient enfin à évoluer pour moi ? Après avoir passé autant de temps à me lamenter et à subir, peut-être que je reprenais enfin le contrôle, sur moi même, à défaut de l’avoir sur mon environnement… pour le moment.

Je m’installais alors délicatement sur le petit tabouret pliant qui se tenait contre le mur, juste à côté de l’étui de mon violoncelle, puis je m’emparais de ce dernier en l’ouvrant délicatement, sortant mon précieux instrument presque religieusement.
Je frottais ensuite doucement un petit pain de colophane contre mon archer et me mettait en position. Ceci était un sentiment très personnel que je n’avouais qu’à mes proches, mais tenir un violoncelle, si tant est qu’on le fasse dans les règles de l’art, était comme étreindre un être cher tout contre soi. Et comment ne pas personnifier son instrument, alors ? Ami éternellement fidèle, qui ne fait qu’attendre que l’on vienne l’étreindre pour jouer avec lui, qui écoute sans rien dire et que l’on fait chanter pour se remonter le moral. Je l’étreignis donc, avec plus de chaleur et d’affection que jamais, et plaçais mes doigts contre son cou, caressant délicatement son ventre avec mon archer alors qu’il commençait à chanter pour moi, pour exprimer les maux de mon cœur que la parole ne saurait décrire.

Le Clair de Lune de Debussy, l’un des tout premiers morceaux que j’avais appris à jouer par cœur et qui réussissait toujours à m’apaiser. En jouant, je perdais agréablement la notion du temps, et même quelque peu de l’espace autour de moi. Mais cette sensation d’ivresse était douce, anxiolytique, presque libératrice. Cependant, lorsque je ne jouais que pour mon propre plaisir, je me laissais généralement un peu trop aller à mon humeur et à mes émotions, finissant par ne plus vraiment respecter le tempo établi par l’auteur. C’est pourquoi je finissais généralement par « pirater » mes feuillets de partition en annotant partout la mention rubato, m’attirant ainsi l’exaspération de mes professeurs. Mais la musique que je jouais à présent avait très justement été écrite pour être jouée ainsi, au bon vouloir de l’émotion de celle qui la jouait. La musique envahissait l’espace autour de moi, couvrant le tissu de la réalité tandis que le rythme déterminait l’écoulement du temps, créant un monde qui n’appartenait qu’à moi, et dans lequel je pouvais me ressourcer…

VII) Che si dic

Il était midi et demi, la grisaille matinale s’était légèrement éclaircie pour laisser passer davantage de soleil et la température était agréable. Après une longue cession de violoncelle, j’étais retournée prendre une douche rapide et avait choisi un ensemble beige sous lequel je portais une chemise blanche à manches longues. C’est toujours agréable de changer de vêtements.
Hélène était revenue comme promis avec ma carte étudiante sur laquelle avaient été crédités une dizaine de repas. Je l’avais alors remerciée chaleureusement et m’étais dirigée vers la cafeteria, qui se trouvait à environ trois minutes de marche du bâtiment G.

— Améthyste ? dis-je en pensant l’apercevoir à l’ombre du petit préau de la cafeteria, cachée par le panneau des plats du jour. C’est toi ? Je suis surprise que tu ne sois pas déjà rentrée, tu m’attendais ? interrogeais-je alors en venant me placer en face d’elle.

Elle sembla alors être plutôt surprise de me voir, ses sourcils se haussant par dessus ses lunettes de soleil tandis qu’elle relevait la tête. Elle était avachie contre le mur, un mégot complètement consumé entre ses doigts. Elle semblait être ailleurs avant que je ne vienne la tirer de ses songes.

— Oh, Lili, déclara-t-elle sans grande énergie en forçant un sourire. Che si dic ? ajouta-t-elle dans un dialecte purement Napolitain. C’est cool que tu sois là, heu, j’aurais un truc à te demander… hésita-t-elle.

— Ne restons pas dehors, proposais-je alors, étonnée par son manque d’énergie. Viens déjeuner avec moi, je te dois un repas après tout, concluais-je en souriant.

Mon interlocutrice se redressa alors, un sourire désormais plein d’entrain se dessinant sur ses lèvres, tandis qu’elle avançait sa main pour me tenir fermement l’épaule, comme si elle était sur le point de me féliciter pour quelque chose. Mon regard se fit interrogatif tandis qu’elle retrouvait un ton plus enjoué.

Che figata, Lili ! s’exclama-t-elle. C’est exactement ce dont j’avais besoin !

— Hé bien je suis ravie de le savoir, répondis-je en dégageant poliment sa main de mon épaule. Et je suis étonnée que tu sois aussi enthousiaste à l’idée de me revoir.

— Bah ouais, en fait j’voulais surtout savoir si t’avais géré les affreux du bâtiment G, fit elle en passant sa main dans ses cheveux colorés. Et puis j’ai pas rechargé ma carte, tu vois ? marmonna-t-elle.

— Haha, oh je comprends mieux, déclarais-je avec un petit rire amusé. Tu m’attendais pour pouvoir aller manger ? Haha, je suis désolée d’arriver si tard dans ce cas, tu aurais dû me prévenir, ajoutais-je avec bienveillance.

— Ahh, tu m’tues Lili, grogna-t-elle sans pour autant cesser de sourire, remontant ses lunettes. Mais j’t’attendais surtout pour prendre des nouvelles hein, assura-t-elle.

— Je n’en doute pas, répondis-je, un brin amusée. Alors, tu viens ? l’encourageais-je en désignant l’entrée.

— Heh, quelle galanterie, musa-t-elle en passant devant moi tandis qu’elle jetait son mégot. T’es vraiment trop, toi.

— Contente de voir que tu as retrouvé ton enthousiasme, pouffais-je en la suivant de près.

Une fois à l’intérieur, j’attrapais un plateau et sélectionnais mon entrée, des œufs mimosa, tandis que ma camarade s’emparait d’une généreuse portion de pâté de campagne. Pour le plat principal, je choisissais une assiette de riz complet assorti de légumes vapeur. Améthyste de son côté, n’hésita pas à s’emparer d’une généreuse portion de frites sur laquelle trônait un steak bien juteux. Je tiquais de la langue avant de soupirer.

— Améthyste, comment fais-tu pour être aussi maigre avec ce que tu manges ? demandais-je, faussement exaspérée.

— Bah, je mange pas souvent alors j’profite ! déclara-t-elle avec un petit rire. Oh, regarde, y a du gâteau au chocolat en dessert ! Tu veux pas en prendre une part et m’la donner ? proposa-t-elle sans vergogne.

Elle ne me laissa pas le temps de lui demander ce qu’elle voulait dire lorsqu’elle disait qu’elle ne mangeait pas souvent, me réclamant déjà de lui offrir mon dessert. Je roulais des yeux, mais étrangement, mon petit sourire ne quittait pas mon visage. Je l’avais fréquentée encore moins longtemps qu’Hélène, mais pourtant, j’en étais déjà à trouver ses cabotinages touchants.
J’observais alors les différents desserts mis à disposition sur le self. Étrangement, je n’avais pas le cœur à manger un yaourt nature… Je m’emparais donc d’une part de gâteau au chocolat.
Ensuite, je tendais ma carte à la dame en charge de décompter les repas, la même que la dernière fois. Elle m’adressa un sourire entendu que je lui rendis, lorsqu’elle la bipa pour nous deux, et je pus aller m’asseoir avec Améthyste à la même table qu’hier.
Cette fois-ci, il y avait bien plus de monde, de nombreuses personnes d’à peu près mon âge, de toutes les origines et de tous les… looks. Je ne savais pas comment le définir autrement. Et bien sûr, il y avait aussi bien plus de bruit ambiant, mais cela ne me dérangeait pas outre mesure, puisque je pouvais encore très bien converser avec ma camarade.

— Hé bien, bon appétit, déclarais-je en m’emparant de ma fourchette.

— Haha, ça dalle sévère ma grande, l’appétit j’en manque pas ! s’exclama Améthyste en entamant de dévorer son entrée.

— Tu sais, il existe une expression en anglais pour qualifier ta façon de manger, fis-je remarquer après avoir délicatement mâché ma première bouchée, contrairement à elle. On dit wolfing down. Et franchement, je trouve que cela colle bien à ce que j’ai sous les yeux, expliquais-je sans animosité.

— Humf hmm, marmonna ma camarade à travers sa bouche pleine de frites. Hey, c’est plutôt cool un loup, fit-elle observer après avoir avalé bien trop vite.

— Tu vas avoir mal au ventre si tu manges ainsi, prend ton temps, exhortais-je.

— Mais j’ai les crocs, tu peux pas savoir ! justifia-t-elle, les sourcils arqués par-dessus ses lunettes.

— Oh, je vois, les crocs, le loup, très drôle, pouffais-je avec un sourire discret. Mais justement, si tu manges lentement, ton corps te cédera plus volontiers la sensation de satiété.

— Heu… sembla hésiter mon interlocutrice. Ah ouais, satiété, répéta-t-elle comme si elle venait de retrouver le sens du mot. Bon, j’vais essayer pour te faire plaisir, décida-t-elle en levant le pouce.

— Améthyste, tu es un personnage vraiment étrange, soupirais-je sans cesser de sourire. Mais ça donne envie d’apprendre à mieux te connaître, concluais-je.

— Tu veux dire que j’suis super cool ? reformula-t-elle avec un étrange geste de la main.

Je l’observais alors un bref instant, un sourire en coin, luttant contre l’envie de soupirer. Son comportement était vraiment rafraîchissant, et je pensais avoir mit le doigt sur le pourquoi du comment. Contrairement à moi, sans doute, Améthyste suivait ses instincts et ne s’imposait aucune limite l’empêchant d’être parfaitement entière. Elle me donnait l’impression d’être bien plus vivante que je ne l’étais. Je ne voudrais le lui avouer pour rien au monde, mais je la jalousais un peu pour ça. Je la pointais donc du bout de ma fourchette en plissant légèrement les yeux.

— Miss Verrecchia, vous êtes incorrigible, déclarais-je en me délectant de son expression de surprise. Comment diable faites-vous pour tirer tant de fierté d’un si indigne comportement ? ajoutais-je sur le ton de la plaisanterie, forçant un accent très français.

— Hey, heu… tu fais flipper quand tu parles comme ça ! grimaça-t-elle. Et tout le monde te dira que j’suis cool ! justifia-t-elle en tirant la langue. J’suis fam’ dans l’coin, tu peux pas test ! conclut-elle.

