Les aventures de Lili [CoolCat]

Les aventures de Lili [CoolCat]

I) Confrontation

Suivez les aventures de Lili, une jeune fille ayant fuit l’univers bourgeois et élitiste dans lequel elle a été élevée, afin de s’emparer de son propre destin.
Des rencontres formidables et des confrontations intenses l’attendent, et sa quête pourrait s’avérer plus importante qu’elle ne l’aurait soupçonné…!

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En ce jour de septembre, la météo m’offrait l’un de ses rares soleils radieux, perdu au cœur d’un ciel sans nuage. Mais la température clémente et la relative douceur du climat ne m’apportaient que peu de réconfort, tandis que je marchais sur le chemin pavé sillonnant entre quelques points de verdure, qui me conduirait jusqu’aux bâtiments de l’université. L’air était agréable à respirer et j’entendais un cours d’eau qui s’écoulait non loin. Et pourtant, malgré ce contexte apaisant, je ne pouvais chasser de mon esprit le sentiment d’avoir trahi ma famille… Partir ainsi de Londres, mes derniers mots pour mon père étant ceux d’une jeune demoiselle exaspérée et en colère, pour finalement voyager seule jusque dans le nord de la France, tout cela afin de poursuivre un simple rêve, ou peut être un caprice. Je ne me sentais pas du tout en paix, je me sentais même coupable. Mes désirs valaient-ils la peine de me disputer avec ma propre famille, de s’éloigner de la voie pavée d’or et d’argent qu’elle avait tracée pour moi ? Seul le doute survenait lorsque je me posais cette question. Mais j’étais bel et bien là, avançant d’un pas incertain mais résolu dans cette petite université de province, tellement perdue dans mes pensées que je faillis bien ne pas entendre la voix qui m’interpellait.

— Hey, machine !

Autant dire qu’être invectivée de la sorte me sortit immédiatement de mes sombres pensées. Je tournais donc la tête sur le côté, cherchant le grossier personnage du regard. C’est alors que je m’aperçus que je longeais depuis quelques temps déjà le fameux cours d’eau que j’avais entendu. Il s’agissait d’un ruisseau de belle taille qui semblait traverser le campus universitaire, quelques petits ponts ayant été aménagés pour l’enjamber ça et là. Et justement, adossée à l’un de ces ponts, une curieuse demoiselle me fixait avec un sourire que je jugeais trop enjoué pour être honnête. Consciente de ma mauvaise humeur, je ne me laissais cependant pas aller à ce préjugé.

— Je m’appelle Emily. Emily Lindermark, précisais-je à mon interlocutrice bien trop culottée.

Cependant, plutôt que de s’excuser ou d’avoir l’air embarrassé de m’avoir vexée, la demoiselle fit un vague geste de la main comme pour dissiper le sujet, tout en se laissant aller à un petit rire que je jugeais agaçant.

— Ouais ouais, c’est cool. Je vais t’appeler Lili alors, déclara-t-elle, sans gêne et apparemment fière de sa trouvaille.

— J-je ne vous permets pas ! m’exaspérais-je. Vous me tutoyez et me donnez un surnom ridicule, et tout ça pourquoi je vous prie ?

À mon grand désarroi, mon accent anglais refit surface sous le coup de la colère, malgré ma bonne maîtrise du français. Et cela semblait particulièrement amuser mon indésirable interlocutrice, qui fit un pas dans ma direction ; se tenant tout de même à une distance raisonnable de discussion. Elle dégaina alors son téléphone portable et en désigna l’écran éteint avec un sourcil relevé. Ce qui, au vu de ses lunettes de soleil masquant ses yeux, lui donnait un air que je jugeais irritant.

— J’suis à sec de jus, et y a pas d’horloge sur ce foutu campus. Tu pourrais pas me filer l’heure ? demanda-t-elle sans perdre son sourire.

Même en faisant fi de tous les préjugés que je pouvais avoir en tête, il me fallait pourtant dresser un portrait sommaire de la personne qui se tenait devant moi. Une demoiselle d’environ mon âge, portant un sweat-shirt noir blasonné d’une grosse étoile violette sur la poitrine, ainsi que d’un dièse et d’un bémol respectivement placés sur l’épaule droite et gauche, de mêmes couleurs. Cela témoignait au moins du fait que, tout comme moi, elle avait choisi cette université pour le cursus musical très réputé qu’elle proposait. Sa coupe de cheveux, quant à elle, défiait sérieusement toutes les notions de bon goût qui m’avaient un jour été inculquées. Rasés très court sur un côté, ses cheveux mi longs étaient rabattus sur l’autre côté de son crâne. De plus, elle les avait teints d’une couleur violette rappelant les motifs de son sweat-shirt. Ajouté à cela le casque audio autour de son cou, son jean délavé et sa vieille paire de tennis, et j’avais devant moi la personne la plus débraillée que j’ai jamais eu le déplaisir de rencontrer.

— Heu, hé bien… balbutiais-je, essayant de me rappeler la question. Vous vouliez savoir l’heure ? Hum, il est onze heures quarante-cinq, répondis-je en observant la montre à mon poignet.

La demoiselle à la touche improbable arqua alors les sourcils, derrière ses lunettes de soleil aux verres teintés d’un bleu ne laissant même pas entr’apercevoir ses yeux.

— Ah, j’me disais bien qu’y commençait à daller sévère, c’est carrément l’heure de grailler, exprima-t-elle.

Et pour dire la vérité, son vocabulaire me laissait pantoise. Son français était exempt de tout accent que j’aurais pu reconnaître et sa diction semblait impeccable. Pourtant, je comprenais difficilement ce qu’elle me disait. Encore heureux que le sens global de sa phrase se trouvait à ma portée. Et elle se trouvait toujours plantée là, devant moi, semblant attendre quelque chose, une réponse peut-être.

— Bien, ravie d’avoir pu vous renseigner. Mais à l’avenir, je vous prie d’au moins éviter ce surnom ridicule. Si ce n’est le tutoiement, dis-je avec politesse.

— Bah, tout l’monde se tutoie entre étudiants, va falloir t’y faire ma grande, répondit-elle avec un large sourire, comme si ma réaction l’amusait.

— Bon, soit, soupirais-je. Mais je vous-, enfin, je t’en prie, évite de m’appeler Lili, c’est d’un ridicule…

Sur ce, il lui prit de se mettre à rire, avançant d’un pas pour se tenir à mes côtés avant de passer une main sur mon épaule comme si nous étions de vieilles camarades.

— Haha ! Tu m’as tutoyé, tu t’adaptes vite. Hey, ça te dirait qu’on aille becqueter ensemble ? T’as de quoi t’offrir un repas ? s’esclaffa-t-elle en me tapant dans le dos.

Trop invasive et trop enthousiaste à mon goût, cette personne parvint à me mettre mal à l’aise au point de me faire perdre mon sang froid. Il était également vrai que je n’étais pas de la meilleure humeur ce jour-là. Je reculais donc vivement en chassant assez brusquement son bras d’un revers de main, particulièrement irritée par son comportement.

— Ne me touchez pas ! Qu’est-ce que vous me voulez ? De l’argent pour la cafeteria ? Hé bien je n’en ai pas pour vous ! Laissez-moi tranquille ! m’écriais-je.

La demoiselle débraillée au possible resta alors là où je l’avais laissée, comme choquée par ma réaction. Ne s’y attendait-elle vraiment pas ? Elle, une parfaite inconnue, avait envahi mon espace vital, m’avait épaulée comme si de rien n’était et parlait déjà de partager un repas. N’importe qui aurait trouvé cela inapproprié, pour ne pas dire suspect.

— Heu… j’sais pas si t’as fait gaffe, mais tu m’as encore vouvoyé, dit-elle simplement, quoi qu’un peu penaude.

— C’est le dernier de mes soucis ! m’exclamais-je aussitôt en tapant du pied.

Je ne savais pas bien pourquoi, mais je me sentais ridicule à cet instant, comme si c’était moi qui comprenais tout de travers et qui adoptait le mauvais comportement. Et cela me frustrait passablement. Aussi, plutôt que de tourner les talons, j’insistais dans l’espoir de mettre les choses au point.

— Vous ne vous rendez donc pas compte que votre attitude est envahissante et irritante ? accusais-je en fronçant les sourcils.

L’intéressée haussa les épaules avant de soupirer.

— Si, on m’le dit souvent. Mais t’es la première qui m’fais un cirque pareil, osa-t-elle répondre, levant un index bien malpoli pour désigner mon tailleur gris. Vu que t’es sapée chez Gucci, je m’attendais bien à une bourge de droite, mais là tu bats des records d’impolitesse.

Me connaissant, j’étais persuadée que mon visage avait gagné une teinte de rouge supplémentaire en entend ces mots. Elle essayait vraiment de me faire croire que j’avais été celle au comportement déplacé. De plus, elle essayait de me faire culpabiliser pour des vêtements que je n’avais même pas payés moi-même.

— Je vous interdis ! C’est vous qui êtes…

— En plus ! m’interrompit-elle en sortant une cigarette de sa poche, pour en revenir à ton p’tit coup d’sang… souffla-t-elle en plaçant la cigarette dans sa bouche et en remontant ses lunettes sur son nez. Sache que je taxe jamais du blé aux gens ! T’as sérieusement cru que j’te demandais du pez ? Plutôt crever, t’insulte ma fierté j’te signale ! Tu pètes un scandale alors que je t’invite à la cafet’, t’as un problème ma grande, déclara-t-elle en tournant les talons.

Et moi, je restais scotchée sur place, mes yeux verts foncés écarquillés. Ou tout du moins autant que me le permettait mon ascendance asiatique. D’ailleurs, je me rendis compte que je ne m’étais pas vraiment attardée sur moi-même. Et mon immense sentiment de solitude actuel me semblait propice à ce genre de réflexion. Alors, voyons voir… Ma mère était sud-coréenne, rapidement séduite par le riche touriste anglais qu’était mon père. J’ai eu une enfance facile, j’ai presque toujours été tenue à l’écart des gens que mon père appelait « la plèbe », puis je me suis découvert une passion pour la musique. En écoutant pour la première fois Bach, Mozart, Vivaldi… qui n’aurait pas eu envie de découvrir tous les secrets de cet art ? J’entrais naturellement au conservatoire, violoncelle en mains, prête à découvrir toute la magie de la musique. Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à rêver à autre chose qu’une voie toute tracée dans le monde des affaires et des entreprises. C’est aussi là que j’ai rencontré les gens clefs ayant influencé mes choix, pour au final en arriver où je suis maintenant… Évadée de ma prison dorée pour aller étudier dans la meilleure faculté proposant un cursus musical que j’avais pu trouver en Europe, seule et penaude à me tenir sur le pavé, affrontant mon échec avec amertume. J’avais échoué à comprendre de bonnes intentions et les avais également balayées d’un revers de main dédaigneux, quand bien même la faute m’incombait, à moi et à mon esprit trop étriqué. Et dès que mes jambes auraient cessé de trembler de honte, il me faudrait impérativement rattraper cette étrange demoiselle et m’excuser de mon comportement…

II) Réconciliation

Je fis de mon mieux pour sortir de ma torpeur, hantée par une pensée fort désagréable ; celle d’avoir échoué à communiquer correctement avec la toute première personne que je rencontrais au sein de cette université. La première impression compte énormément, et celle que j’avais donné un peu plus tôt était inacceptable. Une grande partie de la culpabilité que je ressentais en ce moment même, provenait de l’éducation que mon père m’avait administrée pendant des années. Il était important de préserver son image sociale, disait-il, d’avoir un maximum de contrôle sur ce que les gens pensent de nous, car le pouvoir n’est pas une chose que l’on possède, mais une chose que les autres nous accordent.
J’expirais lentement en portant une main à mon front, comme pour prévenir une éventuelle migraine. Mon père continuait d’intoxiquer mes pensées et d’alimenter mes angoisses encore aujourd’hui, et cela m’exaspérait réellement. Je devrais plutôt me soucier de la demoiselle que j’avais offensé, me soucier de corriger mon comportement afin de devenir une meilleure personne, tout simplement. Et pourtant, mon angoisse portait principalement sur l’image que je pourrais renvoyer aux autres, et la manière dont elle affecterait mon confort social.

Je pris alors une profonde inspiration afin de regagner contenance, et commençais à chercher la cafeteria du regard. Ça n’était pas une bonne idée de courir après la demoiselle pour lui adresser la parole, ce serait trop impoli. Cependant, la retrouver à destination était une idée que je trouvais plus élégante. Heureusement, le bâtiment que je cherchais ne se trouvait pas loin et était parfaitement reconnaissable, de par son allure ainsi que sa vaste baie vitrée, qui laissait entrer le soleil dans le réfectoire. Je me dirigeais donc immédiatement vers le petit pont enjambant le cours d’eau, réfléchissant déjà à ce que je pourrais bien pouvoir dire pour dissiper le malentendu.
Le campus était particulièrement fleuri, et de petits chemins à larges pavés sinuaient entre les massifs.
Des buissons, des fleurs, de petits arbres fruitiers visiblement bien entretenus… Et toute cette nature baignait dans les rayons du soleil, bruissant légèrement sous la brise tiède qui soufflait de temps en temps. Comment ne pas apaiser son esprit dans ce genre de décor ? La température était idéale, le bruit du cours d’eau emplissait l’air, et l’odeur de la végétation l’embaumait agréablement. Malgré tout, mon pas était précipité, le son de mes escarpins frappant les larges pavés de pierre résonnait dans le relatif silence des lieux, comme l’agaçante trotteuse d’une vieille horloge, comme le rappel des battements trop rapides de mon cœur.

Puis, le son oppressant de mes propres pas s’estompa lorsque je bifurquais afin de remonter un chemin de terre battue, au bout duquel j’apercevais l’entrée de la cafeteria. La demoiselle de tout à l’heure ne semblait pas s’y trouver ; je m’étais sans doute bien plus dépêchée qu’elle, qui semblait plutôt s’y diriger avec nonchalance. J’avançais donc avec confiance, décidant de me placer non loin de l’entrée, puis de m’y diriger le plus naturellement possible dès que je l’apercevrais.
Après tout, qu’y avait-il de mal à mettre en scène une rencontre fortuite s’il s’agissait de présenter des excuses ?
La cafeteria était ouverte toute la journée et disposait même d’une buvette plutôt élégante pour un simple bâtiment universitaire. Cependant, je n’admirais que très brièvement l’intérieur des lieux à travers la baie vitrée, me contentant de me tenir hors de vue pour quelqu’un qui arriverait par l’un des deux chemins qui semblaient mener ici : celui que j’avais emprunté, et celui que la demoiselle avait pris un peu plus tôt. Je me trouvais sous une sorte de préau abrité du vent par de hauts panneaux en bois, qui se trouvaient près de la sortie. Je ne quittais pas des yeux les deux chemins qui menaient jusqu’ici, je devais me tenir prête et agir de la manière la plus naturelle possible lorsque j’apercevrais enfin la personne que j’attendais…

— Qu’est-ce que tu fous, miss bourge ? déclara soudainement une voix rauque derrière moi.

Surprise, je fis immédiatement volt-face, ma queue de cheval suivant le mouvement de ma tête tandis que j’écarquillais les yeux, me crispant largement alors que je faisais face à la demoiselle de tout à l’heure. Elle se tenait là, dans ce qui devait être le seul coin d’ombre de ce préau, adossée au mur, en train de finir sa cigarette. Je ne pouvais toujours pas voir ses yeux à travers ses lunettes, mais je distinguais clairement ses sourcils légèrement froncés. J’étais pourtant sûre et certaine qu’elle ne se trouvait pas ici quelques secondes plus tôt. Mon regard se posa alors un peu plus loin, à l’angle du bâtiment. Peut-être était-elle passée derrière moi en passant de l’autre côté. Mais cela lui aurait fait faire un détour inutile.

— Oh, je… Je regardais simplement les cerisiers, articulais-je en désignant les quelques arbres que j’avais croisés en venant ici.

—Tu ressembles à un chat qui vient de se faire surprendre alors qu’il guettait une souris, déclara la demoiselle en crachant un nuage de fumé. Tu es tendue, tu te tiens comme si tu te préparais à courir, et tes yeux sont grands ouverts, ajouta-t-elle, toujours sans gêne, avant de me pointer du doigt. C’est moi qu’t’attendais miss bourge ? T’as un truc à m’dire ?

J’entendais bien, au ton de sa voix, que ses déclarations un brin provocatrices étaient faites pour me rappeler mon manque de politesse, en plus du fait qu’elle savait très bien quels étaient mes plans. Et je ne pus m’empêcher d’en être un petit peu plus humiliée. Faisant un pas hésitant vers l’avant, je pris une brève inspiration avant de cligner des yeux.

— En fait, je… je voulais m’excuser, assurais-je avec sincérité.

— Sans dec’ ? s’étonna mon interlocutrice en haussant les sourcils. Voyons voir si t’es sincère, miss bourge.

À ces mots, elle pinça son mégot encore rougeoyant entre son pouce et son majeur, leva la main vers moi, puis utilisa son index pour frapper le filtre de sa cigarette et l’envoyer dans ma direction. J’écarquillais les yeux, effrayée de retrouver une tache, ou pire, une brûlure sur mes vêtements. Cependant, je n’avais pas le temps de réagir, le mégot incandescent étant trop rapide. Mais ce dernier passa sans même me frôler entre mon oreille et mon épaule, et acheva sa course dans la poubelle en métal qui se trouvait juste derrière moi. Je soupirais alors de soulagement, sachant que je n’étais pas la cible de ce lancé, puis je me tournais de nouveau vers l’inconnue qui s’avançait déjà dans ma direction. Elle ne semblait plus être en colère. Sa démarche était détendue, tout comme sa posture, et ses sourcils n’étaient pas froncés. Ce qui ne m’empêcha pas de me demander ce qu’elle comptait faire ensuite… jusqu’à ce qu’elle affiche un large sourire mi satisfait mi-amusé, s’arrêtant juste devant moi.

— Pas mal. Tu t’es pas énervé quand je l’ai lancé vers toi, déclara-t-elle avec enthousiasme. T’étais même soulagée en voyant que j’visais la poubelle. T’es quelqu’un d’bien, conclut-elle en me présentant sa main.

Hésitante au début, observant tour à tour son visage enjoué et sa main tendue, je levais finalement la mienne pour la lui serrer. Sa poigne était ferme, assurée et sincère, de ce que je pouvais en dire tout du moins. Pour ma part, je me contentais de rester délicate et de simplement accepter cette réconciliation aussi ubuesque qu’inattendue.

— Heu, excusez… articulais-je avant de me raviser face à un haussement de sourcil. Je veux dire, excuse-moi, mais, tu vas simplement te contenter de ça ?

— Ouais, répondit-elle sans hésitation en relâchant ma main. J’ai pas besoin d’justifications, j’sais bien que t’as pu m’trouver flippante et mal le prendre. On vient pas du même univers, miss bourge, expliqua-t-elle avec un petit rire.

Je restais relativement coite face à de telles déclarations. Je m’attendais à devoir lui expliquer que j’avais mal interprété son geste, lui assurer que si j’avais pu connaître ses réelles intentions je n’aurais pas réagi de la sorte, lui avouer que ma mauvaise humeur avait honteusement joué en sa défaveur… Mais ce qu’elle attendait de moi n’était rien d’autre que des excuses sincères. Et tout cela sur la base d’un test de réflexes psychologiques mené à l’aide d’un mégot de cigarette et d’une certaine dose de dextérité de sa part. Ce dernier point me semblait d’ailleurs capital, et je la remerciais intérieurement de ne pas avoir manqué sa cible. Et comme je ne savais vraiment pas quoi répondre à tout cela, je me contentais d’un point trivial, et donc indispensable :

— Je préfère encore « Lili » plutôt que « la bourge », articulais-je en regagnant un peu d’assurance. Mais tu pourrais au moins utiliser mon prénom.

— Ok, va pour Lili alors, déclara la demoiselle avant de poser une main sur sa poitrine. Je m’appelle Amélie Verrecchia, mais tout le monde m’appelle Améthyste, précisa-t-elle sans cesser de sourire.

Son choix de conserver le surnom ridicule qu’elle m’avait trouvé et dont elle semblait si fière me fit légèrement soupirer. Mais son enthousiasme et sa manière de se présenter à son tour, surtout après avoir soulagé ma culpabilité aussi facilement, finirent par m’atteindre ; me faisant esquisser mon premier sourire amusé depuis mon arrivée. Je croisais donc les bras avec élégance et relevait la tête pour lui faire face.

— Très bien, dans ce cas nous utiliserons ces surnoms, déclarais-je avec bonne humeur. Améthyste donc ? Je peux voir pourquoi, ajoutais-je en examinant de nouveau son look.

En effet, la grande place des nuances de violet dans le style vestimentaire et capillaire de mon interlocutrice pouvait très largement inspirer la pierre dont elle tirait son surnom. Cependant, un détail me titillait encore un peu. Son nom de famille me rappelait quelque chose. C’était italien, sans aucun doute possible. Je dirais même qu’il avait une consonance plutôt napolitaine. Je jurerais l’avoir déjà entendu quelque part. Cependant, je haussais mentalement les épaules et passais à autre chose. Quoi de mieux que d’échanger quelques trivialités supplémentaires afin de sceller ce début de bonne entente ?

— Dis-moi, tu as dû faire tout le tour du bâtiment pour arriver jusqu’ici sans que je ne te vois. Pourquoi te donner cette peine ? demandais-je sur le ton de la conversation.

Étonnement, elle détourna légèrement le regard en tournant la tête vers les deux chemins qui arrivaient jusqu’ici. Avec ses lunettes de soleil, j’avais du mal à décrypter son expression.

— Bah, j’ai fait l’tour pour rester à l’ombre, c’est tout, répondit-elle un peu laconiquement.

— Oh, je vois. La température me semble agréable pourtant, et puis tu as dû courir pour arriver avant moi. continuais-je, trouvant son explication étrange.

— Haha, nan… fit-elle avec un geste de la main. C’est parce que j’ai coupé dans la broussaille, justifia-t-elle.

— Je suis à peu près sûre que c’est interdit, de marcher sur les massifs, fis-je remarquer.

— Haha, ouais, déclara Améthyste comme s’il y avait de quoi être fière. Heureusement qu’personne m’a vu dans ce cas.

Elle se pencha alors soudainement dans ma direction avant de hausser légèrement un sourcil en observant la montre à mon poignet, puis elle releva la tête en m’adressant un sourire.

— Déjà midi, on s’rentre ? proposa-t-elle avec enthousiasme. Aujourd’hui, y a d’la fritaille.

— Je te suis, répondis-je avec un petit sourire.

À cette heure-ci, l’endroit n’était pas très peuplé. Il y avait quelques professeurs et autres employés attablés ça et là, ou en tous cas, des personnes bien trop âgées pour se trouver ici entant qu’élèves. D’ailleurs, je ne voyais aucun étudiant pour le moment. Normal, les cours n’avaient pas encore commencé après tout. J’imitais donc Améthyste et m’emparais d’un plateau et de quelques couverts avant de le poser sur les rails qui longeaient des présentoirs chargés de plats déjà servis. Je connaissais le principe du self-service, mais il fallait avouer que c’était la première fois que j’y prenais part. C’est alors qu’une question me vint :

— Dis-moi, pourquoi es-tu venue ici aujourd’hui ? demandais-je en m’emparant d’une salade de tomates. Pour ma part, je viens effectuer un petit repérage.

— C’est cool, jugea simplement mon interlocutrice. Moi, ben… j’me faisais chier, du coup j’suis venue faire un tour, ajouta-t-elle en attrapant une assiette de frites.

— Oh, je vois. Après tout, les résidences étudiantes ne sont pas loin. C’est un joli coin pour une promenade, répondis-je simplement.

— Haha, ouais, les résidences étudiantes, répéta Améthyste comme s’il s’agissait d’une bonne blague.

Cependant, je n’insistais pas, jugeant qu’il serait impoli de la questionner davantage. Décidément, cette demoiselle était pleine de curiosités et de mystères. Et j’étais plutôt curieuse par nature ; trait de caractère que j’étouffais habituellement en société.
Une fois nos plateaux bien garnis, nous arrivâmes devant une caissière à laquelle ma collègue tendit une carte magnétique qu’elle fit biper sur sa machine.

— Il te reste qu’un seul repas, pense à recharger, Améthyste, déclara l’employée de la cafeteria.

J’étais plutôt étonnée d’entendre un membre du personnel de cuisine appeler une simple étudiante par son surnom. Je me demandais alors si elle était particulièrement connue, ou si elle ne donnait que rarement son vrai nom. Autant dire que ma curiosité s’en retrouvait davantage piquée.

— J’y penserais ouais, si j’ai les moyens, répondit la demoiselle aux lunettes de soleil avec un petit sourire en coin.

Je passais alors à mon tour devant l’employée et commençait à sortir mon portefeuille de la poche de mon tailleur.

— Excusez-moi, je n’ai pas encore obtenu de carte, expliquais-je avec un léger sourire. Je vais directement payer mon repas.

Cependant, mon sourire disparut rapidement lorsque je vis l’expression de l’employée se durcir légèrement.

— Je dois le répéter chaque année, déclara-t-elle dans un soupir. J’ai que ma machine pour biper les cartes de cantine, je peux pas encaisser d’argent, ajouta-t-elle avant de lever un doigt vers la porte d’entrée. C’est écrit juste là, qu’il faut aller recharger sa carte aux heures d’ouverture du secrétariat avant de venir, s’exaspéra-t-elle.

Je reculais d’un pas en me crispant légèrement, écarquillant les yeux tandis que je sentais le rouge de la honte me monter aux joues. J’étais tellement préoccupée par ma rencontre avec Améthyste, que j’en avais négligé d’observer les nombreuses affiches d’information qui se trouvaient près de la porte d’entrée.

— J-je vous demande pardon, je n’y ai pas prêté attention, m’excusais-je en baissant la tête. Je vous promets de revenir avec une carte pleine la prochaine fois pour que vous puissiez y soustraire ce que je dois, proposais-je avec espoir.

— Tu exagères, l’année est même pas commencée que tu me demandes de te faire crédit, soupira l’employée. Tu sais que je me fais taper sur les doigts si la direction apprend que je fais ça ? Pour une première année en plus, s’exaspéra-t-elle.

Et tandis que la honte me submergeait au point que je souhaite pouvoir disparaître sous terre, et que j’envisageais déjà de sauter mon repas de midi, j’entendis un soupir amusé venant de ma nouvelle camarade. Cette dernière s’approcha alors du comptoir et tendit de nouveau sa carte.

— C’est cool Monique, bip ma carte, fous pas la misère à une p’tite nouvelle. Et puis c’est des conneries c’t’histoire de pas pouvoir payer sur place. Tout ça pour pas te payer le salaire d’une vraie caissière, déclara Améthyste avec un sourire que je jugeais salvateur.

— Hah, tu l’as dit ! s’exclama l’employée en bipant la carte qu’on lui tendait. Allez, bon appétit les filles, déclara-t-elle avant de disparaître en cuisine.

Par réflexe, je suivis ma collègue, tenant fermement mon plateau comme pour ne pas laisser mes mains trembler. Je me sentais tellement nulle. C’était ce que l’on appelait un grand moment de solitude. Je posais alors mon plateau sur une table, face à celui d’Améthyste, décidait de m’asseoir avant de rassembler mon courage pour prendre la parole.

— Merci beaucoup. Je… j’ai été négligente, je te dois un repas, articulais-je avant de me cacher derrière mon verre d’eau, buvant doucement.

— Haha, t’inquiètes, c’est cool, assura mon interlocutrice avec un petit rire décontracté. C’est quand même marrant, parce que tout à l’heure, tu m’as envoyé chier parce que tu croyais que j’voulais qu’tu m’paies à bouffer, et maintenant c’est l’contraire. Tu dois vraiment t’sentir con, taquina-t-elle.

Vexée, je reposais mon verre, les joues rouges de honte, et pinçait légèrement les lèvres avant de plisser les yeux.

— S’il te plaît, n’en parlons plus, demandais-je en essayant de garder contenance. Jamais plus, ajoutais-je.

— Ahah, ok, ok… T’es du genre susceptible hein ? répondit-elle en plongeant sa fourchette dans ses frites.

— Je me suis déjà ridiculisée deux fois aujourd’hui, et en moins d’une heure, soupirais-je avant d’ajouter un geste de la main. Et devant toi en plus…

— Hm, détend-toi Lili, ça arrive. T’as grave l’air angoissée aujourd’hui, c’est ouf, jugea-t-elle avant de commencer à manger.

Je l’imitais rapidement, attaquant ma salade avec appétit en essayant de me détendre. Après tout, elle avait raison, ces choses-là arrivaient, surtout lorsque l’on est angoissée, comme elle l’avait si justement fait remarquer…
Notre repas se passa donc tranquillement. La nourriture n’était pas très bonne, mais elle avait le mérite d’être suffisamment variée pour pouvoir composer un repas équilibré. Ou tout du moins si l’on s’en donnait la peine, car ma voisine de table semblait avoir pour objectif de faire un maximum de réserve de graisse, avec son pâté de campagne en entrée, ses frites noyées de mayonnaise en plat principal et son morceau de brownie inondé de crème anglaise en dessert. Le tout arrosé d’une canette de soda. Alors que j’en avais à peine fini avec ma salade et attaquait mes haricots verts et mes carottes vapeur, Améthyste semblait dors en être arrivé au dessert, qu’elle mangea avec délice malgré sa qualité toute relative. Je ne pus m’empêcher de soupirer, tandis qu’un léger sourire se dessinait tout seul sur mes lèvres. Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais la présence de cette étrange personne m’apaisait. Peut-être était-ce simplement dû au fait qu’elle avait su me pardonner facilement ? Ou bien était-ce parce que nous parvenions à communiquer, malgré que nous provenions d’univers différents, comme elle l’avait si bien souligné. Et cela me confortait dans l’idée que, malgré le milieu très hermétique duquel je provenais, j’étais bel et bien capable de m’ouvrir à d’autres mœurs et de tisser des liens avec des personnes bien différentes de moi. Cela pourrait paraître triste d’en douter, mais avant de m’échapper de ma prison dorée, je me sentais comme un majestueux poisson plein de vigueur, dominant les eaux calmes et paisibles de son territoire. Mais à quoi bon être comme un poisson dans l’eau, si la surface et la terre ferme nous sont à jamais inaccessible?
Mon esprit cessa alors de vagabonder lorsque j’eus fini mon assiette, contemplant avec peu d’envie mon yaourt nature. Pourtant, j’adorais les produits laitiers. Mais une étrange mélancolie commençait à brosser mon esprit, comme une vague brossant le sable d’une plage.

— Tu manges pas ça ? demanda alors ma voisine de table en désignant mon dessert.

— Non, tu peux l’avoir, proposais-je avec un sourire fatalement forcé.

— Tu t’fais du bile ? Qu’est c’qui c’passe ? me demanda-t-elle en entamant de dévorer mon yaourt.

— Oh, rien. Et puis ce serait vraiment ridicule de faire part de ses angoisses à une inconnue, soufflais-je en contemplant le fond de mon verre.

L’arrêt soudain des bruits de petite cuillère raclant le fond d’un pot me fit alors relever la tête. Améthyste m’observait avec un sourcil haussé, les lèvres légèrement pincées. Elle avait l’air un peu perplexe. Peut être était-elle vexée que je ne lui dise rien. Aimait-elle les ragots ? J’avouais tacitement ne pas comprendre en haussant un sourcil à mon tour.

— Meuf, t’es sérieuse ? fit-elle de sa voix naturellement éraillée. Une inconnue ? J’croyais qu’on était devenues amies !

Je dû me mordre la langue pour ne pas laisser échapper un petit rire amusé. Je ne m’attendais vraiment pas à cela. Il était vrai que l’on avait discuté un bref instant, que l’on avait partagé un repas qu’elle avait dû me payer et que sa présence m’était étrangement agréable. Mais qu’elle déclare notre amitié aussi soudainement me prit par surprise, surtout au vu de son expression de déception vraiment impayable. Au final, je retrouvais momentanément le sourire.

— Hé bien, ce serait aller un peu vite je trouve, expliquais-je sans animosité. On ne se connaît pas vraiment. Mais je suis sûre que nous serons amenées à nous rencontrer, puisque nous suivons le cursus musical toutes les deux.

Mon interlocutrice afficha alors une grimace un peu différente, semblant réfléchir à ce que je venais de lui dire. Vraiment, ses expressions faciales étaient fascinantes. Un peu comme si elle ne se souciait pas de la tête que cela lui donnait. D’ailleurs, je pensais avoir mis le doigt sur quelque chose. Ce que je trouvais si rafraîchissant chez elle était certainement son côté frondeur et sa franchise. Deux choses dont j’avais rapidement été privée dans mon enfance.

— Ouais… je vois c’que tu veux dire, articula Améthyste en passant un doigt sur son menton. Mais j’veux dire, on est quand même copine ?

— Copines ? répétais-je avec un petit rire.

— Bah on est potes alors, au minimum ! négocia ma voisine de table qui affichait un sourire amusé.

— Améthyste… soupirais-je avec une bonne humeur retrouvée. Nous sommes des collègues, des camarades si tu préfères, expliquais-je en tendant ma main par-dessus la table avec délicatesse. Et j’en suis ravie.

— Baaah ! Toi et tes circonvolutions sémantiques, jugea-t-elle en roulant certainement des yeux derrière ses lunettes. Mais d’accord… camarade, approuva-t-elle en venant me serrer la main, avec bien plus de douceur que tout à l’heure.

À cet instant précis, je ne regrettais finalement pas de m’être enfui de chez moi pour venir faire mes études dans cette université. À peine arrivée, je faisais déjà les plus curieuses, les plus effrayantes et les plus réjouissantes rencontres que j’avais pu espérer faire… et tout cela en une seule et même personne.

III) Intégration

La suite de ma journée se résuma en une longue et plutôt agréable visite du campus. Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse être aussi vaste d’ailleurs, et aussi verdoyant. C’était comme si la nature avait un rôle très important à jouer ici. Non pas que l’on y trouve un quelconque cursus botaniste, quoi que cela ne me m’aurait pas étonnée, mais plutôt comme si la présence de végétation et de petits cours d’eaux, bordant une série de chemins bien entretenus, était sensé mettre les étudiants à l’aise, comme si le campus était un terrarium savamment étudié pour le bien être d’une espèce à laquelle je ne me souvenais même pas appartenir.
Améthyste m’avait accompagné pour une bonne partie de ma promenade, me poussant à emprunter chaque fois les chemins les plus ombragés, me montrant les coins qu’elle jugeait être les plus rafraîchissants. Je notais tout particulièrement l’emplacement d’un vieux banc en bois faisant face à un cours d’eau derrière lequel se dressait un mur de végétation. La présence de cette fille pour le moins étonnante à mes côtés me donnait l’impression d’être en train d’emmener un enfant en ballade. Comment, à son âge, pouvait-elle être aussi insouciante ? Elle parlait beaucoup, souvent pour ne rien dire, tentant de faire de l’humour à la moindre occasion, faisant parfois mouche, je devais bien l’avouer. Et moi, un peu sottement, je gardais le silence, autorisant de temps en temps un sourire à se dessiner sur mes lèvres. Je n’avais rien à dire de toutes manières, et c’était peut être cela qui me plaisait ; le fait d’entendre quelque chose que je pensais plus ou moins ou qui me faisait réfléchir, à l’occasion des diatribes de ma collègue. Alors je me contentais d’écouter, n’intervenant que rarement, dressant une carte des lieux dans mon esprit, autant que possible. Essayant tant bien que mal de ne pas me laisser distraire…

Finalement, nous retournâmes vers les quartiers des appartements universitaires, nos chemins se séparant assez tôt, Améthyste justifiant le fait d’habiter dans une chambre se trouvant à l’opposée de celle qui m’avait été attribuée. En ce qui concernait mes bagages, l’agence de voyage m’avait garanti de s’en être occupé, en partenariat avec le campus avaient-ils précisé. Et au vu de leurs tarifs, c’était bien la moindre des choses.
Ma première épreuve en tant que nouvelle habitante des lieux, serait donc de passer par le hall d’entrée du bâtiment, qui servait également de large pièce commune, à ce que j’avais cru comprendre de la bouche d’Améthyste.
Je me dirigeais donc avec une légère appréhension, mais également avec la pensée très positive de ne pas pouvoir rencontrer plus énergumène qu’Améthyste, en direction de l’entrée du bâtiment G. Ma chambre se trouvait au numéro cent-trois, cela me ferait au moins peu de marches à monter quotidiennement.

Je poussais alors l’un des grands battants de l’entrée principale et me raidis presque malgré moi. Ma posture se crispa légèrement comme pour être certaine d’être parfaitement droite, mes lèvres se pincèrent et mon regard se fit sans doute plus dur. Je fis de mon mieux pour ne pas paraître trop crispée alors que j’arrivais dans la vaste pièce commune et scannait immédiatement les lieux. Je remarquais une sorte de comptoir derrière lequel se tenait un large frigo, en train d’être fouillé par quelqu’un, de nombreux sièges gravitaient autour d’un gros sofa, face à un grand écran fixé au mur. Affalé sur ce dernier, un jeune-homme en jogging baillait en lisant un magazine tandis qu’un autre, l’air fatigué, était avachi dans un fauteuil. Ces deux là n’avaient rien d’extraordinaire à première vu. Caucasiens, silhouettes banales, ils semblaient à peine avoir noté mon arrivée, ce qui m’arrangeait. Cependant, mon regard se porta instinctivement sur une silhouette que je jugeais imposante, qui se trouvait dans ma proximité immédiate, et que je n’avais pas vu approcher. Sur le coup je me questionnais vivement. N’était-ce pas la personne que j’avais vu fouiller dans le frigo ? Comment avait-elle pu venir jusqu’à moi aussi vite sans attirer mon attention ? Par réflexe, je reculais d’un pas et me figeais, les yeux grands ouverts, les jambes bien placées pour éventuellement fuir. Je détestais être prise par surprise. La personne qui se tenait devant moi était une demoiselle d’une taille imposante à la peau couleur noisette, d’une bonne tête de plus que moi, et dont les formes pouvaient laisser penser qu’elle avait gobé quelqu’un de plus imposant que moi pour le petit déjeuner. Et vraiment, ce dernier détail me frappa. Car ses rondeurs n’avaient rien à voir avec celles que j’avais pu avoir, ayant été une enfant gourmande et trop gâtée. Chez elle, point de bourrelets flasques, point de vergetures, mais des formes soigneusement dessinées sous une peau ferme et maintenues par ce que je jugeais être une bonne musculature. Et pendant la seconde entière que me prit cette analyse, je fis un deuxième pas en arrière, presque sans m’en apercevoir.

— Hey, salut. Tu veux du thé ? me demanda l’imposante demoiselle dans un accent que je ne reconnu pas.

— Hum, je, quoi-donc ? tentais-je d’articuler en baissant enfin les yeux sur la canette qu’elle me tendait.

Tout comme je ne l’avais pas vu arriver, je n’avais pas perçu son geste. Aussi, cela sollicita un troisième pas en arrière de ma part, voyant que l’on brandissait un objet à quelques centimètre à peine de ma poitrine. Cependant, après avoir assuré une distance raisonnable, je tendis doucement la main pour saisir la boisson en essayant de ne pas laisser ma détresse paraître sur mon visage.

— Oh, hé bien, merci, heu… formulais-je en encourageant mon interlocutrice à se présenter.

— Moi c’est Hélène, déclara-t-elle avec un sourire. Le zigoto en survêt’ c’est Mauricio et celui qui est avachie dans le fauteuil c’est Timothée, présenta-t-elle avant de lever sa boisson, comme pour porter un toast. Bienvenue dans le bâtiment G ma grande !