— Fam’ ? Tu veux dire famous ? Je vois ça, puisque tu as le numéro de tout le monde au bâtiment G et que tu te permets de leur envoyer des informations sur moi, rappelais-je en tapant le bout de ma fourchette sur la table.

— Bah, tu sais, heu, comment dire… bredouilla-t-elle. C’était pour ton bien, j’te jure ! assura-t-elle, un brin déstabilisée par mon air incrédule. Bah ouais, j’veux dire, t’as vu comment tu m’as pris la tête la première fois qu’tu m’as vu ? J’voulais pas qu’Hélène et les garçons aient une fausse première impression, tu vois ? conclut-elle.

J’écarquillais les yeux en rougissant légèrement alors que je détournais le regard en avalant ma bouchée, puis j’attrapais mon verre d’eau afin de me rafraîchir et m’éclaircit distraitement la gorge.

— Bien, tu devrais manger tant que c’est chaud, proposais-je simplement.

— Hoho, miss bourge aime pas être mise en échec, ricana Améthyste avec un sourire goguenard.

— Améthyste… mange, ordonnais-je. Et tu auras ma part de gâteau si tu es sage, ajoutais-je avec un petit rire, amusée par la situation.

Aye aye, cap’tain! s’exclama-t-elle finalement dans une douloureuse imitation d’accent britannique, retournant à son plat.

J’étais contente, vraiment. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, cela m’avait fait plaisir de voir qu’elle m’attendait à l’entrée de la cafeteria. J’appréciais ses pitreries qui, plutôt que de m’outrer, me faisaient rire. C’était sans doute parce que j’avais finalement pris la décision d’aller vers elle et d’apprendre à la connaître un peu mieux que l’on pouvait s’entendre. J’étais vraiment contente d’avoir finalement pris la bonne décision lors de notre première rencontre, et je ne ressentais aucune honte ni aucune frustration lorsqu’elle me taquinait, comme elle semblait aimer le faire. J’espérais alors faire davantage de rencontres de ce type. Rencontrer des gens différents de moi, puis apprendre à les connaître et à les comprendre, pour qu’au final, nous puissions tirer du plaisir à nous fréquenter. Ce qui souleva soudainement une question. Nous en étions déjà au dessert, Améthyste m’ayant fait la grâce de ralentir son rythme afin que l’une ne finisse pas par devoir regarder l’autre manger, les bras croisés. La cuillère à mi-chemin de ma part de gâteau au chocolat, je relevais la tête en direction de ma voisine de table qui en avait déjà tout autour de la bouche.

— Hum, Améthyste, dis-moi, commençais-je en essayant de ne pas me montrer hésitante. Tu étais vraiment contente de me revoir ? Ça n’était pas juste pour que je te rende le repas que tu m’avais avancé n’est ce pas ? Et, excuse moi, mais te souciais-tu de moi par rapport à Hélène et les garçons, ou plutôt d’eux par rapport à moi ? demandais-je, un brin anxieuse.

Même avec ses épaisses lunettes de soleil masquant son regard, je devinais que mon interlocutrice était en train d’écarquiller les yeux, sa cuillère arrêtée à mi-chemin entre elle et son assiette à dessert bientôt vide. Je me mordais nerveusement la lèvre en attendant sa réponse.

— M’enfin, heu… si, si j’suis contente de t’revoir et… balbutia-t-elle. bah j’pensais à toi comme à eux quand j’les ai texté, ajouta-t-elle avant de marquer une pause. Merde, ça d’vient gênant comme conversation là… conclut-elle avec un petit rire forcé.

— Oh, je, je suis vraiment désolée ! N’en parlons plus, excuse-moi, c’est sans doute le voyage qui m’a fatigué et… et mon jogging avec Morituri, ajoutais-je avec humeur.

— Ah ! Toi aussi y t’a fait courir ? Moi je l’ai supplié d’arrêter au bout de même pas dix minutes, t’aurais dû voir sa tronche ! Il était inquiet pour moi ce p’tit con ! conclut-elle en éclatant de rire.

— Pourquoi « p’tit con » ? demandais-je, un peu étonnée du choix des mots.

— C’est d’l’affection, justifia aussitôt Améthyste avec un geste de la main.

— Toi alors, soufflais-je. Mais, je voulais justement te dire… en fait, il y a eu un problème. En gros, disons qu’à mon inscription ici, on a oublié de me préciser la nature véritable de ce campus, alors… j’ai découvert tout cela ce matin, et j’ai failli étrangler le pauvre Mauricio, soupirais-je en baissant les yeux.

— Waouh ! Quoi ? Heu, c’est, c’est vraiment… enfin, j’comprends mais… merde, t’étais pas au jus ? Et ça va ? J’veux dire, ça peut faire un choc, déclara-t-elle, très compréhensive.

— Oui, ça ira, merci… répondis-je avec le sourire. Hélène m’a bien aidé, et de toutes façons je suis en règle administrativement parlant. C’est juste que, par un concours de circonstances, je n’étais pas au courant, expliquais-je en essayant de ne pas laisser ce souvenir me stresser.

— Ah, okay alors, c’est cool. Et si t’as besoin d’aide, hésite pas, conclut-elle avec un petit sourire.

Puis ma voisine de table retourna à l’assaut de son gâteau au chocolat sans s’attarder davantage sur le sujet. Cela semblait tellement naturel pour elle. Était-ce vraiment moi qui en faisait trop ? Étais-je trop inquiète à propos de ces étranges expérimentations ? Je n’en étais pas vraiment sûre.

— Dis-moi Améthyste, est-ce que des étudiants sont déjà tombé malade à cause de ces fameuses radiations ? m’enquis-je.

— Nan, pas qu’je sache. Et ils pourraient difficilement nous le cacher, les rumeurs vont super vite sur l’campus. Te fais pas d’bile, m’assura ma camarade.

— Les rumeurs… vont si vite que ça ? m’inquiétais-je soudainement.

— Carrément ! Dés qu’y a des ragots à colporter, c’est plus un campus, c’est les bureaux de Paris Match ! plaisanta-t-elle sans réussir à me faire rire.

Puis, comme si quelqu’un avait attendu le moment le plus embarrassant pour se montrer indiscret, une voix me parvint à travers le brouhaha diffus qui régnait dans la cafeteria.

— Hey, c’est pas la meuf qu’était en train d’pécho Mori’ dans l’herbe ?

Je serrais les dents avant de tiquer vivement, luttant pour ne pas me retourner et lancer mon plateau à la figure de celui ou celle qui venait de dire ça à voix haute. Je pris une grande gorgée d’eau fraîche pour essayer de me calmer.

— Dis-moi Améthyste, j’aurais un service à te demander, tu possèdes une Emprise n’est-ce pas ? Est-ce qu’elle te permet de tuer des gens ? grommelais-je avec humeur.

— Haha ! Non Lili, s’esclaffa-t-elle sans retenue. Mais franchement, toi et Mori’ ? J’suis vraiment déçue… souffla-t-elle d’un air faussement dramatique en détournant le visage. Moi j’pensais que t’étais une meuf qui avait du goût.

— Oh, je t’en prie ! Ce n’est pas drôle ! rectifiais-je en fronçant les sourcils. Je me lèverais bien pour aller gifler ces commères !

— Hola, du calme Lili, cool ! m’adressa Améthyste qui semblait avoir repris son sérieux. C’est qu’une rumeur à la con, tout le monde aura oublié lundi prochain, c’est comme ça qu’ça marche ici. Relax.

Je soupirais profondément, qu’en savais-je après tout ? Peut être que c’était normal, que tout le monde soit potentiellement la victime ou le vecteur de potins, dont la véracité était optionnelle. Était-ce vraiment une manière saine de fonctionner, dans ce milieu social étudiant ? Si j’en croyais ma camarade, cela avait toujours fonctionné ainsi, et personne n’en était mort. Je soupirais de nouveau et attrapais ma part de gâteau afin de la donner à ma voisine de table.

— Waouh ! Merci, sainte Lili ! s’exclama-t-elle avec bonne humeur en joignant ses mains devant-elle.

— Haha, bon sang, riais-je malgré moi en portant une main à ma bouche. Tu es vraiment un drôle de numéro, tu donnes l’impression de ne pas avoir mangé depuis notre dernier repas ensemble.

— Héhé, ouais… c’est vraiment l’impression qu’je donne ? fit-elle d’un ton très étrange.

— Attend, c’est vrai ? réagissais-je aussitôt. Tu n’as rien mangé depuis hier midi ? Mais c’est…

— Mais non, ça va ! coupa-t-elle immédiatement avant d’entamer sa deuxième part de dessert. Au fait, puis-ce que tu poses la question, tu veux que j’t’explique mon Emprise ? proposa-t-elle aussitôt.

— Hé bien, soupirais-je brièvement, inquiète mais tout de même curieuse. Oui, j’aimerais savoir, histoire de ne pas être prise par surprise, concluais-je en pensant à Mauricio.

— Hell a dû t’expliquer les catégories, moi je fais partie de la troisième, la plus rare ! déclara-t-elle comme si c’était matière à se vanter. J’ai pas trop pigé les explications scientifiques mais ça influe à la fois sur mon organisme et sur le cortex visuel primaire de…

Elle s’interrompit tandis que je me crispais de nouveau. Les conversations au sujet de l’incident de ce matin que j’avais eu avec Mauricio se faisaient de plus en plus entendre. Être ainsi le centre de l’attention était une chose des plus désagréables. Devais-je vraiment me contenter de les ignorer sans rien dire ? Cela devenait intenable, et il semblait que ma voisine de table lisait très bien sur mon visage la honte et le profond agacement que je ressentais, car elle me tendit soudainement la main.

— Viens, on s’éclipse ! s’exclama-t-elle, se levant déjà de table. Fais moi confiance, j’suis la meilleure pour ça !

par réflexe, j’acceptais l’invitation. Après tout, j’avais terminé de manger et je ne comptais vraiment pas rester assise là une minute de plus. Je tendis donc la main à mon tour et attrapais celle de ma camarade tout en me levant.

— Très bien, je te suis, soufflais-je simplement.

C’est alors que je sentis une étrange vibration gagner ma main et se répandre dans tout mon corps, comme si les doigts d’Améthyste me transmettaient leur chaleur. En vérité, la sensation échappait à toute description que j’aurais pu formuler, mais c’était comme une sorte de courant électrique.
Ma camarade nous emmena alors loin de la table d’un pas vigoureux, m’entraînant derrière elle tandis que je faisais de mon mieux pour suivre.
Mais lorsque l’idée me vint de protester contre un tel empressement, mon attention fut détournée par un bien étrange détail. De nombreuses personnes présentes dans la cafeteria observaient la table que nous venions de quitter, un air interloqué sur le visage, ne semblant même pas nous voir lorsque nous passions à côté d’eux.
Lorsque nous fûmes presque sorties du bâtiment, certains semblaient nous chercher du regard tandis que d’autre haussaient simplement les épaules avant de retourner à leurs assiettes.

Un instant plus tard, nous fûmes dehors. Non pas devant l’entrée où l’on s’était rencontrée, mais plutôt à l’arrière de la cafeteria, qui donnait sur un petit carré d’herbe équipé de table en bois inoccupées.
N’étant plus entraînée de force par ma camarade, je relâchais ses doigts et me permettais de porter une main à ma poitrine en reprenant mon souffle, légèrement courbée par la douleur qui, sans être lancinante, persistait tout de même dans mes jambes après les événements de ce matin.

— Bon sang Améthyste, rien ne pressait tant que ça, dis-je entre deux souffles.

Et lorsque je me redressais, j’écarquillais brièvement les yeux en regardant de nouveau le décors autour de moi. je ne voyais plus Amélie. Pourtant, je sentais encore sa présence, au sens le plus antique du terme, car j’étais convaincue qu’elle se trouvait près de moi, sans la voir.

— Amélie, si c’est une plaisanterie, ça n’est pas drôle, déclarais-je à voix haute en la cherchant du regard.

— Haha, tu m’appelles par mon prénom ? C’est parce que tu flippes ? résonna la voix de ma camarade, me faisant légèrement sursauter.

— Ce n’est pas le moment ! répliquais-je en la cherchant d’autant plus activement du regard que j’avais l’impression de la sentir toute proche. Je ne suis pas d’humeur à jouer, montre toi au lieu de… de… oh, je ne sais même pas à quoi tu joues ! ajoutais-je un brin agacée.

J’étais relativement stressée par la situation. Mon état actuel me rappelait ma première rencontre avec Hélène. J’étais stressée, sur mes gardes, mon poids principalement réparti sur la pointe de mes pieds, pour être sûre de pouvoir réagir le plus vite possible en cas de danger.

— Héhé, aller quoi, si Morituri a put jouer avec toi, j’peux bien te taquiner un peu, c’est la tradition, justifia la voix d’Améthyste. Tu fais la même tête que les gars de la cafet’ tout à l’heure, pouffa-t-elle joyeusement.

— je ne plaisante pas, arrête ça, ce n’est pas drôle une seule seconde ! Et je n’ai pas été tendre avec Mauricio ! menaçais-je, désormais clairement offensée.

— Oh aller Lili, joue l’jeu quoi ! ricana Améthyste.

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’entendre prononcer ce surnom m’agaçait bien plus que je ne l’avais été la première fois que je l’avais entendu. J’avais vécu une sale matinée, c’était le moins que l’on puisse dire. Après cela, j’avais trouvé un peu de réconfort dans la musique, puis j’avais partagé un moment plaisant avec l’excentrique demoiselle. Moment qui avait failli devenir désagréable à cause des regards qui s’étaient mis à peser sur moi, mais dont elle m’avait sauvé… avant de me stresser à son tour. Ce que je ressentais était aussi proche de l’agacement que de la frustration en fin de compte.
Améthyste venais donc de dire que je faisais la même tête que les personnes que nous avions croisées en sortant de la cafeteria. Ce détail m’importait. Les autres étudiants semblaient ne plus nous voir lorsque nous nous étions levées, et actuellement, je me trouvais à leur place selon Améthyste.

— Bon sang, ne me dis pas que tu peux devenir invisible ! déduisis-je, toujours paniquée.

— Tout juste ! chantonna ma camarade.

— Bien, c’est très impressionnant, dis-je sèchement mais pourrais-tu arrêter maintenant ? Je n’apprécie pas que tu te moques de moi en jouant les… soufflais-je avant de suspendre ma phrase en sentant quelque chose m’effleurer.

— Hey, c’est pas fini, fanfaronna l’agaçante demoiselle, semblant ignorer mon énervement. Attrape-moi si tu peux ! T’es trop drôle Lili, hahahaha, tu devrais voir ta tête ! On dirait vraiment un chat qui vient de se faire éclabousser ! s’esclaffa-t-elle.

S’en était trop pour moi. Je n’étais pas d’humeur, et certainement pas pour ce genre de petit jeu consistant à se moquer de l’impuissance de l’autre. Je pensais que, elle, elle me comprendrait. Après tout elle m’avait si bien écoutée lorsque je lui avais raconté mes récents malheurs. Alors pourquoi reproduisait-elle exactement ce même schéma ? Est-ce que ma détresse l’amusait ? Je devais bien avouer que, bien plus que la première fois, j’étais réellement en colère contre elle.

— Améthyste, arrête ça, répétais-je une dernière fois du ton le plus clair et le plus sérieux possible.

Mais au lieu de s’exécuter, elle continua simplement son petit cirque en me tournant autour, m’effleurant de temps à autre, ne me laissant parfois sentir qu’un bref courant d’air, sans rien dire, comme pour ne pas me laisser d’indice sur sa position.
S’en était trop, j’en avais assez. Mais je ne comptais ni fuir ni me laisser faire pour autant. Elle n’avait pas cessé de m’agacer malgré mes remarques et mes réactions négatives, ce que je n’acceptais pas. Alors je me crispais davantage tout en fermant les yeux ; les bras croisés et les doigts serrés autour des pans de mon veston… Je serrais les mâchoires et je cessais de respirer un moment afin de tendre l’oreille. J’entendais le rythme de ses pas, ces derniers se dessinant aussitôt dans ma tête, irréguliers mais reconnaissables. Une noire, une croche, une noire, une croche, puis de temps en temps, une noire pointée suivit d’une croche et d’une noire. Le dessin et son interprétation étaient très clairs dans ma tête. Vu le rythme du bruit de ses chaussures sur le sol, elle faisait de petits pas chassés autour de moi ; les changements de ce rythme traduisant ses changements de directions. Elle essayait réellement de me perturber, elle se jouait de moi. Et à travers son silence, je l’imaginais bien se mordre la langue pour ne pas éclater de rire et révéler sa position.
Je gardais le silence, je restais immobile, continuant d’écouter et de visualiser son rythme, fâchée et rancunière…
Puis je tendis soudainement le bras et refermais ma main avec force et assurance.

— Hey ! s’étonna Améthyste en manquant de perdre l’équilibre lorsque ma main se referma sur son épaule. Hé ben, comment t’as fait ça ? Sans déconner, t’es trop fo…

Elle s’interrompit, sans doute en croisant mon regard à travers ses larges lunettes. Celles là même qui m’empêchaient de croiser le sien. Elle était de nouveau bel et bien visible, apparaissant si simplement et si soudainement devant moi, que je doutais une seconde qu’elle n’ait jamais vraiment été invisible. Je connaissais mon regard lorsqu’il était chargé de reproche et de ressentiment, et je le reconnaissais parfaitement à travers le reflet des verres teintés de la Napolitaine.

— Hé, écoute, c… c’était pour déconner, fais pas cette tête, bredouilla Améthyste en se figeant.

— Je peux pardonner à Mauricio parce qu’il ne savait pas, soufflais-je, crispée. Mais toi tu savais très bien, et tu as joué avec mes nerfs, parce que tu trouvais ça drôle ! accusais-je finalement.

Puis, plutôt que de simplement la lâcher, je repoussais son épaule de la paume de ma main avant de lui tourner le dos, resserrant les pans de mon veston autour de moi. Je m’arrêtais un moment, cherchant quoi dire, mais je ne trouvais rien. alors je commençais à m’éloigner.

— Hey, attend ! le prends pas comme ça Lili… plaida la Napolitaine.

— Ne m’appelle pas comme ça ! rétorquais-je immédiatement, peut-être plus froidement que nécessaire, en continuant de m’éloigner.

VIII) Clash

Il n’était pas loin de quatorze heures alors que je me dirigeais vers le bâtiment G pour récupérer mon sac ainsi que quelques affaires. J’essayais de ne pas penser à ce qu’il venait de se passer. En fait, j’essayais même de ne pas penser à tout ce qui s’était produit depuis ce matin. Il me faudrait du temps pour digérer tout cela, et surtout pour pouvoir commencer à imaginer pouvoir pardonner Améthyste pour s’être moquée de moi de la sorte. J’estimais avoir le droit d’être en colère, mais d’un autre côté, je n’avais pas envie de l’être. C’était un sentiment très étrange. D’ailleurs, ce mot résumait assez bien la suite d’événements qui s’étaient produits pour que je me retrouve ici et dans cette situation. Étrange.

Un rapide passage dans ma chambre plus tard, je récupérais mon sac-à-main Ophidia, dans lequel j’avais soigneusement fourré un large carnet de note et quelques stylos, en plus des petites choses indispensables habituelles. L’avantage de la fac, c’était entre autre de ne pas avoir à se trimbaler moult manuels et autres outils obligatoires.
Et tandis que je sortais du bâtiment, je consultais mon téléphone sur lequel j’avais téléchargé les horaires de mes cours. Je trouvais cela un peu étrange d’avoir uniquement un cours de deux heures en plein milieu de la journée. Mais cette excentricité était un détail si insignifiant par rapport au reste, que j’étais presque heureuse de la constater. Enfin le genre de petite étrangeté que je pouvais me permettre de prendre avec le sourire, ce qui m’aida à dé-focaliser mes pensées de toute cette histoire d’expérience et d’Emprises.

À quatorze heures moins dix, l’amphithéâtre dans lequel devait se dérouler le cours de sciences sociales appliquées était en vue. Je ne savais plus trop pourquoi j’avais choisi ce supplément dans mon cursus musical. Je me souvenais vaguement avoir trouvé mon emploi du temps trop disparate et avoir choisi des cours qui viendraient combler les vides. Ceux-là convenaient parfaitement donc, puis je n’y allais pas non plus sans un certain intérêt.
À travers la large baie vitrée qui donnait sur l’extérieur, j’affichais un petit sourire amusé en voyant une demoiselle vêtue d’un large poncho bariolé et d’épaisse lunettes de vue, frapper sans retenue un pauvre jeune homme avec un magazine, enroulé sur lui-même pour lui servir d’arme. Je notais soudainement, sans savoir pourquoi, que la scène m’aurait choquée si le jeune homme avait été l’agresseur et non la victime. Voir deux hommes mener ce genre de cirque aurait était amusant cela-dit. Deux femmes, beaucoup moins. Mais après tout, j’allais bien en cours de sociologie pour étudier ce genre de questions. En savoir davantage sur la nature et l’origine des comportements profonds qui semblent nous faire agir presque malgré nous.
C’est donc avec un certain enthousiasme que j’entrais dans l’amphithéâtre 012 et que je m’installais, dans l’une des places bordant le petit passage permettant d’accéder à l’estrade. Ainsi, toute droitière que j’étais, j’étais sûre de ne gêner personne et de ne pas être gênée.