— Enchantée, je m’appelle Emily, répondis-je simplement, ne souhaitant pas prendre de risque.

Le dénommé Mauricio se redressa vivement et sautilla jusqu’aux côtés de la géante. Pour ma part, j’occupais mes doigts comme je pouvais en tirant lentement sur la languette en aluminium de mon thé glacé, un brin nerveuse. Le jeune-homme sourit alors naturellement, puis tapota sa joue en me détaillant de ses yeux marrons foncés.

— Ravi de te rencontrer Emily. En te regardant, je dirais que tu as besoin de faire du sport, ça te dirait de courir avec moi le matin ? demanda-t-il, sans gêne.

— Arrête-toi donc grand nigaud, réprimanda Hélène avant de tourner son attention vers moi. L’écoute pas, il cherche juste un partenaire de jogging parce qu’il a la flemme motivation d’y aller seul tous les matins.

— Pardonnez-moi Hélène, mais je devrais sans doute monter vérifier mes bagages au plus vite… tentais-je de m’excuser.

— Vous ? répéta la colosse comme si elle avait du mal à y croire. Jeune fille, ça n’est pas parce que j’ai de la place pour plusieurs qu’il faut parler de moi au pluriel ! remarqua-t-elle en frappant son ventre.

Sa déclaration déclencha alors un fou-rire chez Mauricio, qui semblait bien être du genre à apprécier ce genre d’humour. Car de toute évidence, c’en était. Et heureusement d’ailleurs. Je soupirais discrètement.

— Oui, je te demande pardon donc, articulais-je. Mais je dois vraiment…

Une sonnerie bien étrange retentit alors et Hélène sortit un téléphone de la poche de son large jean. Elle sembla ensuite lire quelque chose et sourit largement, dévoilant l’intégralité de ses quarante-deux dents, du moins c’est ce qu’il me semblait.

— Oh, on vient de recevoir un sms de notre voisine préférée. Il paraît que notre nouvelle colocataire s’appelle Lili. C’est vrai que ça lui va bien ! déclara la géante en posant son regard sur moi.

Et malgré son accent chaleureux, qui m’évoquait un peu les îles ensoleillées bordées de plages paradisiaques, cette demoiselle venait de me glacer le sang. La douce anxiété de savoir que des inconnus étaient au courant de quelque chose de honteux sur moi ne me semblait pas avoir de prix. Pourtant, j’aurais payé cher pour qu’on m’en débarrasse.

— Oh oui, Lili c’est parfait. En plus, on dirait un nom de chat ! s’enthousiasma Mauricio avec un grand sourire.

— Lili, c’est noté, déclara Timothée qui semblait s’être réveillé juste pour cela.

— C’est vrai que tu ressembles à un chaton apeuré, compléta Hélène comme pour ajouter à ma déconfiture.

— Amélie Verrecchia… grognais-je alors entre mes dents en fronçant les sourcils. Tu as osé.

— Oh, tu connais son nom complet ? s’étonna la géante. Mais ne l’utilises pas trop, ça fait bizarre, surtout ici, ajouta-t-elle avec un geste de la main qui, j’en suis sûre, créa un courant d’air.

— Bizarre ? Pourquoi ? C’est son surnom qui est bizarre, plaidais-je, un brin agacée.

— Pas du tout ! intervint alors Timothée qui accomplit l’effort de se lever de son fauteuil, et réalisant l’exploit d’avoir tout de même l’air avachie. Tu vois Lili, le surnom d’Améthyste fait sens avec les deux premières syllabes de son prénom, énonça-t-il comme s’il récitait une formule. De plus, cela correspond à ses couleurs préférées et à son côté un peu dur mais éclatant. Ce nom de roche est donc très pertinent, conclut-il en rajustant ses lunettes, que je n’avais même pas remarquées.

— Je vois… répondis-je, ne sachant que dire d’autre. Donc, vous connaissez tous Améthyste ? m’enquis-je.

— Qui ne la connaît pas ? corrigea Mauricio. Elle est un peu la voisine de tout le monde avec son… fit-il en perdant son souffle en milieu de phrase lorsqu’il croisa le regard de la géante. Avec sa personnalité haute en couleur ! compléta-t-il un brin gêné.

— Tout ça pour dire, intervint Hélène. Qu’elle nous a vivement conseillé de t’aider à t’intégrer parce que… attend, s’interrompit-elle en sortant son téléphone pour y lire quelque chose. Tu es « une bourge un peu pommée qui essaie de bien faire », cita-t-elle.

— Je vais la gifler, soufflais-je distraitement, comme une juste conclusion.

— Je crois qu’elle t’aime bien, déclara la colosse avec un petit rire. En plus elle a raison, ton accent ressort encore plus quand tu es gênée.

—Bon sang ! réagissais-je instinctivement en portant une main à ma bouche. Je fais de mon mieux pour le cacher, c’est horriblement embarrassant.

— De quoi donc ? s’étonna Hélène. Et crois-tu que moi je cache mon accent martiniquais ? ajouta-t-elle en forçant sur son accent, justement. Et tu me trouves embarrassante alors ?

— Oh, non, bien sûr, c’est juste que… défendis-je maladroitement.

— Tu as vraiment besoin de te décoincer, à l’occasion, viens au gymnase le vendredi soir, j’assure les cours de judo, tu verras, ça aide, m’assura la géante avec un pouce levé.

— Et c’est moi qui tente de la kidnapper pour mon jogging ? se moqua Mauricio en roulant des yeux. Tu mérites vraiment le tiens de surnom, Hell.

— C’est vrai qu’elle nous fait vivre un enfer au quotidien, ajouta Timothée avec un hochement de tête solennel.

— Tous les deux, les garçons, vous venez aux cours demain soir ! s’exclama alors la géante en faisant rouler ses hanches d’exaspération, du moins c’était l’impression qu’elle donnait. Parce que le lundi c’est Jujitsu, et je vais vous faire décéder si vous continuez de charrier comme ça devant la nouvelle !

Voyant là l’occasion idéale, je m’excusais poliment, assez discrètement pour être sûre que personne ne m’aie vraiment entendu, puis je filais à l’anglaise, littéralement dans mon cas. Je notais au passage que leur humour pouvait commencer à déteindre sur moi et décidais de me méfier.
Revenant à des pensées plus sérieuses, je montais les marches menant aux chambres en tenant toujours ma canette de thé glacé, ayant partiellement oublié son existence.
J’arrivais donc bientôt devant la porte numéro cent-trois et me figeais un bref instant, réalisant que derrière cette porte se trouvait l’endroit où j’allais passer une grande partie de ma vie pendant les trois prochaines années de mon cursus. C’était l’endroit où j’allais dormir, l’endroit dans lequel je devrais pouvoir me permettre d’être vulnérable en toute sérénité. Mes doigts tremblèrent légèrement autour de la boisson que je tenais entre mes mains. J’avais peur. Une boule d’angoisse présente depuis quelque temps déjà faisait désormais connaître sa présence, semblant réclamer son dû.
Améthyste n’avait pas tord en définitive… ici je n’étais qu’une bourge un peu pommée. Une fille à papa échappée de sa cage dorée. Évidemment que j’étais perdue, évidemment que j’aurais voulu avoir quelqu’un à qui parler, que je me sentais seule.

Je portais alors ma main à la poche de mon veston et utilisais pour la première fois la clef de ma chambre, ne m’autorisant à me laisser envahir par ce sentiment de tristesse qu’une fois la porte bien fermée derrière moi. Cela ne me ressemblait pourtant pas, d’être aussi émotive. Mais peut-être que la pression accumulée avait eu raison de moi. Une pression si fortement réprimée qu’elle en était devenue invisible, attendant d’exploser à la moindre occasion. Je me trouvais donc là, assise sur la moquette d’une chambre d’étudiant, adossée à la porte, reniflant mes larmes comme une gamine en pressant ma petite canette de thé glacé entre mes doigts, soulagée de pouvoir enfin pleurer.

Il était fou de constater à quel point le temps semblait être une chose toute relative lorsque l’on se trouvait dans un tel état de détresse. Je ne savais pas combien de temps je restais ainsi à me laisser aller, honteusement, pleinement… mais il aurait pu s’écouler une minute comme il aurait pu s’écouler une éternité que je n’aurais pas fait la différence. Cependant, tandis que mes mains tremblantes s’appliquaient à essuyer mes joues humides, je constatais que ma détermination était intacte. Je n’avais aucun désir de faire demi-tour, aucune envie d’abandonner… juste un besoin furieux de réconfort que je ne pouvais pas trouver, qui m’était inaccessible. Et même si la frustration se trouvait être une énergie très négative, elle en représentait tout de même une. Mais alors que faire à présent ? Que faire pour calmer cette soudaine douleur, ou au moins l’oublier quelque temps ?
Ranger. Défaire mes valises, placer mes affaires dans ce petit appartement, non, dans cette grande chambre. Accepter définitivement mon sort en m’installant ici pour de bon.
Je me levais donc, tremblant légèrement sur mes jambes avant de prendre une profonde inspiration et de souffler, concentrant toute mon attention sur une chose aussi bête que le rangement.
Lorsque l’on est perdu, que l’on ne sait plus quoi faire, j’ai rapidement appris qu’il était bon de simplement ranger. Mettre les choses à leur place, chasser les éléments indésirables, considérer l’agencement, dépenser son énergie dans une tache constructive et simple. Les vêtements, les livres, les petits éléments nécessaires à la vie de tous les jours et même… et surtout oserais-je dire, l’intégralité de ces petits objets inutiles mais dont on ne se séparerait pour rien au monde. La base même de notre identité, le rappel de notre humanité au-delà de la simple satisfaction de nos besoins primaires, la douce présence du superflu, qui nous donne à chaque instant une sensation de confort presque honteuse. Ou tout du moins, tel était mon cas.

Cependant, une fois mes affaires rangées, mes possessions réparties et ma chambre pleinement équipée, une étrange sensation de vide ne me quitta plus. Je n’avais pas suffisamment de choses à moi toute seule pour remplir le vide de ces lieux, qui restaient trop froids à mon goût. Mais peut-être était-ce mon imagination, mon chagrin passager. Je m’approchais alors de mon bien le plus précieux… mon violoncelle. Soigneusement rangé dans son large étui recouvert de cuir, posé sur un socle dans un coin de la pièce, il attendait patiemment, comme toujours, que je vienne y répéter moult études apprises par cœur. L’instrument que j’avais choisi et que je n’avais jamais regretté, l’ami qui m’avait toujours suivi, écouté sans jamais rien dire, et que j’avais fait chanté tant de fois pour me consoler ou pour faire plaisir à ma famille ou à des proches.
Mon instrument m’attendait donc patiemment, comme il l’avait toujours fait, dans l’espoir que le devoir ou l’humeur me pousseraient à le faire chanter.
Cependant, je préférais me reculer pour le moment, et m’asseoir sur mon lit, que j’avais équipé de mes draps préférés. Pour ce soir, je n’avais strictement rien prévu. Mais ça n’était pas grave. Je sauterais le dîner. J’aurais aimé boire un grand verre de lait aussi, prendre le temps de me limer les ongles avec le soin que l’on réserve aux détails importants. Je m’étirais alors longuement, n’étouffant pas une seule seconde mes bâillements. Je détachais alors mes longs cheveux en me laissant aller en arrière, soupirant de soulagement, contemplant ce plafond inconnu que je fixerais à présent tous les matins, me laissant emporter malgré moi dans un sommeil peuplé de rêves oubliés.

IV) Breakfast and furious

Je pris une profonde et lente inspiration en ouvrant les yeux. Mon corps était légèrement engourdi, mon esprit était encore un peu brumeux. Je me sentais étrangement détendue, comme débarrassée de tensions que j’avais fini par oublier à force de les négliger.
Je me demandais alors si j’avais fermé les paupière quelques minutes, ou quelques heures. Cependant, la réponse se trouvait déjà sous mes yeux, sous la forme d’un rayon de lumière qui filtrait par la fenêtre, projetant sa forme tout le long de mon corps. Cette lumière qui coupait mon corps en deux n’était pas très éclatante, mais elle n’avait pas non plus les teintes jaunes de l’aurore. Je reconnaissais bien ce type de lumière, c’était celle des matinées londoniennes de mon enfance, celle qui me réveillait en filtrant par la fenêtre de ma chambre, juste avant que la gouvernante ne vienne me prévenir que le petit-déjeuner était prêt. Alors, l’odeur du thé jaune, du pain beurré bien chaud et de la confiture se chargeaient de me sortir définitivement de ma torpeur, me faisant me lever de mon lit avec le sourire, tandis que j’entendais déjà le son des couverts en train d’être disposés sur la table de la salle à manger…
Mais le plafond que je fixais à présent n’était pas celui de la chambre que j’avais laissée derrière moi. Aucune gouvernante au visage souriant ne viendrait m’inviter à prendre le petit déjeuner, et les odeurs que je sentais étaient celles du café soluble de mauvaise qualité et du pain brûlé par un toaster défectueux, que l’on avait recouvert d’une pâte à tartiner bon marché. Pour finir, le seul son que j’entendais était celui des oiseaux. Et ce changement était loin d’être désagréable, contrairement aux autres. Mais tout cela allait devenir mon quotidien, et je devrais apprendre à en tirer de la satisfaction et faire de mon mieux pour l’améliorer.

Après m’être accordé quelques minutes supplémentaires afin de laisser la brume se dissiper de mon esprit, je me décidais enfin à me redresser, assise sur mon lit, avant de m’étirer longuement sans prendre la peine d’étouffer un profond bâillement. Et tandis que je commençais à bouger, un détail me vint immédiatement à l’esprit. Je m’étais endormie dans mon tailleur, sans même avoir pris le temps de retirer mes escarpins. Vraiment, mon arrivée dans cette université avait en tous points manquée d’élégance. Cependant, je me pardonnais volontiers ce laissé aller. Car après tout, j’avais dû prendre un avion afin d’arriver à l’aéroport de Brest, avant de prendre le train pour m’arrêter dans la ville la plus proche de l’université. Après quoi j’avais décidé de faire le reste du trajet à pieds, afin de me dégourdir les jambes. Ce qui représentait une petite heure de marche. Puis vint ma rencontre avec Améthyste, qui n’avait pas très bien commencée. Après quoi je dû faire connaissance avec mes camarades de résidence, pour finalement m’effondrer en pleure avant de ranger toutes mes affaires pour fuir mon chagrin. Après tout cela, je pensais pouvoir me permettre de m’endormir toute habillée, en travers de mon lit.
Un rapide coup d’œil au vieux réveil mécanique que j’avais installé sur ma table de nuit m’indiqua qu’il était sept heures et quart. J’avais donc tout mon temps avant le début de mon premier cours, qui se dérouleraient à partir de quatorze heures.

Je retirais donc mes escarpins, ce qui me fit grogner de soulagement, puis le tailleur m’ayant accompagné dans mon long voyage et dans lequel j’avais même dormi. Autant dire qu’il n’était vraiment pas frais du tout. D’ailleurs, je notais dans un coin de ma tête qu’il me faudrait demander comment faire ma lessive. Il était hors de question que je mette mes précieux vêtements dans une espèce de grosse machine à laver commune tournant avec une lessive en poudre bas de gamme et donc forcément néfaste pour les tissus délicats.
Cependant, cette brève anxiété ne gâcha rien à ce que j’oserais appeler un petit plaisir typiquement féminin. Après une longue journée, et en ce qui me concernait, une longue nuit, défaire les agrafes de mon soutien-gorge fut un profond soulagement que je ne me retins pas de vocaliser d’un souffle. Enfin libérée de ces impitoyables bretelles, entre-bonnet et armature, qui irritaient et rougissaient ma peau avec la complicité d’une indésirable transpiration. Et surtout, le plaisir de pouvoir enfin libérer d’une certaine pression des attributs que la nature n’avait pas conçu pour être ainsi engoncés.
Une fois dans mon plus simple appareil, je déposais mes vêtements sales mais soigneusement pliés sur un coin de mon lit, en attendant de savoir quoi en faire. Puis je me dirigeais pour la première fois dans la petite salle de bain qu’équipait ma chambre. C’était plutôt simple, mais étonnamment complet. Le lavabo était encastré dans un joli meuble blanc disposant de quelques rangements ainsi que d’un petit placard à pharmacie derrière son miroir. Il y avait un grand tapis de bain vert pastel sur le sol, près d’une large baignoire équipée d’une vitre plastique coulissante afin d’éviter les éclaboussures et suffisamment opaque pour offrir une certaine intimité. J’étais plutôt ravie de pouvoir envisager l’idée de prendre un bain ; luxe auquel je ne m’attendais pas de la part d’une chambre d’étudiante. Cependant, ma joie fut un peu gâcher par un détail irritant : les cabinets se trouvaient également là, à la diagonale du lavabo et à la perpendiculaire de la baignoire. Je soupirais avant de tourner les talons, prenant simplement une serviette de bain, quelques savons et mon shampoing dans mes affaires, décidant de ranger tout mes autres produits de beauté plus tard. En fait, je détestais l’idée que ma salle de bain, lieu d’hygiène corporelle et de propreté, accueil également mes WC.

Mais faisant fi des détails pour le moment, je grimpais délicatement dans ma baignoire, découvrant avec plaisir que le fond était tapissée d’une texture antidérapante.
Quel soulagement alors, de sentir l’eau chaude rincer ma peau et réchauffer mon corps, me réveillant un petit peu plus. Cependant, je ne restais pas trop longtemps à simplement profiter de l’eau chaude et attrapait mon savon pour le corps. Comme il était agréable de se laver, surtout le matin. Ma mère le disait souvent et je n’ai jamais fait que le confirmer : « une bonne journée commence par une bonne toilette. » Et pour elle qui avait grandi dans les traditions sud Coréennes, propriétaire de luxueux bains publiques dans lesquels elle avait rencontré mon père, l’art de se laver était autant hygiénique que spirituel.
En ce qui me concernait, j’avais été élevée en Angleterre, baignée par des traditions fatalement empreintes de chrétienté. Cela dit, je ne boudais pour autant jamais les histoires que me racontait ma mère, lorsqu’elle me parlait des traditions et des légendes de son pays natal, que j’avais eu l’occasion de visiter plusieurs fois.
M’accordant un sourire pour moi-même à l’évocation de ces souvenirs, je prenais le temps de me rincer le corps avant d’attaquer un premier shampoing, puis un second. Et une fois celui-ci rincé, je tendis la main pour attraper le genre de savon très doux réservé aux femmes.
Après quoi je poussais le petit volet coulissant et sortait délicatement de la baignoire, tâchant de ne pas faire d’éclaboussure. Heureusement, le tapis de bain était plutôt grand et semblait de bonne facture. Je pris donc le temps de me sécher soigneusement le corps, frottant ensuite activement ma chevelure afin d’éponger le plus gros, avant de commencer à la brosser sans vraiment de délicatesse. En effet, je n’étais pas le genre de femme à prendre follement soin de sa chevelure. J’avais hérité d’un type de cheveu asiatique, particulièrement épais et résistant, même s’il était un peu sec.
Une fois correctement brossés, j’attachais mes cheveux comme d’habitude, en une queue de cheval semi-haute et me dirigeais vers la chambre, commençant à réfléchir à ce que je pourrais bien porter aujourd’hui… lorsque quelqu’un frappa à ma porte :

— Lili, t’es levée ? On a fait le p’tit déj’ ! Je peux rentrer ? chantonna une voix que je reconnaissais être celle de Mauricio.

Et comme j’avais déjà eu un aperçu de l’humour potache de l’énergumène, et que je ne me souvenais pas avoir verrouillé la porte, je me crispais immédiatement en me sentant soudainement assez vulnérable. Je jouais donc la carte de la mise en garde, élégante mais menaçante :

— Si tu rentres, je devrais te crever les deux yeux, grognais-je en voyant la poignée de la porte bouger d’un petit millimètre.