Après m’être installée, je profitais des quelques minutes restantes avant le début du cours pour regarder autour de moi. En fait, il n’y avait pas grand monde. Que ce soit dû au fait que les cours n’avaient pas officiellement commencés où à l’impopularité de la matière proposée, j’étais tout de même surprise de trouver une salle de deux-cents places seulement occupée par une douzaines de personnes.
C’est alors que j’entendis un léger bruit derrière moi, me faisant me retourner délicatement. Un étrange jeune-homme était en train de s’installer à la place juste derrière la mienne. Il était très grand, très maigre, la peau bronzée, et portait une sorte de baggy usé ainsi qu’un vieux débardeur. Une quantité impressionnante de dog tags et autres pendentifs tenaient sur une unique chaîne qui ornait son cou, le tout cliquetant doucement au rythme de ses mouvements.

— Hey… salua-t-il mollement. Ça fait plaiz’ de voir une nouvelle, bien ou bien ? demanda-t-il avec flemme, mais avec le sourire.

— Oh, ravie de vous rencontrer je m’appelle Emily… dis-je en m’arrêtant pour ne pas donner mon nom de famille, tendant poliment la main.

Le grand jeune-homme tendit alors la sienne et décrivit un arc de cercle avant de taper délicatement dans la mienne, puis de la faire glisser vers lui avant de se frapper la poitrine. Je jouais le jeu, n’y voyant aucun inconvénient après tout ce que j’avais déjà vu. Son comportement très décontracté et son sourire me mettaient plutôt à l’aise malgré son allure et son attitude exotiques.

— C’est cool Emi’, moi c’est Evans Doroski, se présenta-t-il. J’suis pas venu t’emmerder t’sais, j’m’assoie toujours là, c’est cool ? demanda-t-il sans changer de ton.

— Oh, bien sûr… c’est cool, concluais-je avec un sourire, à demi feint seulement.

Je devrais avoir honte de l’avouer, mais en venant dans cette université, c’est ce genre de personnes différentes que j’espérais rencontrer. Différentes, mais abordables et en aucun cas dangereuses. Une pensée bien égoïste finalement, comme si un sportif cherchait à simplement tester ses limites sans jamais vouloir les dépasser.
Lorsque je me retournais vers l’estrade, après avoir entendu un bruit qui en provenait, je m’aperçus que le professeur venait d’arriver. Et il ne semblait pas être le seul, puisque plusieurs personnes étaient entrées en même temps que lui. D’une petite douzaine nous passâmes alors à une grosse vingtaine. Ça n’était toujours pas assez pour justifier un amphithéâtre entier, mais c’était tout de même beaucoup plus acceptable.
C’est alors que, dans la petite foule qui venait d’entrer, j’aperçus Améthyste qui semblait râler après la demoiselle au poncho que j’avais vu avant d’entrée. Je soupirais immédiatement en détournant le regard vers mon coin de pupitre. Elle suivait également ces cours… Avec un peu de chance elle jouerait le jeu et se contenterais de m’ignorer.

— Hey Emi’, détend toi, le prof est cool… souffla mon voisin de derrière, interprétant ma nervosité.

— Oui, je n’en doute pas, merci Evans, répondis-je poliment, ne réagissant pas au diminutif qu’il me donnait.

Un léger larsen résonna alors dans la salle, et tous se tournèrent en direction du professeur qui se tenait sur l’estrade, derrière le large pupitre équipé d’un élégant micro sur pied flexible.
Du coin de l’œil, j’en profitais pour chercher Améthyste du regard. Elle s’était assise assez loin de moi, mais sur la même latitude, pile sur le rang du milieu. Je remarquais qu’elle n’enlevait décidément jamais ses lunettes. Il était vrai que les néons à la lumière blanche et crue qui éclairaient les lieux n’étaient pas très agréables pour la rétine, mais de la à ne pas les ôter par politesse… Je secouais la tête et me reprenais immédiatement. J’ouvris alors mon bloc-note et pris un stylo en main, commençant à tapoter délicatement son capuchon comme pour me distraire de toute pensée parasite.

— un deux, un deux… dit le professeur avant de tapoter doucement le micro. Hé ben, on dirait que tout le budget son est parti dans les salles de musique, déclara-t-il avec humour. D’ailleurs, vous savez pourquoi les ingénieur du son disent toujours « Un deux, un deux » ? Hé bien parce que s’ils savaient compter jusqu’à trois, ils auraient pu devenir de vraies ingénieurs !

Évidemment, cela ne manqua pas de me faire rire, ainsi que tout le reste de la classe. En plus de me mettre un peu plus à l’aise, ce qui n’était pas pour me déplaire. En y repensant, n’était-ce pas la base de la politesse et de la courtoisie que de mettre ses interlocuteurs à l’aise ? Je ne savais pas s’ils seraient aussi passionnants que mes cours de musique, mais j’appréhendais assez bien ceux de sciences sociales appliquées.

— Très bien, très bien, marmonna le professeur dans le micro, excusez-moi de me mettre à l’aise, mais tout le monde sait que les vrais cours ne commencent que demains, commenta-t-il.

Nouveaux rires dans la salle, tandis qu’il en profitait pour retirer son large et élégant trench-coat sous lequel il portait un polo bleu marine par-dessus une chemise blanche. Ses cheveux et son visage, selon l’angle, lui donnaient de faux airs de Matt Smith, ce qui m’amusait. Il déposa une vieille mallette en cuir marron et usé sur le coin du pupitre, mais n’en sortit rien pour le moment. Puis il défit délicatement un bouton de son polo avant de s’éclaircir la gorge et de s’approcher de nouveau du micro.

— Bien, bonjour à tous et bienvenue dans mon cours de sciences sociales appliquées. Je me présente je suis le professeur Gilbert Krasny, déclara-t-il avant de regarder autour de lui. Apparemment pas le cours le plus populaire cette année non-plus, commenta-t-il avec humour, qualité dont il ne manquait visiblement pas. Comme vous le savez tous, il est une petite tradition à laquelle je suis attaché afin que nous démarrions l’année sur de bonnes bases, continua-t-il en haussant légèrement les sourcils. C’est celle où je prends deux d’entre vous, que je les jette dans une arène avec un couteau, et qu’on parie sur le survivant…

Des rires secouèrent encore la salle, et je n’étais pas sans sourire non-plus, j’aimais bien ce type d’humour, dans une certaine mesure.

— Bien, plus sérieusement, aujourd’hui nous allons fêter notre nouvelle année d’étude en débattant entre nous de sujets de société divers et variés, expliqua-t-il en retrouvant son sérieux. Et pour ce faire, je vais choisir deux d’entre vous parfaitement au hasard, il toussota, faisant pouffer presque tout le monde. Et je leur demanderais de débattre d’un sujet que j’aurais choisi avec la même méthode de tirage au sort, conclut-il, se faisant poliment applaudir.

Je notais alors dans un coin de ma tête que ce professeur semblait être plutôt populaire, pour que ses élèves soient aussi réactifs à ses expressions et à ses traits d’esprit. Je pouvais comprendre pourquoi d’ailleurs.

— Donc, totalement au hasard ! déclara-t-il en nous tournant le dos. Siège D24 et D52, levez-vous je vous prie !

Je pris une brève inspiration avant de souffler lorsque j’entendis le numéro de mon propre siège. Mener un débat ne me faisait pas peur, et j’avais hâte de commencer à faire mes preuves dans un contexte normal de cours normaux. Je cherchais alors du regard l’autre personne qui avait dû se lever, et je faillis sursauter de surprise en voyant Améthyste se mettre debout. Pendant une fraction de seconde, j’avais espéré qu’il s’agisse d’une erreur, mais ça n’était visiblement pas le cas. Je tournais donc le regard vers monsieur Krasny, attendant la suite de ses directives.
Il arborait un petit sourire, un peu satisfait et un peu taquin, mais résolument bienveillant. Il l’avait fait exprès évidemment, mais je me demandais bien comment. En admettant qu’il sache reconnaître les numéro des sièges par cœur, pourquoi nous avait-il choisi toutes les deux en particulier ? Et mes interrogations semblaient se lire sur mon visage puisqu’il leva brièvement les yeux au ciel en croisant les mains derrière le dos.

— Hé oui, le hasard aura choisi la nouvelle venue parmi-nous, ainsi que celle qui est allée s’asseoir à sa place habituelle sans rien dire, en faisant tout pour ne pas croiser son regard ! déclara-t-il d’un ton que je jugeais chafouin.

Et comme s’il l’avait fait exprès, c’est justement à ce moment que le regard d’Améthyste croisa le mien, tandis que moi, je ne croisais rien d’autre que les impénétrables verres bleutés de ses lunettes.
Ce drôle de professeur avait donc noté tout cela dans le comportement de l’autre demoiselle, c’est qu’il devait être au moins aussi intelligent qu’il en avait l’air. Il savait où elle s’asseyait, il avait saisi son changement de comportement, et il avait même noté qu’elle m’évitait spécifiquement du regard.

— Très bien, de quel sujet s’agira-t-il ? demandais-je vaillamment, comme pour prouver que je n’avais pas peur.

En face de moi, Améthyste, qui n’avait strictement rien installé sur son coin de pupitre, se tenait debout, légèrement courbée vers l’avant, les deux mains dans les larges poches distendues de son sweat-shirt, observant désormais notre professeur plutôt que moi.

— Hé bien j’imagine que vous pouvez commencer par vous présenter devant toute la classe, histoire que l’on sache à qui l’on a à faire, proposa monsieur Krasny avant de s’accouder à son pupitre.

Je pris une brève inspiration et tâchais de me tenir bien droite et d’assurer ma voix tandis que je me présentais, ayant compris que le professeur m’y invitait moi spécifiquement.

— Je m’appelle Emily Erina Elizabeth Lindermark, j’ai dix-huit ans, je parle couramment français, je suis venue de Londres jusqu’ici pour pour suivre le cursus d’histoire de la musique ancienne et moderne, et de perfectionnement au solfège avec la spécialisation violoncelle, récitais-je sans faillir. En plus de ce cours de sciences sociales appliquées, complétais-je finalement un ton plus bas, pour conclure ma présentation.

J’eus tout de même le droit à quelques applaudissement polis, en plus de ceux du professeur, mais je n’obtins qu’une grimace de la part d’Améthyste, qui roula nonchalamment des épaules avant de se présenter à son tour.

— Mon blase c’est Amélie, pas de putain de deuxième prénom, Verreccia et j’ai dix-neuf ans, grogna-t-elle en arrachant quelques rires à la salle. Je suis en deuxième année dans c’trou pour suivre ce cours, celui de technologie musicale et celui d’histoire de la musique moderne, et comme vous aurez deviné à mon nom d’famille, j’suis originaire du Congo ! plaisanta-t-elle avec mauvaise humeur. Mais pour les gens, je suis Améthyste, précisa-t-elle en changeant étrangement de ton, tout en remontant ses lunettes.

Elle obtint un peu plus d’applaudissement que moi. Je m’y attendais. Après tout, elle s’était déjà fait des amis en un an, elle avait eu le temps d’être populaire, avec son bagou. En tous cas, cette présentation qui parodiait la mienne ne m’impressionnait pas. Je gardais un bras le long du corps, ma main libre légèrement appuyée sur ma hanche. Il ne fallait surtout pas que je croise les bras ou que je montre un quelconque signe qui me placerait sur la défensive. Je ne céderais pas un yard de terrain.

— Très bien, ça promet ! déclara monsieur Krasny en frappant dans ses mains. Hé bien puisque nous avons à faire à deux musiciennes, le sujet est tout trouvé. J’aimerais que vous nous définissiez ensemble en quoi consiste précisément la musique. Vaste sujet n’est-ce pas ? Mais vous n’avez que cinq minutes… et top ! annonça-t-il.

Voyant que mon adversaire était trop occupée à éviter ouvertement mon regard, je décidais de ne pas laisser un silence s’installer et je prenais la main, haussant légèrement les épaules.

— C’est très facile, commençais-je, la musique, c’est l’art d’accommoder les sons mélodiquement quant à leurs hauteurs, harmoniquement quant à leur superposition et rythmiquement quant à leur placement dans le temps, expliquais-je avec fierté.

Je pensais avoir donné une description parfaite, une à laquelle on ne pourrait rien ajouter qui ne serait redondant, une description qui était à l’épreuve de toute contestation. En bref, je pensais avoir ouvert le débat en plaçant immédiatement mon adversaire dans une impasse.

— Hah, évidemment ! gloussa Améthyste sans attendre. J’imagine que t’as appris ça par cœur, dit-elle, sarcastique. D’ailleurs, elle est pas pétée cette expression ? Pourquoi on parle de cœur pour désigner le fait d’apprendre comme une putain d’machine ? demanda-t-elle en relevant la tête dans ma direction. La musique, c’est fait pour parler aux gens ! affirma-t-elle. C’est pas fait pour qu’une élite puisse se gargariser de ses certitudes sur un art qui est sensé être populaire ! accusa-t-elle carrément.

Un murmure parcourut la salle, le public ayant apparemment décidé que cette riposte était particulièrement douloureuse pour moi. Cependant, je ne changeais pas de posture ni d’attitude. Je devais faire comprendre que cette réponse ne m’avait en rien déstabilisée.

— Hé bien, je pensais qu’on parlerait de musique, mais tu préfères parler de lutte des classes, contrais-je en tournant légèrement la tête sur le côté. Et je peux savoir ce qui te met autant sur la défensive ? En quoi ma définition agresse-t-elle ta vision de la chose ? demandais-je finalement.

De mon point de vue, je m’en étais admirablement bien sorti, et le reste des élèves semblait être surpris de la tournure que prenait la discussion. Si je devais me fier à mon instinct, je dirais qu’Améthyste avait l’habitude de remporter ce genre de débats avec ce petit manège. Mais je ne la laisserais pas faire.

— Tu veux rire ? Tu veux que j’te rappelle c’qui s’est passé la première fois qu’on s’est vue ?! s’exclama-t-elle soudainement, réussissant à me prendre par surprise.

Mes deux bras étaient désormais le long de mon corps, légèrement relevé comme dans un début de posture défensive. Elle avait fait fort, allant même jusqu’à me déstabiliser. Cependant, elle allait droit dans le mur avec cette méthode. Je ne comprenais pas pourquoi elle m’attaquait ainsi de front. Elle alla même jusqu’à reprendre la parole sans me laisser répondre, comme pour souligner le fait qu’elle venait de me porter un coup.

— Laisse moi deviner, miss bourge ! Tu as été émue par les grands auteurs classiques et papa t’a payé des cours au conservatoire ? Et là, on t’a appris que la vraie musique c’était Mozart et d’autres connards en perruque ? T’as récité des études par cœur ? Tu t’ennuyais en jouant, mais t’en tirais d’la fierté parce qu’y avait des cons pour te dire qu’ils étaient fiers de toi ? Et maint’nant quoi ? Tu joues pour qui ? Pour ceux qui connaissent déjà c’que tu sais jouer par cœur ? Tu composes peut-être ? Laisse-moi rire ! Je connais les gens comme toi ! déclara-t-elle en frappant du plat de sa main sur son coin de pupitre. Vas-y maintenant, oses dire le contraire !

Contenir ma colère n’avait jamais été aussi difficile. mais je n’étais pas en colère contre ce qu’elle disait, non. Ce discours, je l’avais entendu un millier de fois, et il ne menait nulle-part. Non, mon chagrin, c’était de l’entendre de la part de cette personne en particulier. Même si je lui en voulais, même si j’étais fâchée avec elle, je n’admettais pas qu’elle tienne ce genre de discours. Je n’y faisais plus vraiment attention, mais le reste des élèves poussait des acclamations de surprise choquées, aspirant l’air entre leurs dents.

— Je refuse d’en faire une affaire personnelle, contrairement à toi, contrais-je en essayant de ne pas m’emporter, ce que je n’étais pas sûre de réussir. Alors dis nous clairement, que fais-tu, toi, pour prétendre que je ne suis qu’un singe à qui on a appris des partitions par cœur ? demandais-je en tapant de la main à mon tour sur mon pupitre. Qui es-tu pour remettre en question les grands nom de la musique ?

Honnêtement, je n’avais pas réellement de réponse à ses accusassions, alors tout ce que je pouvais faire, c’était l’obliger à répondre à la question qu’elle m’avait elle-même lancé. Au fond, c’était vrai, je n’étais qu’un petit singe savant qui pouvait répéter des partitions apprises par cœur, je n’avais aucune plus-value à apporter. Mais je voulais changer, je refusais de continuer d’être la fille à qui papa avait payé des cours au conservatoire. J’étais venue ici pour changer cela, elle n’avait donc pas le droit de me le jeter en plein visage.

— Moi, je travaille sur les sons, répondit Améthyste en retrouvant son calme. Je prends tous tes vieux auteurs, même les nouveaux, et j’y ajoute ce que je veux. Je les tords, je les plies, et je les arranges pour que les gens dansent, qu’ils kiffent d’être là où ils sont et de m’écouter. Tu vois, reprit-elle en se tournant complètement vers moi et en sortant ses mains de ses poches. Parfois j’arrange mes propres sons sur mon clavier, au feeling, puis je les mixe, je les améliore, je les étudie avec mes tripes pour en faire ce qu’ils sont, tout à l’instinct. C’est ce qu’on appelle la créativité, asséna-t-elle finalement.

Je n’avais jamais rien entendu de tel. Notre public semblait retenir son souffle. J’avais l’impression qu’elle en faisait une affaire politique, une affaire personnelle, mais en réalité, elle parlait bel et bien de musique. Elle avait une vision tellement unique, et une aversion tellement franche pour le formatage et la conformité, qu’il était largement compréhensible qu’elle réagisse de la sorte. Mais malheureusement, de mon point de vue, nous n’étions pas deux amies partageant leurs expériences et leurs opinions à cœurs ouverts, nous étions deux adversaires dans un débat. Et à travers ma rancune, je ne voulais pas la laisser s’en sortir avec une pirouette.

— Ah, je vois. Moi qui me demandais pourquoi tu tardais à expliquer ce que tu faisais, mais en fait tu n’es même pas vraiment une musicienne, comme tu viens de nous le dire, contrais-je avec acidité. Appelons les choses par leur nom, tu es une ingénieure du son c’est ça ? Tu ne sais pas jouer d’un instrument, je me trompe ? Tu appuies sur les touches de ton clavier en attendant que ça sonne bien, tu enregistres le tout et tu le modifies, c’est ce que tu viens de dire, assénais-je sans pitié. Et tu arranges également des auteurs classiques dans tes compositions pour plaire à ton public ? Donc tu es une ingénieure du son et une pilleuse de tombe, mais qui se prétend musicienne… ose dire le contraire ! concluais-je en imitant sciemment le ton qu’elle avait employé en me lançant la même réplique.

Il y eut un long silence pendant lequel Améthyste m’apparut figée, son expression était indéchiffrable à travers ses lunettes de soleil. Pourtant je voulais qu’elle me réponde, je voulais que cette dispute continue. Mais je n’entendis que des raclements de gorges et de maigres bruits provenant du reste de la salle. Puis le désagréable crépitement du micro de monsieur Krasny.

— Très bien mesdemoiselles, ça suffit pour aujourd’hui. C’était très intéressant, dit simplement le professeur.

— Rah c’est bon, j’me tire, souffla alors la voix éraillée mais parfaitement audible d’Améthyste.

Je la vis alors prendre son vieux sac bandoulière sans aucune délicatesse et tourner les talons, pour sortir de la salle, passant devant moi sans m’accorder un regard. Mais je ne fis rien pour la retenir. Pas parce que je ne le voulais pas, mais parce que je n’arrivais pas à me convaincre que je le voulais. Je ne la connaissais que depuis très peu de temps après tout.

— Verreccia ! interpella le professeur, réussissant à la faire se figer sur place. Si vous ne finissez pas toutes les deux par trouver un terrain d’entente, je vous mettrais un zéro pour le semestre, conclut-il avec un sourire en coin.

— Quoi ?!
— Quoi !?