— Oh ? Ça vaut peut être le coup, si la dernière chose que je vois c’est…

Pour le faire taire, je flanquais un grand coup de pied dans la porte, sachant que cela le ferait reculer de surprise en plus de lui faire comprendre que je ne plaisantais pas. Le geste manquait d’élégance, mais lorsqu’une situation commençait à m’échapper, j’avais tendance à suivre mon instinct en faisant fi de beaucoup de choses, ce qui m’avait souvent valu des remarques de la part de mes parents. Mais ce défaut était rapidement gommé par le soin tout particulier que j’accordais habituellement à ne jamais laisser une situation m’échapper.

— Okay, okay…! C’était juste pour rire ! plaida la voix d’un Mauricio visiblement effrayé et refroidi dans ses ardeurs. Et puisque j’imagine que t’es pas encore habillée, mets un jogging, on ira courir un peu ensemble, d’accord…? balbutia-t-il.

Je soupirais. Je ne voulais pour rien au monde laisser l’incident avec Améthyste se reproduire. Même si mon changement brutal d’environnement de m’y aidait pas, je devais impérativement faire en sorte de ne plus perdre mon sang-froid. Je n’avais plus l’excuse de la fatigue, tout juste celle d’être en territoire inconnu, et encore, ce dernier argument jouais en ma défaveur. Car à Rome, il faut faire comme les Romains. Je devais réviser mon comportement.

— Bien, je vous rejoins en bas dans quelques minutes, répondis-je alors d’un ton plus détendu. Et oui, je veux bien venir jogger avec toi, mais s’il te plaît évite ce genre de plaisanterie à l’avenir, négociais-je.

— Oh, heu, d’accord, désolé. Et merci, je suis content que tu m’accompagnes, on t’attend en bas alors ! déclara-t-il tandis que sa voix s’éloignait.

Un étrange sourire se dessina sur mes lèvres, mi amusé mi victorieux. J’étais fière d’avoir finalement su reprendre le contrôle de la situation et d’avoir clairement fait comprendre les choses à mon interlocuteur. J’avais échappé à l’influence de mon père, contrairement à ma première interaction avec Améthyste. Je ne voulais pas imposer le respect comme lui, du moins je ne le voulais plus depuis longtemps. Je préférais éventuellement inspirer le respect. S’imposer pouvait être une bonne chose dans certaines situations, mais ça n’était clairement pas une philosophie de vie que je jugeais acceptable.
Je secouais légèrement la tête pour sortir de ces désagréables pensées et me dirigeais vers le placard dans lequel j’avais rangé mes affaires. Des vêtements de sport donc. Cela faisait bien longtemps que je n’en avais pas porté. Cependant, je retrouvais facilement les survêtements noirs que j’utilisais lorsque j’étais au lycée. Après tout, on ne sait jamais quand une telle tenue pourrait s’avérer utile. Cependant, des survêtements de jogging et une paire de tennis ne me suffiraient pas pour aller courir. Je me tournais donc vers les petits tiroir du large meuble afin d’en tirer une brassière de sport ainsi qu’une garçonne. J’avais rapidement appris, à mes dépends, que bien choisir ses sous-vêtements était également vital pour toute activité physique. Il ne me restait plus qu’à choisir une paire de chaussettes, blanches, et je fus enfin prête.
J’adressais alors un bref sourire à l’intention de mon reflet dans le verre de mes fenêtres et me dirigeait finalement vers la salle commune.

Une fois sur place, je ne pus m’empêcher d’être étonnée par le spectacle qui se déroulait sous mes yeux. Les trois personnes que j’avais rencontrées en arrivant dans ce bâtiment s’étaient réunis dans la salle commune, ayant improvisé une improbable cuisine sur le maigre comptoir derrière lequel se tenait le frigo. Il y avait, empilé ça et là en équilibre précaire, un vieux moule à gaufre, un grille-pain, un mixeur, de petites plaques chauffantes électriques, ainsi qu’une ribambelles d’autres ustensiles de cuisine. Le tout branché sur la même multiprise dont le plastique jaunissant et les tâches de gras me laissait craindre pour la survie de mes camarades. Je pris une grande inspiration, puis soupirais en les observant, tous les trois… Et dire que je m’étais donné la peine de me laver, d’être fraîche et présentable, tout cela pour aller rejoindre un trio de « tombés du lit ».

— Ah, te voilà ! On a voulu faire un p’tit déj’ en famille pour fêter ton arrivée ! s’exclama Mauricio, qui n’était vêtu que d’un horrible vieux pyjama gris sans forme.

Il était complètement décoiffé, il sentait mauvais, il avait encore des croûtes aux coins des yeux, et son pyjama, pour y revenir, était partiellement troué en des endroits que mon regard essayait de ne pas croiser. Je croisais les bras en l’observant :

— Si tu faisais partie de ma famille, tu aurais rapidement été renié, commentais-je, piquante.

C’est alors que les regards des deux autres se tournèrent dans ma direction. Timothée avait les yeux écarquillés, vêtu d’un pantalon de pyjama en excellent état, mais d’aucun haut… Hélène, quant à elle, se mordait la lèvre en m’observant comme si j’étais une extraterrestre. Et ne faisant pas mieux que les garçons, elle portait une robe de chambre tellement débraillée qu’elle ne cachait vraiment que l’essentiel. Dépendant de ce que l’on estime être essentiel évidemment.
Puis sans que je ne m’y attende, alors que j’offrais très certainement un visage contrit, presque outré, le trio se mit à éclater de rire. Un rire franc malgré le fait qu’ils ne soient pas complètement réveillés, un rire amusé dans lequel je décelais une étrange marque de soulagement.

— Haha ! Oh Lili, et dire qu’on avait peur que tu n’aies pas d’humour, déclara Hélène en se frappant doucement le ventre, ce qui échancra dangereusement sa robe de chambre.

Faisant quelques rapides pas en avant, poussée par un élan de pudeur mêlé sans doute à une certaine solidarité féminine, j’attrapais les pans de son vêtement et les rajustais convenablement avant de renouer fermement le ruban de sa ceinture.

— Bon sang Hélène, fais attention, tu as failli montrer Primrose Hill et Towpath aux garçons ! la mis-je en garde, par réflexe.

Ma déclaration fut alors accompagnée de nouveaux rires, un peu plus discrets ceux-ci, mais toujours emprunts de cet inexplicable soulagement. Je n’avais pas eu l’intention de les faire rires pourtant. J’avais simplement fait discrètement remarquer à Mauricio que sa tenue était inconvenante, puis j’avais mis Hélène en garde pour sa robe de chambre, certes avec un euphémisme très Londonien, mais tout de même…

— Moi, j’ai compris tes références, se vanta Timothée avec un sourire amusé en rajustant ses lunettes. C’était vraiment très drôle, compléta-t-il.

— Et toi, tu penses à mettre tes lunettes en oubliant d’enfiler au moins un T-shirt, expliquais-je dans un soupir.

Ce qui fit apparemment rire Hélène, car elle plaça une main amicale sur mon épaule, comme pour m’apaiser.

— Haha, je suis heureuse de te voir en forme. Il nous manquait justement quelqu’un comme toi. Une touche d’humour british est la bienvenue au bâtiment G, déclara la colosse en tirant sur la robe de chambre que je venais tout juste de rajuster.

— Je ne comprends pas, pourquoi êtes-vous tous aussi débraillés pour le petit déjeuner ? Et puis je n’ai rien dit de drôle. Franchement, vous pourriez faire un effort, expliquais-je avec une pointe d’agacement.

— C’est rien Lili, déclara Timothée avec diplomatie. C’est juste que ta manière de faire des remarques est très amusante pour nous. Tu viens de la haute société Londonienne, et nous des classes moyennes françaises. Tes expressions sont, heu… rafraîchissante, proposa-t-il finalement.

— Oh, je… très bien, je comprends, répondis-je, un brin plus calme. Mais je ne plaisantais pas, comment pouvez-vous vous tenir aussi débraillé dans la salle commune ? Et si quelqu’un vous voyait ? Et puis regardez moi ça, continuais-je en désignant le fatras d’électroménager. Ce tas d’ustensiles tient certainement en place par l’opération du saint esprit, vous ne pouvez pas envahir les lieux comme ça vous chante, que vont penser les autres ? Et le responsable du bâtiment… soupirais-je.

— Okay, okay, je vois le malaise, souffla Mauricio avec un petit rire. Lili, dans tout ce bâtiment, il n’y a que nous quatre, et comme on est amis depuis longtemps, on a moins de pudeur et puis… c’est Hell la responsable du bâtiment.

— Cela dit, je peux comprendre que tu sois un peu perplexe, continua Timothée en se grattant la joue. Mais c’est le genre d’ambiance qu’il y a dans les facs de campagne, même prestigieuses. On aurait peut-être dû faire un effort, pardon… conclut-il en affichant une moue désolée.

— Heu, non, ce n’est pas ce que je voulais dire, c’est juste que… articulais-je avant de prendre une profonde inspiration. C’est vrai, je n’ai vraiment pas l’habitude de ce genre de choses, expliquais-je en jetant un œil au pauvre comptoir encombré. Et vraiment, j’aimerais faire des efforts pour m’intégrer et ne pas juste être « la bourge » qui s’offusque de tout mais… Le petit-déjeuner en guenilles au saut du lit, c’est peut être encore un peu trop tôt pour moi, concluais-je comme si je m’avouais vaincue.

Un bref silence un peu gêné s’installa. Mauricio toussota en regardant ailleurs, Timothée hochait doucement la tête en aparté, comme s’il venait de prendre conscience de la situation, et Hélène me tapota de nouveau l’épaule, très légèrement, avant de briser le silence :

— Améthyste avait raison, tu es cool comme nana. Et on devrait l’être un peu plus avec toi également ! déclara la colosse en hochant vivement la tête, avant de brasser l’air de ses grandes mains. Aller, aller les garçons, filez vous rincer la figure et enfilez au moins un jean et un T-shirt ! commanda-t-elle avec une certaine autorité.

Mauricio et Timothée s’exécutèrent alors sans rechigner, se précipitant vers l’aile du bâtiment réservée aux garçons.

— J’ai tout de même un peu honte de bouleverser vos… habitudes, soupirais-je en me mordant nerveusement la lèvre.

— Il ne faut pas, plaida Hélène en se plaçant devant moi. Tu as fait ta part pour t’adapter, c’est normal qu’on en fasse autant. Et puis, t’es pas au bout de tes surprises ma grande.

— J’imagine, soupirais-je en essayant de forcer un sourire. Mais dis-moi, pourquoi il n’y a que nous quatre ici ? C’est plutôt étrange pour un aussi grand bâtiment…

— Oh, hé bien… comment dire ? La personne qui a financé la construction de ce campus a vu très grand. Et comme l’administration est composée de mollusques, ils remplissent tous les bâtiments un par un plutôt que de répartir les étudiants entre toutes les résidences. Et nous, ben, on est le chiffre derrière la virgule, tu vois c’que j’veux dire ? marmonna-t-elle en remettant en place une de ses grandes tresses africaines.

— Je vois… donc, si j’ai bien compris, le fait que j’arrive dans un bâtiment qui a à peine commencé à se remplir signifie que je suis la seule nouvelle inscrite cette année, puisque vous vous connaissez déjà tous, fis-je remarquer.

— Houla, t’habitais au 221B Beker Street toi non ? déclara la colosse en me titillant avec son coude, apparemment fière de me montrer qu’elle connaissait un fragment de culture anglaise.

— Haha, non, c’est juste logique, répondis-je humblement. Et c’est Baker Street, pas Beker, corrigeais-je poliment.

— Hein ? J’vois pas la différence, commença Hélène avant de s’interrompre en voyant les garçons redescendre. Ah, vous voilà, maintenant bougez vous et préparez une gaufre pour notre nouvelle amie !

Je contemplais un bref instant l’idée de décliner l’offre d’un petit déjeuner à base de graillon et de produit outrageusement sucrés, mais mon ventre vide me rappela soudainement le dîner que j’avais loupé hier soir. Et puis, j’allais bientôt partir faire un peu de sport, alors sans doute pouvais-je me permettre un petit écart dans mon régime alimentaire. C’est donc dans l’idée de bientôt faire profiter mes joyeux camarades d’un vrai petit déjeuner anglais, que j’acceptais volontiers de me laisser à leurs bons soins :

— Merci les garçons, je prendrais du miel et de la confiture, déclarais-je en leur offrant un sourire.

V) La distencia para un duelo

Pour la première fois depuis mon arrivée dans ce bâtiment, je fus agréablement surprise.
Surprise de constater que malgré mes maladresses et malgré le trouble que je venais semer dans leur quotidien, le joyeux trio de mes camarades de résidence fut aux petits soins pour moi, le temps d’un petit déjeuner. Ils s’occupèrent de griller et de tartiner mes gaufres, de cuir mes œufs et de servir mon café. Je voyais bien qu’ils se sentaient mal de m’avoir incommodée, mais ils savaient également que j’étais désolée. Du coup, l’ambiance était étrange mais également très amusante. Je constatais rapidement que mes euphémismes typiquement anglais les faisaient rire, mais aussi qu’ils semblaient chercher à trouver quelles plaisanteries me feraient rire, moi. Leur humour, même lorsqu’il s’agissait de se moquer de l’un ou de l’autre… surtout lorsqu’il s’agissait de se moquer de l’un ou de l’autre, semblait être une part importante du ciment qui les liait et qui faisait d’eux une étrange petite famille. J’apprenais au fil de nos discussions que Mauricio avait fait le chemin jusqu’ici depuis Malaga afin de suivre des cours de qualité, car il avait eut l’opportunité de se faire financer pour ses études, ici même. L’histoire était également similaire pour Hélène, qui avait refusé de suivre ses parents ayant finalement décidé d’aller vivre en Martinique. Pareil pour Timothée, grand passionné de cinéma, qui était venu ici pour suivre le cursus des arts visuels de l’université. Tous ayant reçu la grâce de se voir financer leurs études à condition qu’ils viennent les passer ici. La coïncidence était troublante, mais je décidais de ne pas poser davantage de question, ne souhaitant pas les incommoder davantage, alors que la mâtinée commençait si bien.

Puis vint le moment de débarrasser la table basse sur laquelle nous nous étions installés et, fatalement, de nettoyer et ranger tous ces ustensiles et toute cette vaisselle. Naturellement, je me proposais pour le faire, mais Hélène refusa poliment après avoir attrapé Timothée par l’oreille pour qu’il reste l’aider. Elle plaida que Mauricio et moi devrions plutôt commencer notre jogging si nous voulions encore profiter de la fraîcheur matinale et de l’absence de circulation sur le campus. Son argument était valable, mais je me sentais coupable de les laisser faire la vaisselle alors qu’ils m’avaient si bien accueillie. Alors je lui promis que, à la prochaine occasion, je serais celle qui ferait le petit-déjeuner et qui se chargerait de tout mettre en ordre par la suite. Elle me fit alors comprendre qu’elle attendait ce moment avec impatience en se frappant généreusement le ventre, ce qui semblait être une gestuelle assez récurrente chez elle.
Déjà prête à partir, j’attendais simplement que Mauricio enfile rapidement son propre survêtement avant de me rejoindre, ce qu’il fit assez rapidement. Évidemment, il n’avait pas pris le temps d’une douche, prétextant que de toute façon, il faudrait en reprendre une après avoir transpiré suite à notre cession de jogging. Je validais son point tout en lui faisant remarquer que j’espérais que l’on court en se plaçant sous le vent. Évidemment, cela le fit rire, ce qui pour une fois était le but recherché.
Ainsi, nous nous lançâmes après quelques échauffements.

Le vent était léger, plutôt frais en ce début de Septembre, et le fin brouillard matinal s’était complètement dissipé. La lumière argentée du ciel grisonnant était apaisante, je parvenais à courir sans perdre mon souffle, trouvant rapidement mon rythme, auquel Mauricio s’ajusta. Il semblait réellement ravis d’avoir quelqu’un avec qui partager sa petite course. Après tout, j’imaginais facilement qu’il devait être un peu déprimant de courir seul, dans le silence d’un campus encore endormi, à n’écouter rien d’autre que le son de ses propres pas. En tous cas, cette perspective n’avait rien de motivant à se lever tous les matins.
C’est alors que, considérant que je gérais suffisamment bien mon souffle pour me le permettre, je posais cette question :

— Dis-moi, pourquoi tu as dit que j’avais besoin de courir la première fois que tu m’as vu ?

— Ah, ça, c’est quand j’ai vu à quel point tu semblais à l’aise dans ta paire de talons. Je me disais que tu avais l’habitude de les porter et que, fatalement, tu devais avoir besoin de soulager ta colonne vertébrale en courant à plat, expliqua-t-il, ayant apparemment du souffle à revendre.

— Oh, je vois… j’imagine que tu as raison, je ne dois pas négliger ma santé, répondis-je brièvement.

— Tu sembles bien suivre, je suis surpris ! Alors dis-moi, ça te dirait que je passe devant, comme ça tu pourrais essayer de suivre mon rythme, proposa Mauricio.

— Heu, je ne suis pas sûre, soufflais-je, incertaine.

— Oh je sais ! déclara-t-il alors avec assurance. Je vais me caler à un rythme précis, et si tu arrives à me suivre sur un petit kilomètre, tu auras gagné, proposa-t-il, enjoué. ¡ Es la distancia para un duelo ! ajouta-t-il dans sa langue natale.

— Tu dis vraiment n’importe quoi, répondis-je, souriant légèrement. Mais d’accord, j’imagine que ça ne peut pas faire de mal.

— Cool ! C’est parti !

Mauricio vint alors se placer devant moi et commença à augmenter son allure assez rapidement avant de se stabiliser sur sa vitesse de croisière. Et pour tout dire, imaginer le fait qu’il ait l’habitude de cette allure me surpris. S’il faisait une heure de course chaque matin à ce rythme, c’est qu’il devait être un véritable athlète. Cependant, je fus doublement surprise en constatant que je m’adaptais parfaitement bien à son allure, malgré le fait que ni mes jambes ni mes poumons n’avaient reçus le même entraînement que celui de Mauricio.
Nous courûmes ainsi sur trois-cent mètres à peine, et je ressentais déjà mes muscles et mes poumons me brûler. Vraiment, adopter son rythme n’était pas une bonne idée. Je décidais donc de réduire mon allure au minimum afin de reprendre des forces… mais mon corps ne m’obéissait pas. Peut-être s’agissait-il d’un réflexe musculaire me poussant à garder le rythme qui y était imprimé. Je tentais donc de ralentir doucement, petit à petit… mais rien n’y fit. Et comme de raison, je commençais à m’en inquiéter.

— M… Mauricio, je… ne peux plus… m’arrêter, articulais-je entre deux souffles.

— Hum ? Oh, c’est normal, tu es sous mon Emprise, déclara-t-il simplement.

— Quoi ? demandais-je, incrédule.

— Bah tu devais bien t’en douter non ? J’veux dire, si t’es venue étudier ici à tes propres frais, c’est bien pour cette raison. Bref, assez parlé, continuons ! déclara-t-il en augmentant encore son allure.

Et à ma grande horreur, mes jambes s’activèrent afin de le rattraper, continuant d’user leurs muscles déjà brûlants de douleur, m’obligeant à continuer mon effort malgré toute la volonté que je mettais à m’arrêter.

— Qu’est-ce qui se passe ?! m’écriais-je alors, paniquée.

— En gros, mon Emprise me permet de pousser quelqu’un à courir après moi. Elle se déclenche lorsqu’une personne accepte mon invitation à me suivre, enfin tu vois quoi, expliqua-t-il comme si ça n’était rien.

— Menteur ! Tu… tu m’as droguée ! C’est… c’est impossible ! m’exclamais-je, oubliant d’économiser mon souffle.

— Mais non enfin, c’est vraiment ça mon Emprise ! Mais ne t’inquiète pas, après en avoir subi quelques unes, les nouveaux finissent toujours par en développer à leur tour, lorsqu’ils passent en deuxième année, expliqua-t-il comme s’il s’agissait d’une bonne nouvelle. Concentre-toi plutôt sur ton souffle, on a une course à finir, conclut-il.

— Espèce de… cinglé ! lançais-je de mon mieux. Prie pour… que je ne te… rattrape pas !

— Haha, c’est le bon esprit Lili ! Aller, plus que cinq-cent mètres ! se réjouit mon tortionnaire.

Je ne pouvais plus me permettre le luxe d’essayer de lui parler. Ce qu’il disait n’avait strictement aucun sens, et pour commencer à le démêler, il me faudrait arrêter cette course folle. Je ne savais pas pourquoi ni comment, mais je me retrouvais contrainte et forcée de courir derrière lui, de suivre son rythme malgré la douleur qui tenaillait mes muscles sans que je puisse ordonner à mon corps de s’arrêter. Les seuls indices que j’avais étaient ses improbables explications. Selon lui, je me trouvais obligée de le poursuivre par l’opération d’une force inconnue qu’il nommait Emprise, insistant sur le mot comme s’il s’agissait d’un nom propre. Mais alors, comment mettre fin à une poursuite si l’on ne peut pas l’abandonner ? Évidemment, la réponse m’apparut assez clairement une fois la question posée. Je devais le rattraper. Et je devais faire vite, car j’étais persuadée que mon corps ne tiendrait pas le coup jusqu’à la ligne d’arrivée.

— Au fait Lili, je t’ai pas donné mon surnom, fit-il remarquer sur le ton de la conversation. Je m’appelle Mauricio Turiano, et il suffit de prendre les deux premières syllabes de mon prénom et de mon nom !

Par réflexe, j’effectuais l’opération dans ma tête. Cela donnait Maurituri… ou plutôt Morituri. Ce qui, si ma mémoire était bonne, signifiait « mourir » en latin.

— Plutôt cool hein ? C’est en référence à un petit accident que j’ai eu, continua-t-il, visiblement jamais à bout de souffle. Un jour que j’étais très contrarié, j’ai commencé à courir autour du campus sans m’arrêter, tant et si bien qu’au final, je me suis évanoui de fatigue et qu’il a fallu me conduire à l’infirmerie. J’ai failli mourir debout m’a dit l’infirmière ! Quelle histoire hein ? fit-il, toujours comme si de rien n’était. Mais c’est aussi une référence à la célèbre phrase des gladiateurs, tu sais ? Avé César, morituri te salutant ! ajouta-t-il en singeant une voix caverneuse.

Si seulement j’avais eu le souffle nécessaire, je lui aurais répondu que son surnom était ridicule et qu’il s’était lourdement trompé sur l’origine de cette phrase, loin d’être prononcée par des gladiateurs, si ça n’était dans les bandes dessinées.
N’ayant plus le choix, la chose étant une question de vie ou de mort, je me concentrais au mieux sur la seule partie de cette désagréable expérience que je maîtrisais : le rythme. Je comptais dans ma tête un temps chaque fois que mon pied droit heurtait le sol. Je fermais alors les yeux et, instinctivement, une portée se dessina dans mon esprit. Chacun de mes pas, chacune de mes inspirations et expirations se dessinaient sur la partition rythmique qui s’écrivait et défilait dans ma tête. Je pris alors quelques secondes pour l’analyser, pour la connaître, l’appréhender…
Cela pouvait paraître étrange, mais depuis toute petite, je gérais mes angoisses de cette façon. Lorsque la pression devenait trop forte, lorsque mon père me criait dessus, lorsque je pleurais, lorsque j’étais en colère, je faisais défiler dans mon esprit les sons et les sensations qui m’entouraient sous forme d’écriture musicale, ajoutant parfois même des hauteurs de note en dessinant une clef de sol ou d’ut 3. Cela m’avait toujours aidé à me calmer, à gérer mes émotions. Et aujourd’hui, je comptais faire en sorte que cela m’aide d’une autre manière.

Continuant donc de lire le rythme qui s’écrivait sous mes yeux, j’y ajustais ma respiration, la rendant plus régulière, me soulageant d’une petite partie de la brûlure qui me tenaillait les poumons. Puis, rassemblant toute ma concentration et toute mes forces, faisant appel à toutes mes ressources, je poussais mon corps à se dépasser, à ignorer la douleur, et je doublais le tempo de la partition qui défilait dans mon esprit. C’est alors que mon corps recommença à m’obéir, que je retrouvais le contrôle, que je dépassais mes limites en usant de ma propre volonté.
Et une fois que j’eus constaté que la victoire était à portée de main, mon cerveau me gratifia d’une bonne dose d’endorphine et d’adrénaline, qui me donnèrent la force dont j’avais besoin pour bondir en avant, tel un prédateur bondissant sur sa proie.
Une seconde plus tard, Mauricio et moi roulions sur le sol, finissant sur le gazon qui se trouvait sur le bas côté du petit chemin de terre battue, amortissant notre chute.
Je me retrouvais donc au-dessus de lui, le poids de mon corps et la pression de mes bras lui enfonçant la tête dans l’herbe tandis que je reprenais désespérément mon souffle, ma gorge émettant un profond râle chaque fois que l’air s’y engouffrait furieusement.
Ne mettant pas trop longtemps à retrouver une respiration acceptable, je bousculais finalement Mauricio afin de l’obliger à se retourner pour me faire face. Après quoi je ne pus m’empêcher de serrer mes mains autour de son cou.

— J’exige des explications espèce de… de pauvre malade ! criais-je tandis que mon accent m’échappait complètement, plus en colère que jamais, secouant l’horrible bonhomme. Y’almost killed me ya jerk!! ajoutais-je, mes mots ne passant même plus par la partie de mon cerveau censée les traduire en Français.

Après une copieuse cession de strangulation et d’insultes aussi fleuries que le jardin de Buckingham Palace, je retrouvais enfin le contrôle de mes poumons et de ma respiration, les battements furieux de mon cœur s’apaisant à leur tour. Cependant, ma colère bouillonnait toujours au fond de moi. La colère, mais aussi la peur face à l’incompréhension de ce qui venait de se dérouler.

— Lili…! articula Mauricio en prenant une douloureuse inspiration lorsque je relâchais sa gorge. C’est… kof kof ! toussa-t-il. C’est un mal entendu, je te jure, articula-t-il avec difficulté.

— Je ne vois aucun mal entendu ! rétorquais-je avec un regard menaçant. Tu as essayé, Dieu sait par quel moyen, de me faire courir jusqu’à ce que mort s’en suive !

Kof kof ! Aaargh, mi pobre tráquea… grogna-t-il, la voix enrouée. Tu te trompes, je me serais arrêté si tu me l’avais demandé.

— Menteur ! Je t’ai insulté et menacé quand j’ai appris que tu me forçais à courir ! fis-je remarquer.

— Mais je croyais que tu étais juste étonnée de savoir comment marchait mon Emprise ! Et puis c’est normal de se charrier et de s’insulter quand on se lance un défi entre amis ! Laisse moi me relever maintenant, demanda-t-il d’une voix étrangement tremblante.

Cependant, je l’empêchais de se redresser en plaquant mes mains sur ses épaules, le bloquant toujours sous mon poids contre le gazon. Je ne souhaitais certainement pas le laisser agir à sa guise et risquer de le voir encore utiliser je ne sais trop quoi pour me manipuler. J’hésitais à appeler la police, ou un responsable du campus. Peut-être qu’à ce moment là, une petite partie de moi croyait encore à un improbable malentendu.

— Je te donne une chance de m’expliquer, Mauricio ! grognais-je. Si je ne suis pas convaincue, j’appelle la police ! menaçais-je en le pointant du doigt avec sévérité.

— Je te jure, kof kof, toussa-t-il. C’est un malentendu. C’est parce que tu n’as pas bien lu le contrat étudiant peut-être, je ne sais pas, mais normalement tous les première-année sont mis au courant ! Soit tes études sont financées par le campus pour que tu participes à l’expérience, soit tu viens à tes propres frais parce que tu as envie d’y participer. Mais c’est tellement cher qu’on a presque jamais de nouveaux étudiants qui viennent d’eux mêmes, tenta-t-il d’expliquer, assez vainement. J’aurais arrêté de courir si tu me l’avais demandé ! Et comme tu disais rien, j’ai cru que tu tenais bon ! Je te tournais le dos je te rappelle ! ajouta-t-il pour sa défense.

— Admettons que tu n’aies pas tenté de me tuer, pourquoi m’avoir forcée à courir ? demandais-je alors, un peu moins brutale, espérant vraiment démêler un malentendu.

— C’est notre boulot, on doit exposer les nouveaux venus à nos Emprises histoire de les habituer aux ondes. Et puis c’est aussi une sorte de tradition quoi, mais je te jure Lili, je… j’ai jamais voulu te faire du mal, ajouta-t-il alors, visiblement angoissé par la situation.

Je ne comprenais rien. En fait, si, j’imaginais en quelque sorte ce qu’il me disait, mais c’était invraisemblable. Un campus dans lequel les élèves sont exposés à des ondes leurs faisant développer des capacités qu’ils appellent « Emprise ». De plus, afin d’attirer des cobayes, l’université proposait de leur offrir de prestigieuses études sans aucun frais. Et ceux qui venaient de leur propre gré n’avaient qu’à se débrouiller seuls. Mais apparemment, les frais d’inscription étaient volontairement dissuasifs afin d’éviter que des personnes non-averties ne viennent y faire leurs études. Mais tout cela n’avait aucun sens, si l’on pouvait donner des capacités aussi étranges à des êtres humains, ça se saurait, tout de même.

— Et comment expliques-tu que je sois arrivée ici sans être au courant ? Si tant est que tout cela ne soit pas juste un vaste canular ! m’exclamais-je, nerveuse.

— C’est pas un canular ! rétorqua Mauricio en essayant de se redresser, ce que je l’empêchais de faire. Tu as bien vu que mon Emprise était réelle ! Tu ne pouvais pas courir moins vite que moi, et tu as même utilisé l’astuce de finalement courir plus vite que moi. Tu sais très bien que ce que je dis est vrai, tu as juste du mal à y croire ! lança-t-il d’une voix qui semblait me supplier.

— Je… je sais, soufflais-je en frissonnant d’épuisement. J’ai bien senti que mon corps m’échappait, et pourtant je me sentais parfaitement normale. Et je dois bien avouer que tu ne semblais pas comprendre que j’étais en détresse, parce que tu ne te doutais pas que je pouvais ignorer toute cette histoire… pondérais-je en essayant d’éclaircir mes idées.

— Oui, c’est la vérité Lili, tu me crois hein ? Tu… t’es pas fâchée ? Appelle pas les flics s’te plaît, couina-t-il.

Maintenant que ma rage était redescendue, j’éprouvais tout de même un peu de peine pour Mauricio. Après tout, il pensait me rendre service, croyant que j’étais venue ici pour voir à quoi ressemblaient ces Emprises. Il y avait cependant encore beaucoup de trous dans cette histoire. Je me redressais donc, relâchant les épaules du pauvre jeune homme, puis j’entendis d’étranges et discrets éclats de voix juste derrière moi…
Je tournais la tête et constatait qu’un petit groupe de trois demoiselles étaient en train de glousser et de murmurer entre elles, détournant rapidement le regard lorsqu’elles croisaient le mien. Je me questionnais alors un bref instant sur la raison de leur comportement, tournant la tête vers Mauricio, je compris aussitôt.
J’étais assise à cheval sur ses hanches, les deux mains posées sur son torse dans l’intention de m’y appuyer pour me relever. Il était encore rouge d’avoir été étranglé, j’étais encore rouge de m’être mise en colère, et nous étions couverts de sueurs et respirions un peu bruyamment, ainsi vautrés sur le gazon.
C’est alors que, laissant Mauricio pousser un petit cri de douleur alors que j’appuyais vivement sur son plexus pour me relever, je me tournais vers le groupe de filles qui venait de passer et qui nous tournaient déjà le dos, rougissant davantage. Ce qui ne joua pas en la faveur de ma plaidoirie :

— Ce n’est pas ce que vous croyez ! J’ai sauté sur lui parce qu’il utilisait son Emprise sur moi et… n’allez pas faire de commérage ! lançais-je en désespoir de cause.

Les demoiselles ne tournèrent la tête qu’une fraction de seconde pour me voir parler, puis leurs rires et leurs murmures s’intensifièrent. C’était une catastrophe.

— Bah, elles savent très bien que c’est un malentendu, tenta de me rassurer le jeune homme qui venait de se relever à son tour. Elles iront pas raconter des bobards juste pour le plaisir, plaida-t-il sottement.

— Tu plaisantes ?! m’exclamais-je en me tournant vivement vers lui, faisant de grands gestes. Elles se lèvent toutes les trois à la même heure pour aller prendre leur petit déjeuner à la cafeteria, alors que les cours ne commencent pas avant quatorze heure. Elles utilisent toutes le même maquillage et leurs vêtements viennent tous de la collection Zara de l’automne dernier ! Ça fait donc au moins un an qu’elles sont entre amies à badiner, faire les boutiques et à ragoter ! expliquais-je avec angoisse, me mordant la lèvre.

— Wahou… T’as vraiment pu voir tout ça ? souffla Mauricio, sincèrement impressionné. Mais tu ne les juges pas un peu trop vite ?

— Hah, m’exclamais-je, exaspérée. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre sur les femmes, Morituri, répondis-je en appuyant sur son surnom.

— Tu me fais peur Lili, réagit-il étrangement. Mais d’un autre côté t’es vraiment fascinante. Un peu comme un chat sauvage qu’on aurait envie d’approcher pour le caresser, mais en ayant quand même peur de se faire griffer, exprima-t-il avec une étrange sincérité.

— Qu’est ce que vous avez avec les chats, vous tous… soupirais-je avant de passer mes bras autour de mon corps. Bon sang, je tremble de partout, je ne me sens pas bien…

— Ah, heu, t’inquiète pas, c’est le contre-coup de l’effort intense, repose toi une petite heure et ça ira mieux, assura Mauricio en s’approchant afin de m’aider à me tenir debout. Je suis vraiment, vraiment désolé, gémit-il.

— C’est bon, n’en parlons plus… soufflais-je entre deux frissons, mes muscles me trahissant. Jamais plus, ajoutais-je.

— Okay, promis, m’assura-t-il. Mais tu devrais peut-être t’asseoir un peu, sinon tu risques de…

Je n’entendis pas le reste de sa phrase, mes oreilles se bouchant légèrement lorsque mon diaphragme décida de se rebeller, remontant bien trop haut, bien trop vite. Puis sentant une fulgurante nausée monter en moi, je tombais à genoux dans l’herbe, comme par réflexe, et une bonne partie de ce que j’avais pu manger au petit déjeuner décida de déserter mon estomac. Je ne connaissais aucune sensation plus désagréable que celle-ci. Et à peine eus-je le temps de reprendre mon souffle, que mon diaphragme recommençait à s’agiter.

— V-viens me tenir les cheveux, idiot ! lançais-je à l’intention de Mauricio.

Puis de nouveau, je souillais lamentablement le gazon si bien entretenu du campus. Quelle honte, vraiment. Mais au moins mes cheveux étaient à l’abri, le jeune homme étant venu s’assurer que ma queue de cheval ne me revenait pas en plein visage tandis que je me vidais douloureusement.
J’eus l’impression que cela ne s’arrêterait jamais. Si je n’avais mangé que trois gaufres et quelques œufs brouillés en tout et pour tout, j’avais l’impression d’en vomir le quadruple. Mais heureusement, mon supplice finit par prendre fin, et je pus finalement me redresser, toujours avec l’aide de Mauricio.

— Ramène-moi au dortoir s’il te plaît, soufflais-je en essuyant ma bouche d’un revers de main. Je me suis suffisamment humiliée publiquement pour le reste de l’année, grognais-je, frustrée.

— Dis pas ça, souffla le jeune homme en passant mon bras autour de ses épaules. Ce sont des choses qui arrivent, ça fait partie de la vie d’un étudiant. Et de la vie tout court aussi, j’imagine. T’inquiète pas, c’est le genre de souvenir dont tu riras une fois passée en deuxième année, m’assura-t-il.

Je fermais doucement les yeux, décidant de me laisser guider. L’air était frais. La lumière était grise, ténue. Cela me rappelait Londres. Je frémis de nouveau en réprimant cette sensation de picotement qui me remontait le nez, en essayant d’atteindre mes yeux.

— Je déteste laisser des gens me voir dans un tel état, avouais-je simplement.

— Tu ne devrais pas. Je sais pas si c’est ton éducation bourgeoise qui, aïe ! s’exclama-t-il alors que je lui pinçais les cottes. Laisse moi finir ! Je veux dire, on t’as peut-être dit que tu ne devais jamais te montrer faible en société, mais c’est stupide. Tout le monde a des faiblesses et tout le monde s’est déjà retrouvé dans une situation humiliante, c’est hypocrite de prétendre le contraire. Il faudrait plutôt assumer ses erreurs et montrer qu’on peut en sortir grandi, plutôt que de prétendre qu’on en fait jamais. Tu sais, je pense que c’est pour ça qu’on à l’habitude de charrier les nouveaux venus. Pour leurs faire comprendre que, comme tout le monde, ils ont des faiblesses sous les airs qu’ils se donnent. S’ils acceptent de jouer le jeu et acceptent les taquineries, alors ils sont facilement acceptés. Mais s’ils le prennent mal, alors ils seront considérer comme trop hautain et inapte à s’intégrer socialement dans le groupe. C’est un comportement un peu animal, mais quelque part, c’est aussi vachement b… s’interrompit-il lorsqu’il croisa mon regard. Qu-quoi ? balbutia-t-il.

— Je ne savais pas que tu étais philosophe, soufflais-je avec un sourire en coin.

— Bah, je triche un peu en fait, avoua-t-il avec un petit rire. C’est Hell qui m’a sorti ça. On est tous les deux en troisième années, on se connait bien.

— Ah, soufflais-je. Je me disais aussi, le rôle du sportif exubérant te va mieux que celui du donneur de leçons…

— Holala… soupira-t-il en réponse, roulant des yeux. Pourquoi tant de haine ? ajouta-t-il d’un air faussement dramatique.

— Hé bien, j’imagine que… hésitais-je. C’est parce que je ne sais pas trop comment exprimer de l’affection.

VI) Exposition

Sur le chemin du retour, Mauricio et moi n’échangeâmes plus aucun mot. Lui culpabilisait trop pour oser ouvrir la bouche et risquer de me vexer, tandis que pour ma part, trop de questions se bousculaient dans mon esprit. De plus, une certaine angoisse commençait à me gagner petit à petit. Lorsqu’on lit des romans ou que l’on regarde des films impliquant une part de surnaturel, on voit souvent le personnage principal accepter la chose assez facilement après une petite crise de nerf. En ce qui me concernait, ma crise de nerf venait de passer, mais ma peur était loin d’être apaisée…

Lorsque j’y arrivais enfin, j’entrais dans la pièce commune du bâtiment G, espérant que quelqu’un m’apporte des réponses, des explications qui pourraient m’apaiser et me faire relativiser les choses. J’espérais que de telles explications existent. Je ne voulais pas remettre en question ma perception du monde dans sa structure logique. S’il me fallait admettre qu’un être humain pouvait disposer de pouvoirs aussi singuliers que celui de Mauricio, alors je devrais remettre en question mon rapport à toutes les superstitions, et plus effrayant encore, mon rapport à Dieu.

D’un bref mouvement d’épaule, je me dégageais délicatement du soutient de Mauricio, le remerciant à voix basse tandis que je tentais de me tenir droite sur mes jambes. J’étais épuisée, certes, mais même si l’effort avait été intense, il n’avait pas duré trop longtemps, je commençais donc dores et déjà à récupérer. Cependant, je n’osais pas imaginer les courbatures qui ne manqueraient pas de me tenailler le lendemain matin.
D’un pas que j’essayais de faire le plus assuré possible, je me dirigeais doucement en direction du petit comptoir qu’Hélène venait tout juste de finir de nettoyer. Elle m’observa d’un regard un peu curieux tandis qu’elle finissait d’essuyer un mug Garfield sur lequel était écrit « I hate mondays ».
Et en constatant la manière dont mon premier lundi sur ce campus avait commencé, je ne manquais pas de me sentir un brin concernée par cette assertion.
J’appuyais alors mes deux mains sur le comptoir en observant la géante qui, malgré le visage dépité que je lui offrais, me souriait tranquillement.