Améthyste et moi échangions un regard en nous apercevant que nous nous étions exclamé la même chose au même moment.

— Je suis très sérieux, ajouta le professeur d’un ton étrangement léger. En plus ce ne sera pas difficile, vous êtes faites pour vous entendre, déclara-t-il avec un petit rire qui anima ensuite toute la salle.

— Je suis contre ! intervins-je immédiatement. Vous avez très bien vu qu’il y avait quelque chose de personnel dans ce débat, si on peut appeler ça comme ça ! protestais-je vivement.

— Justement, répondit monsieur Krasny en haussant les sourcils. Nous sommes dans un cours de sciences sociales, pas de musicologie.

Une vague de rire parcourut la salle. Ce bonhomme savait très exactement comment faire réagir les autres et comment changer l’ambiance d’une audience. Il venait de tourner notre violent règlement de compte publique en une sorte de plaisanterie, comme si nous ne jouions que des rôles.

— Très bien, grogna Améthyste vers qui je tournais la tête. Mais j’espère que vous m’apporterez des oranges quand j’serais en prison pour meurtre ! lança-t-elle avec une grimace.

Sa tentative d’humour amer fit effet sur les autres élèves, mais ne fit par sourciller le professeur qui hocha la tête, satisfait qu’elle ait accepté ses étranges travaux pratiques.

— Très bien, vous aurez tout le temps de discuter de la manière de se débarrasser d’un corps, quand vous prendrez un café en ville toute les deux, conclut monsieur Krasny.

— Quoi !?
— Quoi ?!

Un fou-rire secoua la salle lorsque, pour la deuxième fois, Améthyste et moi nous exclamant de nouveau la même chose au même moment.

— Très bien ! intervins-je à mon tour. Mais si ça ne marche pas comme vous voulez, vous devrez admettre que vous avez manqué de flaire ! défiais-je, insolente.

— Pari tenu, Lindermak, déclara le professeur avec un nouveau sourire.

Un autre moment de silence s’installa dans l’assemblée. Le genre de silence qui laisse deviner que les gens sont attentifs et attendent quelque chose, une sorte de dénouement. J’observais alors Améthyste, comme si j’espérais, sans trop savoir pourquoi, qu’elle me vienne en aide. Sa silhouette se découpait parfaitement en contraste avec le mur éclairé aux néons blanc juste derrière elle. Le noir de son sweat-shirt semblait plus sombre, et les imprimés violets présent sur ses vêtements semblaient plus brillants.

— Okay, mais c’est toi qui paie, conclut-elle en détournant le regard et en jetant un papier sur le sol, avant de prendre immédiatement la sortie.

— Très bien, c’est décidé ! J’ai hâte de voir ce que cette expérience donnera, annonça monsieur Krasny. Nous aurons tout le loisir d’étudier la question en classe, c’est d’ailleurs une bonne opportunité de vous parler de la confrontation systématique qui a toujours existé entre conservateurs et progressistes, depuis l’aube de l’humanité…

Sa voix se fit alors plus lointaine, comme un bruit de fond, tandis que les autres élèves se remettaient à parler entre eux tout en prêtant attention aux propos du professeur. Pour ma part, j’avais les pieds entre deux marches, dans le petit escalier des gradins de l’amphithéâtre, les bras ballants légèrement, le regard braqué sur la sortie par laquelle Améthyste venait de disparaître. Je regardais alors à mes pieds et ramassais le papier chiffonné qu’elle avait jeté…
Il s’agissait un petit flyer du genre de ceux que l’on retrouvait sous les essuie-glaces des voitures. Les couleurs imprimées sur le papier glacé étaient sombres, les noirs très profonds. Mais les couleurs criardes avaient été traitées avec un effet de brillance afin de ressortir davantage. Ce flyer vantait un night-club pour sa musique et ses invités de marque. Une certaine DJ-Améthyste figurait en tête de liste. Fronçant légèrement les sourcils, je retournais le papier et découvrais un numéro de téléphone qui avait été griffonné à la va-vite, mais pas assez rapidement pour qu’elle l’ai fait après être entrée dans l’amphithéâtre. Il y avait même un petit mot qui disait « on s’envoie des textos ? », comme une invitation amicale…

— Oh, Améthyste… tu es la meilleure au jeu de la culpabilité… soufflais-je pour moi-même.

IX) Wolfmother

Améthyste semblait posséder une sorte de prédisposition naturelle à me faire culpabiliser dés que je mettais un tant soit peu en colère contre elle. C’était à la fois frustrant et humiliant, mais définitivement efficace. Aussi, suivant le cours d’une oreille distraite en prenant de vagues notes sur mon calepin, je ne pouvais m’empêcher d’examiner le flyer qu’elle avait jeté à mes pieds un peu plus tôt. Rien que ce bout de papier glacé me torturait. Avait-elle noté ce petit message maladroit ainsi que son numéro de téléphone avant, ou après que l’on se soit disputées devant la cantine ? Si elle l’avait fait avant, elle aurait eu l’occasion de me le donner pendant qu’on était à table… alors elle l’avait fait après notre première dispute, pour que l’on puisse se réconcilier. Mais si tel était le cas, alors cela signifiait que je n’aurais pas dû prendre le débat que nous avons eu aussi sérieusement. Je me posais trop de questions auxquelles je ne pouvais pas répondre, même en réfléchissant profondément, et cela me perturbait. Le stress me fit donc tapoter le bout de mon stylo sur mon bloc note, produisant une petite pulsation tandis que je me mordais la lèvre.

tactac tactac tactac

Puis je captais du coin de l’oreille mon voisin de derrière, Evans, qui fredonnait une sorte de ligne de basse, qu’il devait certainement entendre dans les écouteurs qu’il tentait de cacher sous ses dreadlocks. Je calais alors semi consciemment ma pulsation sur lui.

hum humhum hmm humhum hum
tactac       tactac         tactac

Je commençais alors à me détendre, tandis que je hochais doucement la tête. Lorsque j’étais dans un tel état, je souriais légèrement, un sourire fragile, que n’importe quelle perturbation aurait pu souffler comme la flamme d’une bougie, mais je continuer néanmoins à mener ce petit rituel afin de calmer mon esprit. Cherchant le son plutôt que de l’entendre par hasard, cette fois-ci, je perçus les sons de quelqu’un, sur ma droite, qui faisait doucement rebondir sa gomme sur son coin de pupitre. Cela faisait une excellente grosse caisse. Alors je fis défiler les marques rythmiques sur une portée qui se dessinait au fur et à mesure dans ma tête. Pas besoin de clef, juste du rythme…

hum humhum hmm humhum hum
tactac       tactac         tactac
domb         domb         domb

Je m’apaisais rapidement me laissait porter par cette petite rythmique improvisée. Il était fou de constater à quel point il était agréable de trouver, dans le désordre, quelques éléments qui concordaient entre eux quant à leur placement dans le temps. Régulier, inaltérable, bref, profondément rassurant, comme un nouveau-né qui se trouve rassuré en entendant les battements de cœur de sa mère.
Cependant, je me crispais légèrement lorsque le bruit de la gomme vint à se décaler. J’essayais donc de rattraper le tout, de me caser à un rythme qui me permettrait de concilier l’ensemble…
Cependant, je finis par tiquer de la langue, agacée par cette gomme qui produisait un si bon son, mais qui ne suivait aucun rythme régulier.
Par réflexe et par agacement, je frappais ma main sur le coin de mon pupitre et ouvrais les yeux afin de repérer la personne responsable de ce décalage.
Il s’agissait de la fille que j’avais vue tout à l’heure avant de rentrer dans l’amphithéâtre, avec son large chandail et ses lunettes rondes. Elle avait désormais cessé de faire rebondir sa gomme et m’observait étrangement.
Curieuse de ce regard, j’en cherchais la raison en tournant la tête et finis par croiser celui de monsieur Krasny.

— Lindermark, vous semblez vouloir participer, proposa-t-il en haussant un sourcil.

Je me retins de grimacer légèrement. Je devais bien avouer que je ne prêtais pas attention à ce qu’il disait jusque là, trop perturbée que j’étais. Cependant, je n’étais pas prête à l’admettre devant tout le monde. Alors je jouais le jeu de notre professeur et hochais la tête en espérant m’en sortir avec une pirouette.

— Oui, évidemment, déclarais-je simplement, attendant la suite.

— Très bien, je suis toujours ravi quand de nouveaux élèves sont aussi volontaires ! m’encouragea-t-il en réponse, d’un ton qui laissait comprendre qu’il n’était pas dupe. Je vous prierais donc de vous lever, car vous allez tenter de tomber d’accord avec votre collègue… fit-il en faisant un léger geste de la main vers ma droite.

La fille à lunettes rondes et au chandail bariolé se leva alors avec un petit sourire enjoué.
C’était donc cela, j’allais devoir débattre de quelque chose avec elle, ça ne semblait pas être bien compliqué, du moment que l’on me donnait le sujet. Au moins, les choses ne risquaient pas de déraper comme tout à l’heure avec Amélie, j’avais retenu ma leçon.
Je me levais donc à mon tour le plus naturellement du monde, attendant que ma collègue se présente devant tout le monde, comme il semblait être de coutume dans cette classe.

— Hé bien bonjour à tous ! déclara-t-elle avec un accent parisien assez prononcé. Je m’appelle Sandra Miraud, je suis en troisième année après avoir été choisie par le programme de cette belle université et je me suis donc inscrite pour toutes les matières de sciences sociales et de politique. J’ai également pris part au club d’art contemporain, car je pense qu’il est normal d’être un peu artiste lorsque l’on est une femme digne de ce nom ! conclut-elle avant de s’incliner comme si elle venait de conclure un récital.

Elle fut applaudie poliment. Pas autant qu’Améthyste tout à l’heure, mais bien plus que moi lorsque j’avais fait ma présentation. Cela faisait au moins trois ans qu’elle suivait ces cours, mais elle ne semblait pas être si populaire que cela, étrange. En tous cas, quelque chose me dérangeait un peu dans son comportement, un je ne sais quoi qui m’empêchait de la trouver sympathique.

— Très bien très bien, conclut le professeur en hochant la tête. Et comme nous savons déjà tous qui est Emily Erina Elizabeth Lindermark, récita-t-il d’un souffle, taquin, arrachant quelques rires. Je vous propose de commencer tout de suite ! Votre sujet sera… fit-il en soulevant une feuille d’un de ses dossiers, comme s’il ne comptait pas le choisir lui-même. Le féminisme, déclara-t-il finalement avant de nous inviter d’un geste de la main. C’est à vous !