— Hé ben, tu rentres plus tôt que prévu, déjà fatiguée ? Qu’est-ce que je te sers ? proposa-t-elle en élargissant un peu plus son sourire.

C’était vrai qu’elle avait l’air d’une barmaid en service, derrière son comptoir à essuyer ses verres. De plus, elle en avait aussi le visage avenant et décontracté. Je lui répondis alors simplement. Ce dont j’avais besoin, ce que je voulais que l’on me serve…

— La vérité, s’il te plaît.

— Heu… bon, très bien, soupira-t-elle, visiblement embarrassée. Si j’ai voulu organisé ce petit déjeuner en ton honneur, c’est parce que je t’ai entendu pleurer hier soir en passant devant ta porte…

— Quoi ?! m’exclamais-je, totalement prise au dépourvu. Tu m’as entendu ?! Bon sang c’est vraiment humiliant…! ajoutais-je, un brin outrée. Mais ce n’est pas la question ! recentrais-je finalement avant de soupirer brusquement. Je veux que tu me dises ce qui se passe sur ce campus, et je veux des explications claires et… je t’en prie, logiques.

Cela ne prit qu’une petite seconde à Hélène pour se rendre compte de tout ce que ma question impliquait. Son expression changea rapidement, devenant plus sérieuse et plus concernée. Elle jeta un bref regard en direction de Mauricio et lui fit signe de nous laisser seul d’un ample mouvement de la main.

— C’est très problématique ce que tu me racontes là… souffla-t-elle alors en faisant le tour du comptoir. Assieds-toi sur le sofa et raconte-moi tout, proposa-t-elle.

J’acceptais la proposition sans hésiter. J’avais bien besoin de m’asseoir pour reprendre des forces et soulager mes jambes endolories. Je pris une profonde inspiration…
Et je lui racontais tout, absolument tout. Depuis hier soir, je ressentais le besoin urgent de parler, de me confier à quelqu’un. Et au final, que ce soit une simple camarade de résidence importait peu. J’avais un millier de questions et elle semblait avoir les réponses. En cet instant précis, que je le veuille ou non, j’avais besoin d’elle.
Je lui racontais donc comment, après l’obtention de mon A levels, l’équivalent du baccalauréat en Angleterre, je m’étais vivement disputé avec mon père en refusant d’intégrer les prestigieuses écoles dans lesquelles il me voyait déjà, avant de me placer à la tête de sa chaîne d’hôtels de luxes française, raison pour laquelle j’avais appris cette langue très tôt. Je lui racontais comment, avec la complicité de ma mère, j’avais discrètement cherché un établissement qui me correspondrait vraiment, comment j’avais finalement trouvé le site officiel de ce campus. Je lui passais les détails de ma fuite de Londres vers Brest en avion, avec seulement ma mère pour me prendre dans ses bras avant que je ne parte. Je lui précisais également que j’avais déboursé plus de la moitié de mes économies personnelles afin de payer mes frais de scolarité, et également que ma présence ici était parfaitement légitime puisque j’avais reçu en retour mon dossier d’inscription validé ainsi que ma carte d’étudiante et mon visa. D’ailleurs, avec le recul, je lui précisais que je comprenais sans doute un peu mieux la lettre type que j’avais reçue, signée par le directeur, et qui se terminait par : « Merci de participer à cette grande expérience. » Et moi qui avait cru qu’il s’agissait d’une licence poétique, qu’il parlait de l’expérience de vivre une vie d’étudiante, du côté expérimental d’une université proposant des cursus aussi divers que variés.
Pour finir, je lui racontais la très mauvaise expérience que j’avais eu en découvrant le talent de Mauricio, son Emprise comme il l’appelait. Je lui racontais à quel point j’avais paniqué, je lui avouais même avoir fait une crise d’angoisse, et comment je m’étais mise à remettre en questions beaucoup de choses, à quel point j’espérais qu’il y ai des explications claires. Et seul ce qui restait de ma fierté m’avait empêché d’aller jusqu’à la supplier de me donner les réponses que je désirais.
Je finissais mon long monologue passionné en tapant du poing sur la table, luttant contre ce picotement qui remontait le long de mon nez en menaçant de faire trembler ma voix. Mais je savais que si je laissais à ma voix l’occasion de trembler, des larmes finiraient par suivre…

— Je comprends, conclut Hélène avec un hochement de tête, juste avant de croiser ses mains sur ses genoux. Je comprends très bien l’état dans lequel tu es.

— Comment le pourrais-tu…? gémis-je honteusement, mon accent m’échappant un peu. Tu es là, comme si de rien n’était, au milieu de toutes ces histoires d’expériences et d’étranges phénomènes, comme si ça n’était rien…

— Détrompe-toi, m’assura-t-elle. Tu sais, lorsque j’ai reçu un courrier de cette université qui se présentait comme prestigieuse, au départ j’ai cru à une arnaque. C’est mes parents qui m’ont encouragé à leur répondre, juste pour être sûre. Et tu sais ce que j’ai reçu en retour ?… Des billets d’avion première classe pour moi et mes parents. Je te raconte pas, on était comme des fous. D’ailleurs, j’ai même gardé le petit nécessaire de toilette qu’ils ont distribué dans l’avion. Je trouve que ça fait classe, commenta-t-elle avec un sourire, cherchant à adoucir le ton de la conversation.

— Merci de chercher à me rassurer, répondis-je en forçant un mince sourire. Mais je t’en prie Hell, dis moi de quoi il retourne vraiment ici, je ne serais pas tranquille tant que je ne le saurais pas, demandais-je en utilisant pour la première fois son surnom, comme si j’espérais que cela l’encourage à me répondre.

— Hé bien… fit-elle en se laissant aller dans son fauteuil, croisant les jambes avant de poser ses grandes mains sur ses cuisses. Une fois sur place, nous avons été très bien accueillis. Ils nous demandaient sans cesse si on voulait manger ou boire quelque chose. Je te raconte pas comment mon père en a profité pour se bâfrer de tout ce que ma mère lui interdit à la maison, précisa-t-elle en ricanant légèrement. En ce qui me concerne, j’ai passé beaucoup d’examens médicaux. Ils ont pas mal d’installations pour ça, un vrai hôpital. Donc, après leur avoir fait perdre une heure entière en réclamant un homme pour l’examen gynécologique, ils m’ont finalement…

— Attends, l’interrompis-je, un brin incrédule. Tu préfères que ton gynécologue soit un homme ?

— Ah oui ! assura-t-elle en se frappant la cuisse comme pour confirmer ses dires. Les mecs sont plus délicats, parce que même s’ils connaissent bien leur travail, ils ont toujours cette délicatesse. Tu sais, parce qu’ils respectent le truc.

— N’appelle pas cela un « truc », grimaçais-je en détournant légèrement le regard. Moi, je ne laisserais jamais un homme s’aventurer dans ces endroits, soufflais-je avec pudeur avant de noter le trop large sourire de mon interlocutrice. Je ne disais pas ça dans ce sens ! précisais-je, rougissante.

— Ah mais tu fais ce que tu veux ! déclara Hélène en levant légèrement les bras en pouffant de rire. Bien, plus sérieusement Lili, après les examens médicaux j’ai passé un entretien avec un gars qui semblait important, genre bureau en chêne et costard italien. D’ailleurs, il s’appelait Dr. Satriani, continua-t-elle, reprenant le sujet principal de la conversation.

— Tiens, c’est curieux, mais ce nom me dit quelque chose, soufflais-je en baissant la tête et en portant mes doigts à mon menton. Je ne me rappelle pas d’où par contre.

— Ouais, moi aussi ça me dit quelque chose. C’est pas le nom d’un virtuose de la guitare très célèbre ? tenta Hélène.

— Non. Enfin, peut-être, mais ce n’est pas à lui que je pense… bref, ce n’est pas important, balayais-je d’un revers de main. Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Est-ce qu’il t’a expliqué quel genre d’expérience était en cours ici ?

— Ouais, expliqua Hélène en hochant la tête. Je vais te faire le résumé. En gros, il m’a dit que cette université, quoi que très sérieuse, existait pour servir de support et de prétexte à une expérience scientifique.

— Oh, vraiment ? soufflais-je, profondément rassurée par l’aspect scientifique de la chose. Très bien, dans ce cas, quel genre d’expérience ?

— Le genre d’expérience que la loi ne réprouve pas, mais que la morale pourrait désapprouver, soupira Hélène en tapotant ses genoux du bout de ses doigts. Dans les sous-sols du campus, il y a quelque-chose. Officiellement, c’est un objet émettant des ondes inconnues. Par contre, on a pas de précision sur la chose. Mon avis personnel, c’est qu’il s’agit d’un genre de météorite, et c’est pour ça que ça se trouve en sous-sol et que ce campus est au milieu de la campagne. En plus, le cailloux doit être radioactif pour émettre des ondes, conclut-elle avec un petit sourire, apparemment fière de ses déductions.

— Je vois ce que tu veux dire. Mais il se pourrait aussi que la chose soit en sous-sol pour en atténuer les radiations et faire en sorte qu’elles déclenchent des effets acceptables, plutôt que de nous rendre malade. Et le fait que le campus se trouve loin des villes est un bon moyen de ne pas attirer l’attention sur ce qui s’y passe. Mais ta théorie tient tout de même la route, concluais-je avec un hochement de tête.

— Ah, contente que tu mettes le doigt dessus Lili ! s’enthousiasma Hélène en levant les mains avant de se frapper les cuisses, se redressant sur son fauteuil avant de se pencher vers moi. Le Doc’ m’a dit que ces radiations d’un genre inconnu semblaient connecter les cerveaux présents dans son champ d’influence ! Il m’a expliqué que la partie inconsciente de notre cerveau possède des secrets et des capacités dont on a pas idée, que l’être humain est techniquement capable de choses folles, mais que ces capacités sont bridées par notre subconscient ! raconta Hélène comme si elle jugeait encore de la légitimité de ces paroles. Il m’a expliqué que la prochaine étape de l’humanité, c’était pas la technologie, mais l’évolution de nos capacités cachées. En gros, il a conclu en me disant que cette expérience visait simplement à révéler le vrai potentiel humain. Puis il a joué la carte du pathos en m’expliquant à quel point ces recherches pourraient être bénéfiques pour la médecine, grommela-t-elle, visiblement vexée d’avoir été prise par les sentiments. Et ça, c’est vrai qu’on peut pas dire le contraire, souffla-t-elle avant de retourner s’adosser à son fauteuil.

— Comment cela ? demandais-je.

— Hé bien, à quoi pourrait servir l’Emprise de Morituri selon toi ? fit-elle en haussant les sourcils.

— Voyons voir… grimaçais-je en croisant les bras. La mise à mort par épuisement j’imagine ?

— Je vais te surprendre Lili, mais grâce à son Emprise, il a fait marché un paraplégique.

— Quoi ? soufflais-je en écarquillant les yeux. C’est impossible !

— Écoute, je suis pas docteur, alors je vais t’expliquer comme on me l’a raconté, déclara la géante d’ébène en levant une main. En gros, cette personne était paralysée à cause de connexions qui ne se faisaient plus dans son tronc cérébral. Or, l’Emprise de Morituri a tellement stimulé ces connexions brisées, qu’elles ont fini par se frayer un autre chemin, par construire une nouvelle route, en gros.

— C’est… c’est à la fois terrifiant et… miraculeux, exprimais-je dans un souffle, tenant fermement mes mains comme pour les empêcher de trembler. Mais comment tu expliques ce genre de… de capacité.

— D’Emprise, corrigea mon interlocutrice en tapotant son genoux sur bout de ses doigts. Il y a eu un grand vote parmi les étudiants à une époque, pour donner un nom à tout ça. Il a été décidé de les appeler ainsi car elles permettent d’influencer l’esprit des autres, d’avoir une influence, une emprise, conclut-elle en souriant.

— Cela ne me dit pas comment tu expliques les possibilités de ces Emprises. Si ce n’est pas de la magie ou une intervention divine, qu’est-ce que c’est ? demandais-je, impatiente de connaître la réponse.

— Hé bien, c’est facile, expliqua-t-elle. Nos cerveaux ne peuvent normalement pas émettre d’ondes assez fortes pour communiquer des informations à d’autres cerveaux, dit-elle en tapotant sa tempe. Mais la chose qui se trouve en sous-sol sert de routeur à ondes cérébrales, continua-t-elle en agitant ses doigts. Et chacun développe une capacité spécifique, généralement influencé par son subconscient. Le cerveau de Morituri s’est connecté au tien et lui a imposé de lui courir après, en gros.

— Je… je comprends, soufflais-je en me mordant la lèvre. Donc, on nage en pleine science fiction. Tout cela parce que nos esprits sont connectés entres eux par cette chose en sous-sol, dont les ondes nous poussent également à développer des moyens d’interagir via ces nouvelles connexions, m’expliquais-je à voix haute. Tout ceci est tenu secret pour des raisons qui me semblent évidentes, et c’est déjà un gros morceau à accepter, mais… hésitais-je avant de relever la tête vers Hélène. Comment suis-je arrivée ici sans avoir été mise au courant ?

— C’est simple, commença la géante en tirant une tablette tactile de sous la table basse. Il faut avoir été appelé, ou connaître le projet et payer les frais de sa poche, continua-t-elle en naviguant sur sa tablette. Et comme la loi oblige les universités à être répertoriées et disposer d’un moyen de s’y inscrire, ils ont créé un faux site internet. Normalement, tes paiements auraient dû être refusés et tes coups de fils auraient dû tomber sur des boîtes vocales, conclut-elle en me présentant l’écran qu’elle tenait.

Je reconnus très bien le site internet que j’avais découvert chez moi, son architecture, son adresse en « .fr » des plus classiques. Puis Hélène tapota un bouton qui proposait de télécharger les dossiers d’inscription au format PDF. Le fichier se téléchargea, mais la tablette afficha ensuite un message d’erreur signalant que les données étaient corrompues et donc illisibles.
Elle alla ensuite chercher l’option permettant de situer les lieux sur google map, et un point rouge s’afficha en plein milieu du golfe du Morbihan, au large de l’île aux moines, en plein milieu de l’eau, une localisation incorrecte donc.

— Et normalement, reprit Hélène, comme tu ne peux pas t’inscrire en envoyant les dossiers, tu ne peux pas accéder à ton compte étudiant pour régler les frais. Dans cette histoire, c’est ça qui m’étonne le plus.

— Oui, approuvais-je en fronçant légèrement les sourcils. Un bug qui ferait qu’un site fonctionnel ne fonctionne plus serait explicable… mais aucun bug ne rend un site factice soudainement fonctionnel. Pour cela, il faudrait…

— Il faudrait que quelqu’un ai piraté le faux site, avant d’y mettre les réelles informations. Puis qu’il ait tout remis à la normale ensuite, puisque le site ne marche effectivement pas, compléta Hélène.

— En effet, je… je ne me l’explique pas, marmonnais-je en essayant de trouver la réponse.

— Bah, si ton soucis principal c’est de savoir comment tu as fait pour t’inscrire, j’imagine que tu es rassuré par rapport à ces histoires d’Emprise, déclara la géante en croisant les bras avec un sourire triomphant.

— Pas vraiment. Je pense que je vais mettre un peu de temps à me faire à cette idée. Mais, est-ce que tu es sûre que le site en lui-même n’est pas fonctionnel ? Peut-être qu’il fonctionne uniquement sur certaines adresses IP. Pour que les gens qui connaissent déjà le projet puissent s’inscrire sans avoir besoin de faire le chemin jusqu’ici.

— Oh, j’y aurais pas pensé, bien joué Lili ! s’étonna Hélène en écarquillant les yeux, souriante. Comme tu viens d’une famille très riche, peut-être que tes parents sont au courant du projet de recherche et que l’adresse IP de chez toi a accès au vrai site.

— En plus, j’ai utilisé l’ordinateur de mon père ce jour là, puisqu’il m’avait confisqué le mien, remarquais-je avant de soupirer, portant mes deux mains à mon crâne. Je n’en peux plus, je voulais simplement mener une vie d’étudiante paisible… me faire des amis, apprendre de nouvelles choses, m’éloigner de tout ça, m’éloigner de mon père…! me lamentais-je. Et je me retrouve dans un projet qu’il finance certainement, quelle ironie !

— Hey, Lili… souffla Hélène en se levant pour venir se placer à côté de moi, posant une de ses grandes mains sur mon avant-bras. C’est exactement ce que tu vas faire, y a pas de soucis ! Bon, à ceci près que tu ne voudras plus jamais faire de jogging avec Morituri, plaisanta-t-elle avec un petit rire définitivement communicatif.

— Ah, oui, c’est bien vrai, soufflais-je, relativement rassurée mais mentalement épuisée. Merci Hell, ça me fait plaisir que tu aies pris ton temps pour moi. D’ailleurs, quelle heure est-il ?

— Hum, onze heure moins le quart, répondit la géante en observant l’heure affichée sur la tablette. Tu devrais te reposer en attendant d’aller déjeuner à la cafet’. Tu as ajouté des repas sur ta carte ?

— Oh bon sang ! Avec tout ça j’ai oublié ! m’exclamais-je en me frappant le front. En plus, je dois un repas à Améthyste ! Je n’ai pas le temps de me reposer, il faut que j’aille au…

— Haha, du calme, m’interrompit Hélène en me tapotant l’épaule. Je vais aller le faire pour toi, il fallait justement que je remplisse la mienne, expliqua-t-elle avec un grand sourire. Toi, repose-toi, et profites-en pour réfléchir à ce fameux petit déjeuner anglais que tu nous a promis.

— Oh, merci, merci beaucoup, déclarais-je avec un sourire soulagé. Je te promets que je n’y manquerais pas.

Je me levais donc de mon fauteuil, confiait cinquante euros ainsi que ma carte à Hélène pour qu’elle ajoute une dizaine de repas sur ma carte, la remerciait encore une fois et me dirigeais lentement vers les escaliers qui menaient à ma chambre, montant un peu douloureusement les marches. Je savais très exactement ce que je devais faire dans des situations comme celle-ci.
J’entrais donc dans ma chambre, refermant doucement la porte derrière moi en soupirant de soulagement. On a beau avoir l’occasion de se détendre en tous lieux, rien n’est jamais aussi bon que de rentrer « chez soi ». Je souriais très brièvement, étrangement amusée de me rendre compte que je considérais déjà cet endroit comme chez moi. Cependant, j’estimais qu’il s’agissait d’une bonne chose. Après tout, n’était-ce pas le signe que les choses commençaient enfin à évoluer pour moi ? Après avoir passé autant de temps à me lamenter et à subir, peut-être que je reprenais enfin le contrôle, sur moi même, à défaut de l’avoir sur mon environnement… pour le moment.

Je m’installais alors délicatement sur le petit tabouret pliant qui se tenait contre le mur, juste à côté de l’étui de mon violoncelle, puis je m’emparais de ce dernier en l’ouvrant délicatement, sortant mon précieux instrument presque religieusement.
Je frottais ensuite doucement un petit pain de colophane contre mon archer et me mettait en position. Ceci était un sentiment très personnel que je n’avouais qu’à mes proches, mais tenir un violoncelle, si tant est qu’on le fasse dans les règles de l’art, était comme étreindre un être cher tout contre soi. Et comment ne pas personnifier son instrument, alors ? Ami éternellement fidèle, qui ne fait qu’attendre que l’on vienne l’étreindre pour jouer avec lui, qui écoute sans rien dire et que l’on fait chanter pour se remonter le moral. Je l’étreignis donc, avec plus de chaleur et d’affection que jamais, et plaçais mes doigts contre son cou, caressant délicatement son ventre avec mon archer alors qu’il commençait à chanter pour moi, pour exprimer les maux de mon cœur que la parole ne saurait décrire.

Le Clair de Lune de Debussy, l’un des tout premiers morceaux que j’avais appris à jouer par cœur et qui réussissait toujours à m’apaiser. En jouant, je perdais agréablement la notion du temps, et même quelque peu de l’espace autour de moi. Mais cette sensation d’ivresse était douce, anxiolytique, presque libératrice. Cependant, lorsque je ne jouais que pour mon propre plaisir, je me laissais généralement un peu trop aller à mon humeur et à mes émotions, finissant par ne plus vraiment respecter le tempo établi par l’auteur. C’est pourquoi je finissais généralement par « pirater » mes feuillets de partition en annotant partout la mention rubato, m’attirant ainsi l’exaspération de mes professeurs. Mais la musique que je jouais à présent avait très justement été écrite pour être jouée ainsi, au bon vouloir de l’émotion de celle qui la jouait. La musique envahissait l’espace autour de moi, couvrant le tissu de la réalité tandis que le rythme déterminait l’écoulement du temps, créant un monde qui n’appartenait qu’à moi, et dans lequel je pouvais me ressourcer…

VII) Che si dic

Il était midi et demi, la grisaille matinale s’était légèrement éclaircie pour laisser passer davantage de soleil et la température était agréable. Après une longue cession de violoncelle, j’étais retournée prendre une douche rapide et avait choisi un ensemble beige sous lequel je portais une chemise blanche à manches longues. C’est toujours agréable de changer de vêtements.
Hélène était revenue comme promis avec ma carte étudiante sur laquelle avaient été crédités une dizaine de repas. Je l’avais alors remerciée chaleureusement et m’étais dirigée vers la cafeteria, qui se trouvait à environ trois minutes de marche du bâtiment G.

— Améthyste ? dis-je en pensant l’apercevoir à l’ombre du petit préau de la cafeteria, cachée par le panneau des plats du jour. C’est toi ? Je suis surprise que tu ne sois pas déjà rentrée, tu m’attendais ? interrogeais-je alors en venant me placer en face d’elle.

Elle sembla alors être plutôt surprise de me voir, ses sourcils se haussant par dessus ses lunettes de soleil tandis qu’elle relevait la tête. Elle était avachie contre le mur, un mégot complètement consumé entre ses doigts. Elle semblait être ailleurs avant que je ne vienne la tirer de ses songes.

— Oh, Lili, déclara-t-elle sans grande énergie en forçant un sourire. Che si dic ? ajouta-t-elle dans un dialecte purement Napolitain. C’est cool que tu sois là, heu, j’aurais un truc à te demander… hésita-t-elle.

— Ne restons pas dehors, proposais-je alors, étonnée par son manque d’énergie. Viens déjeuner avec moi, je te dois un repas après tout, concluais-je en souriant.

Mon interlocutrice se redressa alors, un sourire désormais plein d’entrain se dessinant sur ses lèvres, tandis qu’elle avançait sa main pour me tenir fermement l’épaule, comme si elle était sur le point de me féliciter pour quelque chose. Mon regard se fit interrogatif tandis qu’elle retrouvait un ton plus enjoué.

Che figata, Lili ! s’exclama-t-elle. C’est exactement ce dont j’avais besoin !

— Hé bien je suis ravie de le savoir, répondis-je en dégageant poliment sa main de mon épaule. Et je suis étonnée que tu sois aussi enthousiaste à l’idée de me revoir.

— Bah ouais, en fait j’voulais surtout savoir si t’avais géré les affreux du bâtiment G, fit elle en passant sa main dans ses cheveux colorés. Et puis j’ai pas rechargé ma carte, tu vois ? marmonna-t-elle.

— Haha, oh je comprends mieux, déclarais-je avec un petit rire amusé. Tu m’attendais pour pouvoir aller manger ? Haha, je suis désolée d’arriver si tard dans ce cas, tu aurais dû me prévenir, ajoutais-je avec bienveillance.

— Ahh, tu m’tues Lili, grogna-t-elle sans pour autant cesser de sourire, remontant ses lunettes. Mais j’t’attendais surtout pour prendre des nouvelles hein, assura-t-elle.

— Je n’en doute pas, répondis-je, un brin amusée. Alors, tu viens ? l’encourageais-je en désignant l’entrée.

— Heh, quelle galanterie, musa-t-elle en passant devant moi tandis qu’elle jetait son mégot. T’es vraiment trop, toi.

— Contente de voir que tu as retrouvé ton enthousiasme, pouffais-je en la suivant de près.

Une fois à l’intérieur, j’attrapais un plateau et sélectionnais mon entrée, des œufs mimosa, tandis que ma camarade s’emparait d’une généreuse portion de pâté de campagne. Pour le plat principal, je choisissais une assiette de riz complet assorti de légumes vapeur. Améthyste de son côté, n’hésita pas à s’emparer d’une généreuse portion de frites sur laquelle trônait un steak bien juteux. Je tiquais de la langue avant de soupirer.

— Améthyste, comment fais-tu pour être aussi maigre avec ce que tu manges ? demandais-je, faussement exaspérée.

— Bah, je mange pas souvent alors j’profite ! déclara-t-elle avec un petit rire. Oh, regarde, y a du gâteau au chocolat en dessert ! Tu veux pas en prendre une part et m’la donner ? proposa-t-elle sans vergogne.

Elle ne me laissa pas le temps de lui demander ce qu’elle voulait dire lorsqu’elle disait qu’elle ne mangeait pas souvent, me réclamant déjà de lui offrir mon dessert. Je roulais des yeux, mais étrangement, mon petit sourire ne quittait pas mon visage. Je l’avais fréquentée encore moins longtemps qu’Hélène, mais pourtant, j’en étais déjà à trouver ses cabotinages touchants.
J’observais alors les différents desserts mis à disposition sur le self. Étrangement, je n’avais pas le cœur à manger un yaourt nature… Je m’emparais donc d’une part de gâteau au chocolat.
Ensuite, je tendais ma carte à la dame en charge de décompter les repas, la même que la dernière fois. Elle m’adressa un sourire entendu que je lui rendis, lorsqu’elle la bipa pour nous deux, et je pus aller m’asseoir avec Améthyste à la même table qu’hier.
Cette fois-ci, il y avait bien plus de monde, de nombreuses personnes d’à peu près mon âge, de toutes les origines et de tous les… looks. Je ne savais pas comment le définir autrement. Et bien sûr, il y avait aussi bien plus de bruit ambiant, mais cela ne me dérangeait pas outre mesure, puisque je pouvais encore très bien converser avec ma camarade.

— Hé bien, bon appétit, déclarais-je en m’emparant de ma fourchette.

— Haha, ça dalle sévère ma grande, l’appétit j’en manque pas ! s’exclama Améthyste en entamant de dévorer son entrée.

— Tu sais, il existe une expression en anglais pour qualifier ta façon de manger, fis-je remarquer après avoir délicatement mâché ma première bouchée, contrairement à elle. On dit wolfing down. Et franchement, je trouve que cela colle bien à ce que j’ai sous les yeux, expliquais-je sans animosité.

— Humf hmm, marmonna ma camarade à travers sa bouche pleine de frites. Hey, c’est plutôt cool un loup, fit-elle observer après avoir avalé bien trop vite.

— Tu vas avoir mal au ventre si tu manges ainsi, prend ton temps, exhortais-je.

— Mais j’ai les crocs, tu peux pas savoir ! justifia-t-elle, les sourcils arqués par-dessus ses lunettes.

— Oh, je vois, les crocs, le loup, très drôle, pouffais-je avec un sourire discret. Mais justement, si tu manges lentement, ton corps te cédera plus volontiers la sensation de satiété.

— Heu… sembla hésiter mon interlocutrice. Ah ouais, satiété, répéta-t-elle comme si elle venait de retrouver le sens du mot. Bon, j’vais essayer pour te faire plaisir, décida-t-elle en levant le pouce.

— Améthyste, tu es un personnage vraiment étrange, soupirais-je sans cesser de sourire. Mais ça donne envie d’apprendre à mieux te connaître, concluais-je.

— Tu veux dire que j’suis super cool ? reformula-t-elle avec un étrange geste de la main.

Je l’observais alors un bref instant, un sourire en coin, luttant contre l’envie de soupirer. Son comportement était vraiment rafraîchissant, et je pensais avoir mit le doigt sur le pourquoi du comment. Contrairement à moi, sans doute, Améthyste suivait ses instincts et ne s’imposait aucune limite l’empêchant d’être parfaitement entière. Elle me donnait l’impression d’être bien plus vivante que je ne l’étais. Je ne voudrais le lui avouer pour rien au monde, mais je la jalousais un peu pour ça. Je la pointais donc du bout de ma fourchette en plissant légèrement les yeux.

— Miss Verrecchia, vous êtes incorrigible, déclarais-je en me délectant de son expression de surprise. Comment diable faites-vous pour tirer tant de fierté d’un si indigne comportement ? ajoutais-je sur le ton de la plaisanterie, forçant un accent très français.

— Hey, heu… tu fais flipper quand tu parles comme ça ! grimaça-t-elle. Et tout le monde te dira que j’suis cool ! justifia-t-elle en tirant la langue. J’suis fam’ dans l’coin, tu peux pas test ! conclut-elle.

— Fam’ ? Tu veux dire famous ? Je vois ça, puisque tu as le numéro de tout le monde au bâtiment G et que tu te permets de leur envoyer des informations sur moi, rappelais-je en tapant le bout de ma fourchette sur la table.

— Bah, tu sais, heu, comment dire… bredouilla-t-elle. C’était pour ton bien, j’te jure ! assura-t-elle, un brin déstabilisée par mon air incrédule. Bah ouais, j’veux dire, t’as vu comment tu m’as pris la tête la première fois qu’tu m’as vu ? J’voulais pas qu’Hélène et les garçons aient une fausse première impression, tu vois ? conclut-elle.

J’écarquillais les yeux en rougissant légèrement alors que je détournais le regard en avalant ma bouchée, puis j’attrapais mon verre d’eau afin de me rafraîchir et m’éclaircit distraitement la gorge.

— Bien, tu devrais manger tant que c’est chaud, proposais-je simplement.

— Hoho, miss bourge aime pas être mise en échec, ricana Améthyste avec un sourire goguenard.

— Améthyste… mange, ordonnais-je. Et tu auras ma part de gâteau si tu es sage, ajoutais-je avec un petit rire, amusée par la situation.

Aye aye, cap’tain! s’exclama-t-elle finalement dans une douloureuse imitation d’accent britannique, retournant à son plat.

J’étais contente, vraiment. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, cela m’avait fait plaisir de voir qu’elle m’attendait à l’entrée de la cafeteria. J’appréciais ses pitreries qui, plutôt que de m’outrer, me faisaient rire. C’était sans doute parce que j’avais finalement pris la décision d’aller vers elle et d’apprendre à la connaître un peu mieux que l’on pouvait s’entendre. J’étais vraiment contente d’avoir finalement pris la bonne décision lors de notre première rencontre, et je ne ressentais aucune honte ni aucune frustration lorsqu’elle me taquinait, comme elle semblait aimer le faire. J’espérais alors faire davantage de rencontres de ce type. Rencontrer des gens différents de moi, puis apprendre à les connaître et à les comprendre, pour qu’au final, nous puissions tirer du plaisir à nous fréquenter. Ce qui souleva soudainement une question. Nous en étions déjà au dessert, Améthyste m’ayant fait la grâce de ralentir son rythme afin que l’une ne finisse pas par devoir regarder l’autre manger, les bras croisés. La cuillère à mi-chemin de ma part de gâteau au chocolat, je relevais la tête en direction de ma voisine de table qui en avait déjà tout autour de la bouche.

— Hum, Améthyste, dis-moi, commençais-je en essayant de ne pas me montrer hésitante. Tu étais vraiment contente de me revoir ? Ça n’était pas juste pour que je te rende le repas que tu m’avais avancé n’est ce pas ? Et, excuse moi, mais te souciais-tu de moi par rapport à Hélène et les garçons, ou plutôt d’eux par rapport à moi ? demandais-je, un brin anxieuse.

Même avec ses épaisses lunettes de soleil masquant son regard, je devinais que mon interlocutrice était en train d’écarquiller les yeux, sa cuillère arrêtée à mi-chemin entre elle et son assiette à dessert bientôt vide. Je me mordais nerveusement la lèvre en attendant sa réponse.

— M’enfin, heu… si, si j’suis contente de t’revoir et… balbutia-t-elle. bah j’pensais à toi comme à eux quand j’les ai texté, ajouta-t-elle avant de marquer une pause. Merde, ça d’vient gênant comme conversation là… conclut-elle avec un petit rire forcé.

— Oh, je, je suis vraiment désolée ! N’en parlons plus, excuse-moi, c’est sans doute le voyage qui m’a fatigué et… et mon jogging avec Morituri, ajoutais-je avec humeur.

— Ah ! Toi aussi y t’a fait courir ? Moi je l’ai supplié d’arrêter au bout de même pas dix minutes, t’aurais dû voir sa tronche ! Il était inquiet pour moi ce p’tit con ! conclut-elle en éclatant de rire.

— Pourquoi « p’tit con » ? demandais-je, un peu étonnée du choix des mots.

— C’est d’l’affection, justifia aussitôt Améthyste avec un geste de la main.

— Toi alors, soufflais-je. Mais, je voulais justement te dire… en fait, il y a eu un problème. En gros, disons qu’à mon inscription ici, on a oublié de me préciser la nature véritable de ce campus, alors… j’ai découvert tout cela ce matin, et j’ai failli étrangler le pauvre Mauricio, soupirais-je en baissant les yeux.

— Waouh ! Quoi ? Heu, c’est, c’est vraiment… enfin, j’comprends mais… merde, t’étais pas au jus ? Et ça va ? J’veux dire, ça peut faire un choc, déclara-t-elle, très compréhensive.

— Oui, ça ira, merci… répondis-je avec le sourire. Hélène m’a bien aidé, et de toutes façons je suis en règle administrativement parlant. C’est juste que, par un concours de circonstances, je n’étais pas au courant, expliquais-je en essayant de ne pas laisser ce souvenir me stresser.

— Ah, okay alors, c’est cool. Et si t’as besoin d’aide, hésite pas, conclut-elle avec un petit sourire.

Puis ma voisine de table retourna à l’assaut de son gâteau au chocolat sans s’attarder davantage sur le sujet. Cela semblait tellement naturel pour elle. Était-ce vraiment moi qui en faisait trop ? Étais-je trop inquiète à propos de ces étranges expérimentations ? Je n’en étais pas vraiment sûre.

— Dis-moi Améthyste, est-ce que des étudiants sont déjà tombé malade à cause de ces fameuses radiations ? m’enquis-je.

— Nan, pas qu’je sache. Et ils pourraient difficilement nous le cacher, les rumeurs vont super vite sur l’campus. Te fais pas d’bile, m’assura ma camarade.

— Les rumeurs… vont si vite que ça ? m’inquiétais-je soudainement.

— Carrément ! Dés qu’y a des ragots à colporter, c’est plus un campus, c’est les bureaux de Paris Match ! plaisanta-t-elle sans réussir à me faire rire.

Puis, comme si quelqu’un avait attendu le moment le plus embarrassant pour se montrer indiscret, une voix me parvint à travers le brouhaha diffus qui régnait dans la cafeteria.

— Hey, c’est pas la meuf qu’était en train d’pécho Mori’ dans l’herbe ?

Je serrais les dents avant de tiquer vivement, luttant pour ne pas me retourner et lancer mon plateau à la figure de celui ou celle qui venait de dire ça à voix haute. Je pris une grande gorgée d’eau fraîche pour essayer de me calmer.

— Dis-moi Améthyste, j’aurais un service à te demander, tu possèdes une Emprise n’est-ce pas ? Est-ce qu’elle te permet de tuer des gens ? grommelais-je avec humeur.

— Haha ! Non Lili, s’esclaffa-t-elle sans retenue. Mais franchement, toi et Mori’ ? J’suis vraiment déçue… souffla-t-elle d’un air faussement dramatique en détournant le visage. Moi j’pensais que t’étais une meuf qui avait du goût.

— Oh, je t’en prie ! Ce n’est pas drôle ! rectifiais-je en fronçant les sourcils. Je me lèverais bien pour aller gifler ces commères !

— Hola, du calme Lili, cool ! m’adressa Améthyste qui semblait avoir repris son sérieux. C’est qu’une rumeur à la con, tout le monde aura oublié lundi prochain, c’est comme ça qu’ça marche ici. Relax.

Je soupirais profondément, qu’en savais-je après tout ? Peut être que c’était normal, que tout le monde soit potentiellement la victime ou le vecteur de potins, dont la véracité était optionnelle. Était-ce vraiment une manière saine de fonctionner, dans ce milieu social étudiant ? Si j’en croyais ma camarade, cela avait toujours fonctionné ainsi, et personne n’en était mort. Je soupirais de nouveau et attrapais ma part de gâteau afin de la donner à ma voisine de table.

— Waouh ! Merci, sainte Lili ! s’exclama-t-elle avec bonne humeur en joignant ses mains devant-elle.

— Haha, bon sang, riais-je malgré moi en portant une main à ma bouche. Tu es vraiment un drôle de numéro, tu donnes l’impression de ne pas avoir mangé depuis notre dernier repas ensemble.

— Héhé, ouais… c’est vraiment l’impression qu’je donne ? fit-elle d’un ton très étrange.

— Attend, c’est vrai ? réagissais-je aussitôt. Tu n’as rien mangé depuis hier midi ? Mais c’est…

— Mais non, ça va ! coupa-t-elle immédiatement avant d’entamer sa deuxième part de dessert. Au fait, puis-ce que tu poses la question, tu veux que j’t’explique mon Emprise ? proposa-t-elle aussitôt.

— Hé bien, soupirais-je brièvement, inquiète mais tout de même curieuse. Oui, j’aimerais savoir, histoire de ne pas être prise par surprise, concluais-je en pensant à Mauricio.

— Hell a dû t’expliquer comment ça marche, moi j’ai l’Emprise la plus cool de toutes ! déclara-t-elle comme si c’était matière à se vanter. J’ai pas trop pigé les explications scientifiques mais il suffit que tu t’souviennes d’à quoi je ressemble, et j’peux te forcer à ne plus voir cette image de…

Elle s’interrompit tandis que je me crispais de nouveau. Les conversations au sujet de l’incident de ce matin que j’avais eu avec Mauricio se faisaient de plus en plus entendre. Être ainsi le centre de l’attention était une chose des plus désagréables. Devais-je vraiment me contenter de les ignorer sans rien dire ? Cela devenait intenable, et il semblait que ma voisine de table lisait très bien sur mon visage la honte et le profond agacement que je ressentais, car elle me tendit soudainement la main.

— Viens, on s’éclipse ! s’exclama-t-elle, se levant déjà de table. Fais moi confiance, j’suis la meilleure pour ça !

par réflexe, j’acceptais l’invitation. Après tout, j’avais terminé de manger et je ne comptais vraiment pas rester assise là une minute de plus. Je tendis donc la main à mon tour et attrapais celle de ma camarade tout en me levant.

— Très bien, je te suis, soufflais-je simplement.

C’est alors que je sentis une étrange vibration gagner ma main et se répandre dans tout mon corps, comme si les doigts d’Améthyste me transmettaient leur chaleur. En vérité, la sensation échappait à toute description que j’aurais pu formuler, mais c’était comme une sorte de courant électrique.
Ma camarade nous emmena alors loin de la table d’un pas vigoureux, m’entraînant derrière elle tandis que je faisais de mon mieux pour suivre.
Mais lorsque l’idée me vint de protester contre un tel empressement, mon attention fut détournée par un bien étrange détail. De nombreuses personnes présentes dans la cafeteria observaient la table que nous venions de quitter, un air interloqué sur le visage, ne semblant même pas nous voir lorsque nous passions à côté d’eux.
Lorsque nous fûmes presque sorties du bâtiment, certains semblaient nous chercher du regard tandis que d’autre haussaient simplement les épaules avant de retourner à leurs assiettes.