Par politesse, j’attendais quelques secondes afin de voir si ma collègue souhaitait prendre la parole la première. Cependant, son regard semblait plutôt m’encourager à commencer moi-même, j’acceptais donc l’invitation avec un sourire poli.

— Hé bien, je pense que nous serons d’accord toutes les deux sur ce point, mais le féminisme est nécessaire, et a fait progresser la condition des femmes jusqu’à aujourd’hui, mais il reste encore beaucoup de progrès à faire… n’est-ce pas ? invitais-je, anticipant étrangement la réponse de Sandra.

— Hoooo, tout à fait ! déclara-t-elle avec un large, trop large sourire. C’est vrai, oui, mais la méthode n’est certainement pas la bonne qui a été pratiquée jusqu’à aujourd’hui, il faut bien le dire, le féminisme a été étouffé par les hommes ! C’est pour ça qu’aujourd’hui, il n’est pas arrivé à ses fins comme il l’aurait pu bien avant ça ! annonça-t-elle avec franchise, un sourire particulièrement convaincu étiré sur son visage.

Cependant, je restais perplexe, un peu hagarde face à son phrasé vraiment particulier. Je me vantais de parler un français particulièrement correct, et la grammaire employée par cette demoiselle me semblait étrange. Ajouté à cela le ton de sa voix un brin pédant, que j’associais à son accent parisien et son discours très étrange. J’étais plutôt mal à l’aise.

— Hum, comment cela ? demandais-je simplement.

— Hé bien, enfin ! s’exclama ma collègue en ouvrant les bras, comme si je passais à côté de l’évidence même. Regarde autour de toi : les postes à responsabilités, les hautes sphères de l’art, les métiers scientifiques… Il y a encore et toujours des hommes, que des hommes ! Et les rares fois où c’est une femme, boum ! fit-elle avec un geste de la main. Les médias, possédés par des hommes, s’exclament que c’est beau le féminisme et que c’est extraordinaire ! Mais c’est extraordinaire, alors que ça ne devrait pas ! Par justice, les femmes devraient créer une ère pendant laquelle les hommes seraient minoritaires là où ils sont majoritaires aujourd’hui ! ajouta-t-elle en écarquillant grand les yeux derrière ses épaisses lunettes. Comment pourraient-ils comprendre quoi que ce soit autrement ? Je pense que le féminisme doux et soi-disant raisonnable et encore un coup inventé par le patriarcat par peur de ce que pourrait donner une véritable pensée matriarcale ! conclut-elle en levant le doigt sur son dernier mot, comme pour y mettre de l’emphase.

Je me retins d’afficher un air trop perplexe. J’avais tellement de choses à redire sur ses déclarations et la manière dont elles étaient formulées que je restais coite un petit moment.
Essayant d’y trouver une quelconque inspiration, je parcourais brièvement le reste de la salle du regard. Les autres élèves semblaient être au mieux habitués à ce genre de discours venant de la demoiselle, ou au pire légèrement amusés. Seules les filles assises directement autour de Sandra s’échangeaient de vifs hochements de tête.
Je retins un soupir en comprenant rapidement la situation. Cependant, je ne devais pas faire d’erreur, je devrais rester courtoise et ouverte, laisser mes préjugés de côté pour cette fois-ci et partir du principe qu’elle pouvait avoir raison. Il ne me restait plus alors qu’à questionner son raisonnement pour éventuellement arriver à quelque chose de plus raisonnable.

— Je comprends ce que tu ressens, commençais-je. Mais le patriarcat oppressif n’est-il pas en train de reculer ? Comme il le fait depuis des décennies ? Si nous nous dirigeons vers le mieux, il convient de continuer nos efforts, je pense, et pas de discréditer la cause féministe en devenant oppressives à notre tour, proposais-je sur le ton le plus doux possible.

Je ne quittais pas Sandra des yeux afin d’observer sa réaction, ou plutôt son étrange manque de réaction. Cela dit, j’entendis plusieurs murmures autour de moi, les autres élèves y allaient de leurs petites remarques. La plupart semblaient soupirer en voyant déjà le débat comme sans issue, d’autres semblaient plutôt être exaspérés que je puisse espérer argumenter. Très peu de souffles étaient approbateurs autour de moi.

— Hahaha, allons allons, reconsidère ta position ! lança la demoiselle qui me faisait face avec un large sourire. Tu laisses ton éducation patriarcale de gentille Anglaise parler à ta place ! Ce n’est pas de ta faute si tu as été manipulée, allons, ouvre un peu les yeux, pour une fois ! ricana-t-elle.

Sur le coup, je ne compris pas immédiatement pourquoi les autres élèves étouffèrent un rire en réaction. Même Evans, juste derrière moi, semblait se mordre les lèvres pour ne pas sourire.
C’est alors que je roulais des yeux. Ça venait à peine de me revenir à l’esprit, mon ascendance asiatique, mes yeux à peine bridés, je venais de comprendre. Cependant, je n’allais pas relever la remarque.
Au lieu de cela, je m’apprêtais à ouvrir la bouche pour répondre que j’étais assez mature et cultivée pour prendre du recul, même sur ma propre éducation. Je m’apprêtais à lui dire que, justement, c’était parce que je remettais ces choses en question que j’étais venue jusqu’ici pour poursuivre mes études. Cependant, quelque chose me bloqua. Et mes yeux ne pouvaient plus se détacher de Sandra Miraud, il se dégageait soudainement d’elle une aura d’autorité que je ne m’expliquais pas. J’avais la sourde impression que tout le monde partageait son point de vue, que je me fourvoyais en essayant de la contredire, que ça serait bien plus sage de simplement adhérer à son point de vue sans protester. Je n’arrivais même plus à trouver mes mots pour formuler une phrase correcte, comme si j’étais une gamine face à un adulte trop impressionnant et trop autoritaire pour que j’ose lui répondre, ou même la regarder dans les yeux. Et cette pression ne faisait que gonfler, petit à petit, me poussant à simplement baisser la tête et acquiescer avant de m’asseoir bien sagement, afin d’éviter les problèmes. Ce que je ne fis pas.

C’est alors qu’un détail me frappa. Malgré ma terrible envie de mettre fin à la discussion en cédant le dernier mot à ma collègue, je n’en fis rien, car une sensation me tenaillait encore un peu l’esprit, comme un désagréable pressentiment. Cette situation n’était pas naturelle, je ne me souvenais pas avoir un jour cédé de la sorte face à quelqu’un, j’étais bien trop fière et bien trop têtue en temps normal. Alors, comment expliquer ce changement soudain ? Peut-être à cause du mal du pays, de ma contrariété par rapport à Améthyste ? Ces explications ne me convenaient pas. C’est pourquoi je serrais les dents et me dressait de toute ma hauteur.
Et rien que cela me demanda un effort considérable, comme d’oser se tenir au bord d’un précipice et d’avoir suffisamment confiance pour fermer les yeux. Sensation inhabituelle qui confirmait ce que je soupçonnais être derrière ce changement de comportement de ma part : une Emprise.
Ma détermination à ne pas céder gagna alors un peu plus de terrain lorsque je me fis cette réflexion. Il était hors de question que je perde contre ces moyens biaisés dont semblait abuser Sandra pour faire adhérer n’importe qui à sa cause. Il était vrai qu’une personne avec beaucoup de charisme et de confiance en elle pouvait faire plier la volonté d’autres personnes plus fragiles, comme un gourou de secte, un homme politique ou un homme d’affaires talentueux. Mais cette fois-ci, ça dépassait ce simple stade. Cette Miraud se dressait devant moi comme la louve alpha d’une meute à laquelle je n’avais pas d’autre choix que d’appartenir, à laquelle elle comptait me faire adhérer de force.

Je changeais alors complètement de stratégie. J’avais décidée de ne pas me mettre en position défensive afin de ne jamais laisser penser à mon interlocuteur que je me sentais agressée, mais cette fois-ci, les choses avaient pris une tout autre tournure. Elle était parfaitement consciente de son agression, et elle attendait simplement que j’y cède sans rien faire, car c’était toujours ainsi que se passaient les choses pour elle, vraisemblablement. Et mon but était de la décevoir.
Donc, sans trembler ou presque, je rassemblais la volonté de rester droite, de croiser les bras sous ma poitrine et de froncer légèrement les sourcils. Je n’en menais pas large en réalité, la défier de la sorte m’inquiétait, me faisait peur. J’avais l’impression qu’à cause de son influence, lui résister me retomberait dessus d’une manière ou d’une autre, j’avais l’impression que lutter contre elle, c’était lutter contre l’avis général. Cependant, l’idée d’être sous son Emprise, donc dans un état qui n’avait rien de naturel, gardait mon esprit en éveil, le tout fortement aidé par mon caractère particulier.

— Hein ? Alors, quoi ? Emily, ne sois pas vexée, avoue simplement que tu n’es pas objective face au patriarcat, par lequel tu t’es laissée aveugler, éduquée toute ta vie. Ça ne te semble pas évident ? ajouta Sandra sans vergogne, faisant de grands gestes avec ses mains, ce qui fit onduler son chandail.

Je tiquais légèrement de l’œil gauche, et la main qui se cachait sous mes bras croisés se crispa légèrement. Chacun de ses mots faisait un petit peu plus peser la désagréable sensation de faiblesse qui appuyait sur ma nuque et mes épaules. Mais je restais droite, mon regard restait le plus perçant possible. Et même si je n’avais pas la force de volonté nécessaire pour prononcer une phrase correcte sans trembler, je restais tout de même sur la défensive en attendant une ouverture.

— Tu ne dis rien ? Bon, quoi ? Tu as perdu ta langue ? demanda Sandra d’un ton moqueur. Tu as honte de toi, c’est ça ? Il ne faut pas voyons ! C’est normal de se laisser tromper par les phallocrates quand on ne sait pas la vérité, quand on est jeune, on pourrait devenir amies, et je t’expliquerais t-

VLAM !

S’en était trop. Voilà qu’elle me posait en petite chose ignorante avant d’arriver en sauveuse et de prétendre être la plus raisonnable de nous deux. Cependant, son discours irréfléchi et unilatéral m’avait tellement mis en colère que j’avais trouvé un bref instant la force mentale de protester. Pas sous forme de mots, pas encore, mais je l’avais interrompu en frappant violemment mon coin de pupitre du plat de ma main, ce qui eu deux effets. Le premier fut de la déstabiliser, de la faire sursauter, et d’ainsi lui faire perdre un peu de son Emprise. Le deuxième fut une vive douleur dans toute ma main et une bonne partie de mes doigts, ce qui me tint éveillée et en colère, aussi stupide que cela puisse paraître.
Je laissais alors flotter une ou deux secondes de silence afin de me ressaisir le plus rapidement possible de la torpeur dans laquelle elle m’avait plongé, avant de m’exclamer :

— Je suis restée muette face à tant d’inepties !

Un souffle d’étonnement parcourut l’amphithéâtre, je vis même monsieur Krasny hausser un sourcil du coin de l’œil. Vraisemblablement, j’avais surpris tout le monde par ce soudain retournement de situation. Mais pas de relâchement, je devais continuer au maximum, je n’aurais peut-être pas d’autres occasions de riposter. Et bien que mon accent londonien fut désormais hors de contrôle, j’enchaînais :

— Faire croire aux autres qu’ils sont manipulés avant de leur pointer un ennemi tout choisi du doigt, c’est encore plus bas que les plus basses méthodes de manipulation de masse des dictateurs patriarcaux les moins imaginatifs de l’histoire ! déclarais-je d’un souffle, surprenant davantage l’horrible demoiselle et me défaisant complètement de son Emprise. Ton attitude méprisante et méprisable décrédibilise le vrai féminisme ! Tu prétends que les hommes sont les ennemis des femmes par nature ! Mais est-ce que tu as seulement essayé de dire ça à voix haute sans utiliser ton Emprise, un jour ? Pour te rendre compte à quel point c’est stupide et immature !

Une série de rire, de sifflements légers et de souffle d’approbation parcoururent alors les autres élèves, certains se mordant la lèvre en agitant leur main comme pour souligner la gravité de l’insulte que je venais de faire à Sandra. Mais je n’avais pas fini, je n’allais certainement pas lui laisser l’opportunité de répondre à une question. Je devais l’enterrer immédiatement afin qu’elle ne puisse pas revenir à la charge.

— Maintenant, laisse-moi deviner ton surnom, Sandra Miraud ! Si j’ai bien compris les règles tacites en vigueur sur ce campus, le tien doit être « Misandre » ! déclarais-je vivement, ayant simplement besoin de voir la réaction sur le visage de l’horrible demoiselle pour savoir que j’avais vu juste. Tu vois, tu as beau essayer de leurrer les gens, ils t’ont trouvé un surnom qui ne leur laissera jamais oublier que tu n’es qu’une fille haineuse à la pensée unilatérale ! accusais-je en la pointant du doigt avant de porter ma main à ma poitrine. Mon surnom est Lili, m’exclamais-je, sur ma lancée. Et je vous préviens, tous, que je ne suis pas un sujet d’expérience pour vos Emprises ! Et que j’y riposterais comme à n’importe quelle agression ! concluais-je.

ding ding

Ce bruit singulier me fit tourner la tête dans sa direction. Et à ma grande surprise, il s’agissait de monsieur Krasny qui venait de frapper une petite cloche, certainement sortie de son sac, comme s’il s’agissait du signal de la fin d’un round de boxe. Cet homme faisait vraiment de l’humour dans toutes les situations. Mais sur le coup, je le remerciais intérieurement d’avoir mis fin à un moment qui aurait pu devenir un peu gênant pour moi. Dans mon élan, j’avais tacitement menacé tout le monde de représailles s’ils essayaient de m’entourlouper avec leurs Emprises, et je le pensais. Mais ça n’avait peut-être pas été une bonne idée de le dire à voix haute.

— Très bien, très bien, c’est terminé ! déclara le professeur avec un petit sourire en coin. Et le vainqueur est…! dit-il en faisant tambouriner ses doigts sur le coin de son bureau, singeant un roulement de tambour. Personne ! déclara-t-il finalement.

Un murmure de stupeur parcourut le reste des élèves tandis que je me contentais de pincer les lèvres le plus discrètement possible.

— Eh bien oui, continua le professeur en haussant les sourcils. Le but était de vous mettre d’accord sur le féminisme et… vous avez échoué, constata-t-il en haussant les épaules. Cependant, cela m’évoque tout de même un sujet d’étude intéressant ! enchaîna-t-il comme si de rien n’était. En effet, nous pouvons voir que Miraud a tenté de mettre Lindermark d’accord de gré où de force, tandis que cette dernière a préféré sauver ce qu’elle considère être juste, quite à laisser de côté l’objectif du débat. C’est une attitude très intéressante qui nous conduira à faire cours sur la pression sociale et ses effets sur la soumission ou la rébellion…

Je soupirais profondément en posant mes deux mains sur mon coin de pupitre, reprenant mon souffle, ne m’étant même pas aperçu que j’en manquais. Les autres élèves avaient retourné leur attention vers monsieur Krasny, et Sandra Miraud semblait être en train d’essayer de tirer des rayons lasers avec ses yeux dans ma direction. C’était donc parfaitement naturel ici, on m’avait bel et bien raconté toute la vérité. Ces étranges pouvoirs, dont j’étais la seule à être dépourvue, étaient une norme. Cependant, plutôt que de me décourager, cette pensée renforça ma détermination. Je m’en été très bien tirée jusqu’ici, j’avais toujours réussi à me sortir des situations dans lesquelles me mettaient ces manieurs d’Emprise. Sans compter ma curiosité et ma fierté. J’avais envie de voir en quoi consistait vraiment toute cette expérience, et jusqu’à quel point je pouvais continuer de refroidir les hardeurs de ceux qui pensaient avoir un ascendant sur moi à cause de leurs stupides aptitudes. Cette dernière pensée était certes égocentrique, peut-être même prétentieuse, mais j’avais besoin de me prouver que je pouvais vaincre, je ressentais le besoin de montrer que j’étais forte, afin de dissuader quiconque de s’en prendre à moi.
Je jetais un coup d’œil rapide à l’horloge accrochée sur le mur au-dessus de l’estrade du professeur et constatait que les quinze heures sonneraient d’une seconde à l’autre. J’avais très envie de partir, mais je restais assise par politesse, jusqu’à ce que monsieur Krasny lui-même déclare que les cours étaient terminés.
Mes affaires étant déjà rangées dans mon sac, je n’avais qu’à enfiler mon veston beige avant de me lever et de tourner les talons vers la sortie. Je n’avais pas d’autre cours pour aujourd’hui. Le premier jour démarrait lentement, semblait-il.

Je laissais donc derrière moi les autres élèves qui semblaient vouloir rester pour discuter du cours entre eux, où avec le professeur qui semblait se faire une joie de parler avec eux. Pour ma part, je n’étais pas d’humeur, et je n’avais pas envie de leur imposer ma mauvaise humeur comme première impression persistante.
Aussi, une fois hors de l’amphithéâtre, je pris une profonde inspiration et soupirais tout ce que je pouvais en remontant le couloir. Améthyste était une chose, une personne avec laquelle je ne voulais pas être fâchée, avec laquelle je ferais de mon mieux pour me faire pardonner. Mais cette Misandre, elle était bien trop toxique pour que je m’en fasse autre chose qu’une ennemie. Tout dans son attitude, dans sa façon de parler et dans son discours me dégoûtait. J’étais la première à lutter contre le patriarcat, de la manière la plus littérale possible, j’étais la première à ne pas me laisser faire par les hommes, et aucune de mes actions n’était entravée par ma condition de femme. Alors j’estimais qu’elle n’avait tout bonnement pas le droit de me parler de la sorte, et surtout pas en abusant de son Emprise pour me faire céder.
De rage, je frappais du poing le plus fort possible sur l’objet le plus proche, une porte en fer blanc qui se trouvait juste derrière moi.
Le coup fit grand bruit et résonna longuement, ce qui me calma étrangement, lorsque je me demandais si je n’avais pas fait trop de bruit.
Je me tournais alors pour observer la porte en question : il s’agissait simplement d’un accès technique, à la chaudière sans doute, ou à des fournitures entreposées. La porte n’avait rien, évidemment, et le bruit n’avait pas non plus l’air d’avoir dérangé quelqu’un.
Je haussais donc les épaules et m’apprêtais à partir, lorsqu’un léger son me retint, comme un sanglot.
Je me retournais donc et plaquais l’oreille contre la porte, intriguée… Quelqu’un était bel et bien en train de pleurer là derrière. C’était vraiment étrange.
Sans y réfléchir davantage, je posais la main sur la poignée et ouvrit la porte.

— Il y a quelqu’un ? appelais-je d’une voix qui se voulait rassurante. J’ai entendu pleurer, est-ce que ça va ? m’enquis-je immédiatement.

Pour toute réponse, les sanglots ne firent que devenir un peu plus audibles tandis que je passais la porte avant d’en lâcher la poignée pour protéger mes yeux de la lumière trop vive qui m’arrivait dans les yeux. Je me trouvais en haut d’un petit escalier, et l’ampoule chargée d’illuminer la sorte de cave en contrebas se trouvait pile à hauteur de mon regard. Une bonne vieille ampoule à incandescence particulièrement irritante pour la rétine, je descendis donc les quelques marches en plissant les yeux et cherchais l’origine des sanglots du regard. Pendant ce temps, j’entendis le son de la porte qui se refermait sous l’effet du vieux groom grinçant.

— Est-ce que ça va ? demandais-je en apercevant une silhouette, mes yeux s’habituant petit à petit à la luminosité.

— V… vas-t’en ! pleurnicha une petite voix au timbre inhabituel. Va-t’en, je te connais pas ! Tu es pas ma sœur, c’est ma sœur qui vient me chercher, va-t’en ! s’écria la voix qui semblait être empreinte de plus en plus de panique.

Devant moi, assis sur un petit tas de cartons parmi d’autres piles plus hautes et tenant un paquet de bande dessinée contre lui, se tenait un enfant d’environ douze ans. En tous cas, il ne semblait pas être suffisamment jeune pour tenir un discours aussi infantile.
Je m’apprêtais à répondre, à essayer d’apaiser ses craintes, lorsqu’une terrible vague de froid me tétanisa soudainement, comme un violent courant d’air malgré le fait que la pièce soit fermée. Je tremblais soudainement de froid, comme si je me trouvais sous la neige. Pourtant, mon souffle ne formait aucune buée.
Et la sensation ne fit que s’intensifier lorsque le jeune garçon se recroquevilla un peu plus sur lui-même en criant de nouveau :

— Va-t’en ! Tu me fais peur ! Va-t’en !!

X) Trapped Under Ice

Prochainement… 😉

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