Un instant plus tard, nous fûmes dehors. Non pas devant l’entrée où l’on s’était rencontrée, mais plutôt à l’arrière de la cafeteria, qui donnait sur un petit carré d’herbe équipé de table en bois inoccupées.
N’étant plus entraînée de force par ma camarade, je relâchais ses doigts et me permettais de porter une main à ma poitrine en reprenant mon souffle, légèrement courbée par la douleur qui, sans être lancinante, persistait tout de même dans mes jambes après les événements de ce matin.

— Bon sang Améthyste, rien ne pressait tant que ça, dis-je entre deux souffles.

Et lorsque je me redressais, j’écarquillais brièvement les yeux en regardant de nouveau le décors autour de moi. je ne voyais plus Amélie. Pourtant, je sentais encore sa présence, au sens le plus antique du terme, car j’étais convaincue qu’elle se trouvait près de moi, sans la voir.

— Amélie, si c’est une plaisanterie, ça n’est pas drôle, déclarais-je à voix haute en la cherchant du regard.

— Haha, tu m’appelles par mon prénom ? C’est parce que tu flippes ? résonna la voix de ma camarade, me faisant légèrement sursauter.

— Ce n’est pas le moment ! répliquais-je en la cherchant d’autant plus activement du regard que j’avais l’impression de la sentir toute proche. Je ne suis pas d’humeur à jouer, montre toi au lieu de… de… oh, je ne sais même pas à quoi tu joues ! ajoutais-je un brin agacée.

J’étais relativement stressée par la situation. Mon état actuel me rappelait ma première rencontre avec Hélène. J’étais stressée, sur mes gardes, mon poids principalement réparti sur la pointe de mes pieds, pour être sûre de pouvoir réagir le plus vite possible en cas de danger.

— Héhé, aller quoi, si Morituri a put jouer avec toi, j’peux bien te taquiner un peu, c’est la tradition, justifia la voix d’Améthyste. Tu fais la même tête que les gars de la cafet’ tout à l’heure, pouffa-t-elle joyeusement.

— je ne plaisante pas, arrête ça, ce n’est pas drôle une seule seconde ! Et je n’ai pas été tendre avec Mauricio ! menaçais-je, désormais clairement offensée.

— Oh aller Lili, joue l’jeu quoi ! ricana Améthyste.

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’entendre prononcer ce surnom m’agaçait bien plus que je ne l’avais été la première fois que je l’avais entendu. J’avais vécu une sale matinée, c’était le moins que l’on puisse dire. Après cela, j’avais trouvé un peu de réconfort dans la musique, puis j’avais partagé un moment plaisant avec l’excentrique demoiselle. Moment qui avait failli devenir désagréable à cause des regards qui s’étaient mis à peser sur moi, mais dont elle m’avait sauvé… avant de me stresser à son tour. Ce que je ressentais était aussi proche de l’agacement que de la frustration en fin de compte.
Améthyste venais donc de dire que je faisais la même tête que les personnes que nous avions croisées en sortant de la cafeteria. Ce détail m’importait. Les autres étudiants semblaient ne plus nous voir lorsque nous nous étions levées, et actuellement, je me trouvais à leur place selon Améthyste.

— Bon sang, ne me dis pas que tu peux devenir invisible ! déduisis-je, toujours paniquée.

— Tout juste ! chantonna ma camarade.

— Bien, c’est très impressionnant, dis-je sèchement mais pourrais-tu arrêter maintenant ? Je n’apprécie pas que tu te moques de moi en jouant les… soufflais-je avant de suspendre ma phrase en sentant quelque chose m’effleurer.

— Hey, c’est pas fini, fanfaronna l’agaçante demoiselle, semblant ignorer mon énervement. Attrape-moi si tu peux ! T’es trop drôle Lili, hahahaha, tu devrais voir ta tête ! On dirait vraiment un chat qui vient de se faire éclabousser ! s’esclaffa-t-elle.

S’en était trop pour moi. Je n’étais pas d’humeur, et certainement pas pour ce genre de petit jeu consistant à se moquer de l’impuissance de l’autre. Je pensais que, elle, elle me comprendrait. Après tout elle m’avait si bien écoutée lorsque je lui avais raconté mes récents malheurs. Alors pourquoi reproduisait-elle exactement ce même schéma ? Est-ce que ma détresse l’amusait ? Je devais bien avouer que, bien plus que la première fois, j’étais réellement en colère contre elle.

— Améthyste, arrête ça, répétais-je une dernière fois du ton le plus clair et le plus sérieux possible.

Mais au lieu de s’exécuter, elle continua simplement son petit cirque en me tournant autour, m’effleurant de temps à autre, ne me laissant parfois sentir qu’un bref courant d’air, sans rien dire, comme pour ne pas me laisser d’indice sur sa position.
S’en était trop, j’en avais assez. Mais je ne comptais ni fuir ni me laisser faire pour autant. Elle n’avait pas cessé de m’agacer malgré mes remarques et mes réactions négatives, ce que je n’acceptais pas. Alors je me crispais davantage tout en fermant les yeux ; les bras croisés et les doigts serrés autour des pans de mon veston… Je serrais les mâchoires et je cessais de respirer un moment afin de tendre l’oreille. J’entendais le rythme de ses pas, ces derniers se dessinant aussitôt dans ma tête, irréguliers mais reconnaissables. Une noire, une croche, une noire, une croche, puis de temps en temps, une noire pointée suivit d’une croche et d’une noire. Le dessin et son interprétation étaient très clairs dans ma tête. Vu le rythme du bruit de ses chaussures sur le sol, elle faisait de petits pas chassés autour de moi ; les changements de ce rythme traduisant ses changements de directions. Elle essayait réellement de me perturber, elle se jouait de moi. Et à travers son silence, je l’imaginais bien se mordre la langue pour ne pas éclater de rire et révéler sa position.
Je gardais le silence, je restais immobile, continuant d’écouter et de visualiser son rythme, fâchée et rancunière…
Puis je tendis soudainement le bras et refermais ma main avec force et assurance.

— Hey ! s’étonna Améthyste en manquant de perdre l’équilibre lorsque ma main se referma sur son épaule. Hé ben, comment t’as fait ça ? Sans déconner, t’es trop fo…

Elle s’interrompit, sans doute en croisant mon regard à travers ses larges lunettes. Celles là même qui m’empêchaient de croiser le sien. Elle était de nouveau bel et bien visible, apparaissant si simplement et si soudainement devant moi, que je doutais une seconde qu’elle n’ait jamais vraiment été invisible. Je connaissais mon regard lorsqu’il était chargé de reproche et de ressentiment, et je le reconnaissais parfaitement à travers le reflet des verres teintés de la Napolitaine.

— Hé, écoute, c… c’était pour déconner, fais pas cette tête, bredouilla Améthyste en se figeant.

— Je peux pardonner à Mauricio parce qu’il ne savait pas, soufflais-je, crispée. Mais toi tu savais très bien, et tu as joué avec mes nerfs, parce que tu trouvais ça drôle ! accusais-je finalement.

Puis, plutôt que de simplement la lâcher, je repoussais son épaule de la paume de ma main avant de lui tourner le dos, resserrant les pans de mon veston autour de moi. Je m’arrêtais un moment, cherchant quoi dire, mais je ne trouvais rien. alors je commençais à m’éloigner.

— Hey, attend ! le prends pas comme ça Lili… plaida la Napolitaine.

— Ne m’appelle pas comme ça ! rétorquais-je immédiatement, peut-être plus froidement que nécessaire, en continuant de m’éloigner.

VIII) Clash

Il n’était pas loin de quatorze heures alors que je me dirigeais vers le bâtiment G pour récupérer mon sac ainsi que quelques affaires. J’essayais de ne pas penser à ce qu’il venait de se passer. En fait, j’essayais même de ne pas penser à tout ce qui s’était produit depuis ce matin. Il me faudrait du temps pour digérer tout cela, et surtout pour pouvoir commencer à imaginer pouvoir pardonner Améthyste pour s’être moquée de moi de la sorte. J’estimais avoir le droit d’être en colère, mais d’un autre côté, je n’avais pas envie de l’être. C’était un sentiment très étrange. D’ailleurs, ce mot résumait assez bien la suite d’événements qui s’étaient produits pour que je me retrouve ici et dans cette situation. Étrange.

Un rapide passage dans ma chambre plus tard, je récupérais mon sac-à-main Ophidia Gucci, dans lequel j’avais soigneusement fourré un large carnet de note et quelques stylos, en plus des petites choses indispensables habituelles. L’avantage de la fac, c’était entre autre de ne pas avoir à se trimbaler moult manuels et autres outils obligatoires.
Et tandis que je sortais du bâtiment, je consultais mon téléphone sur lequel j’avais téléchargé les horaires de mes cours. Je trouvais cela un peu étrange d’avoir uniquement un cours de deux heures en plein milieu de la journée. Mais cette excentricité était un détail si insignifiant par rapport au reste, que j’étais presque heureuse de la constater. Enfin le genre de petite étrangeté que je pouvais me permettre de prendre avec le sourire, ce qui m’aida à dé-focaliser mes pensées de toute cette histoire d’expérience et d’Emprises.

À quatorze heures moins dix, l’amphithéâtre dans lequel devait se dérouler le cours de sciences sociales appliquées était en vue. Je ne savais plus trop pourquoi j’avais choisi ce supplément dans mon cursus musical. Je me souvenais vaguement avoir trouvé mon emploi du temps trop disparate et avoir choisi des cours qui viendraient combler les vides. Ceux-là convenaient parfaitement donc, puis je n’y allais pas non plus sans un certain intérêt.
À travers la large baie vitrée qui donnait sur l’extérieur, j’affichais un petit sourire amusé en voyant une demoiselle vêtue d’un large poncho bariolé et d’épaisse lunettes de vue, frapper sans retenue un pauvre jeune homme avec un magazine, enroulé sur lui-même pour lui servir d’arme. Je notais soudainement, sans savoir pourquoi, que la scène m’aurait choquée si le jeune homme avait été l’agresseur et non la victime. Voir deux hommes mener ce genre de cirque aurait était amusant cela-dit. Deux femmes, beaucoup moins. Mais après tout, j’allais bien en cours de sociologie pour étudier ce genre de questions. En savoir davantage sur la nature et l’origine des comportements profonds qui semblent nous faire agir presque malgré nous.
C’est donc avec un certain enthousiasme que j’entrais dans l’amphithéâtre 012 et que je m’installais, dans l’une des places bordant le petit passage permettant d’accéder à l’estrade. Ainsi, toute droitière que j’étais, j’étais sûre de ne gêner personne et de ne pas être gênée.

Après m’être installée, je profitais des quelques minutes restantes avant le début du cours pour regarder autour de moi. En fait, il n’y avait pas grand monde. Que ce soit dû au fait que les cours n’avaient pas officiellement commencés où à l’impopularité de la matière proposée, j’étais tout de même surprise de trouver une salle de deux-cents places seulement occupée par une douzaines de personnes.
C’est alors que j’entendis un léger bruit derrière moi, me faisant me retourner délicatement. Un étrange jeune-homme était en train de s’installer à la place juste derrière la mienne. Il était très grand, très maigre, la peau bronzée, et portait une sorte de baggy usé ainsi qu’un vieux débardeur. Une quantité impressionnante de dog tags et autres pendentifs tenaient sur une unique chaîne qui ornait son cou, le tout cliquetant doucement au rythme de ses mouvements.

— Hey… salua-t-il mollement. Ça fait plaiz’ de voir une nouvelle, bien ou bien ? demanda-t-il avec flemme, mais avec le sourire.

— Oh, ravie de vous rencontrer je m’appelle Emily… dis-je en m’arrêtant pour ne pas donner mon nom de famille, tendant poliment la main.

Le grand jeune-homme tendit alors la sienne et décrivit un arc de cercle avant de taper délicatement dans la mienne, puis de la faire glisser vers lui avant de se frapper la poitrine. Je jouais le jeu, n’y voyant aucun inconvénient après tout ce que j’avais déjà vu. Son comportement très décontracté et son sourire me mettaient plutôt à l’aise malgré son allure et son attitude exotiques.

— C’est cool Emi’, moi c’est Evans Doroski, se présenta-t-il. J’suis pas venu t’emmerder t’sais, j’m’assoie toujours là, c’est cool ? demanda-t-il sans changer de ton.

— Oh, bien sûr… c’est cool, concluais-je avec un sourire, à demi feint seulement.

Je devrais avoir honte de l’avouer, mais en venant dans cette université, c’est ce genre de personnes différentes que j’espérais rencontrer. Différentes, mais abordables et en aucun cas dangereuses. Une pensée bien égoïste finalement, comme si un sportif cherchait à simplement tester ses limites sans jamais vouloir les dépasser.
Lorsque je me retournais vers l’estrade, après avoir entendu un bruit qui en provenait, je m’aperçus que le professeur venait d’arriver. Et il ne semblait pas être le seul, puisque plusieurs personnes étaient entrées en même temps que lui. D’une petite douzaine nous passâmes alors à une grosse vingtaine. Ça n’était toujours pas assez pour justifier un amphithéâtre entier, mais c’était tout de même beaucoup plus acceptable.
C’est alors que, dans la petite foule qui venait d’entrer, j’aperçus Améthyste qui semblait râler après la demoiselle au poncho que j’avais vu avant d’entrée. Je soupirais immédiatement en détournant le regard vers mon coin de pupitre. Elle suivait également ces cours… Avec un peu de chance elle jouerait le jeu et se contenterais de m’ignorer.

— Hey Emi’, détend toi, le prof est cool… souffla mon voisin de derrière, interprétant ma nervosité.

— Oui, je n’en doute pas, merci Evans, répondis-je poliment, ne réagissant pas au diminutif qu’il me donnait.

Un léger larsen résonna alors dans la salle, et tous se tournèrent en direction du professeur qui se tenait sur l’estrade, derrière le large pupitre équipé d’un élégant micro sur pied flexible.
Du coin de l’œil, j’en profitais pour chercher Améthyste du regard. Elle s’était assise assez loin de moi, mais sur la même latitude, pile sur le rang du milieu. Je remarquais qu’elle n’enlevait décidément jamais ses lunettes. Il était vrai que les néons à la lumière blanche et crue qui éclairaient les lieux n’étaient pas très agréables pour la rétine, mais de la à ne pas les ôter par politesse… Je secouais la tête et me reprenais immédiatement. J’ouvris alors mon bloc-note et pris un stylo en main, commençant à tapoter délicatement son capuchon comme pour me distraire de toute pensée parasite.

— un deux, un deux… dit le professeur avant de tapoter doucement le micro. Hé ben, on dirait que tout le budget son est parti dans les salles de musique, déclara-t-il avec humour. D’ailleurs, vous savez pourquoi les ingénieur du son disent toujours « Un deux, un deux » ?, proposa-t-il avant de marquer un silence. Hé bien parce que s’ils savaient compter jusqu’à trois, ils auraient pu devenir de vrais ingénieurs !

Évidemment, cela ne manqua pas de me faire rire, ainsi que tout le reste de la classe. En plus de me mettre un peu plus à l’aise, ce qui n’était pas pour me déplaire. En y repensant, n’était-ce pas la base de la politesse et de la courtoisie que de mettre ses interlocuteurs à l’aise ? Je ne savais pas s’ils seraient aussi passionnants que mes cours de musique, mais j’appréhendais assez bien ceux de sciences sociales appliquées.

— Très bien, très bien, marmonna le professeur dans le micro, excusez-moi de me mettre à l’aise, mais tout le monde sait que les vrais cours ne commencent que demains, commenta-t-il.

Nouveaux rires dans la salle, tandis qu’il en profitait pour retirer son large et élégant trench-coat sous lequel il portait un polo bleu marine par-dessus une chemise blanche. Ses cheveux et son visage, selon l’angle, lui donnaient de faux airs de Matt Smith, ce qui m’amusait. Il déposa une vieille mallette en cuir marron et usé sur le coin du pupitre, mais n’en sortit rien pour le moment. Puis il défit délicatement un bouton de son polo avant de s’éclaircir la gorge et de s’approcher de nouveau du micro.

— Bien, bonjour à tous et bienvenue dans mon cours de sciences sociales appliquées. Je me présente je suis le professeur Gilbert Krasny, déclara-t-il avant de regarder autour de lui. Apparemment pas le cours le plus populaire cette année non-plus, commenta-t-il avec humour, qualité dont il ne manquait visiblement pas. Comme vous le savez tous, il est une petite tradition à laquelle je suis attaché afin que nous démarrions l’année sur de bonnes bases, continua-t-il en haussant légèrement les sourcils. C’est celle où je prends deux d’entre vous, que je les jette dans une arène avec un couteau, et qu’on parie sur le survivant…

Des rires secouèrent encore la salle, et je n’étais pas sans sourire non-plus, j’aimais bien ce type d’humour, dans une certaine mesure.

— Bien, plus sérieusement, aujourd’hui nous allons fêter notre nouvelle année d’étude en débattant entre nous de sujets de société divers et variés, expliqua-t-il en retrouvant son sérieux. Et pour ce faire, je vais choisir deux d’entre vous parfaitement au hasard, il toussota, faisant pouffer presque tout le monde. Et je leur demanderais de débattre d’un sujet que j’aurais choisi avec la même méthode de tirage au sort, conclut-il, se faisant poliment applaudir.

Je notais alors dans un coin de ma tête que ce professeur semblait être plutôt populaire, pour que ses élèves soient aussi réactifs à ses expressions et à ses traits d’esprit. Je pouvais comprendre pourquoi d’ailleurs.

— Donc, totalement au hasard ! déclara-t-il en nous tournant le dos. Siège D24 et D52, levez-vous je vous prie !

Je pris une brève inspiration avant de souffler lorsque j’entendis le numéro de mon propre siège. Mener un débat ne me faisait pas peur, et j’avais hâte de commencer à faire mes preuves dans un contexte normal de cours normaux. Je cherchais alors du regard l’autre personne qui avait dû se lever, et je faillis sursauter de surprise en voyant Améthyste se mettre debout. Pendant une fraction de seconde, j’avais espéré qu’il s’agisse d’une erreur, mais ça n’était visiblement pas le cas. Je tournais donc le regard vers monsieur Krasny, attendant la suite de ses directives.
Il arborait un petit sourire, un peu satisfait et un peu taquin, mais résolument bienveillant. Il l’avait fait exprès évidemment, mais je me demandais bien comment. En admettant qu’il sache reconnaître les numéro des sièges par cœur, pourquoi nous avait-il choisi toutes les deux en particulier ? Et mes interrogations semblaient se lire sur mon visage puisqu’il leva brièvement les yeux au ciel en croisant les mains derrière le dos.

— Hé oui, le hasard aura choisi la nouvelle venue parmi-nous, ainsi que celle qui est allée s’asseoir à sa place habituelle sans rien dire, en faisant tout pour ne pas croiser son regard ! déclara-t-il d’un ton que je jugeais chafouin.

Et comme s’il l’avait fait exprès, c’est justement à ce moment que le regard d’Améthyste croisa le mien, tandis que moi, je ne croisais rien d’autre que les impénétrables verres bleutés de ses lunettes.
Ce drôle de professeur avait donc noté tout cela dans le comportement de l’autre demoiselle, c’est qu’il devait être au moins aussi intelligent qu’il en avait l’air. Il savait où elle s’asseyait, il avait saisi son changement de comportement, et il avait même noté qu’elle m’évitait spécifiquement du regard.

— Très bien, de quel sujet s’agira-t-il ? demandais-je vaillamment, comme pour prouver que je n’avais pas peur.

En face de moi, Améthyste, qui n’avait strictement rien installé sur son coin de pupitre, se tenait debout, légèrement courbée vers l’avant, les deux mains dans les larges poches distendues de son sweat-shirt, observant désormais notre professeur plutôt que moi.

— Hé bien j’imagine que vous pouvez commencer par vous présenter devant toute la classe, histoire que l’on sache à qui l’on a à faire, proposa monsieur Krasny avant de s’accouder à son pupitre.

Je pris une brève inspiration et tâchais de me tenir bien droite et d’assurer ma voix tandis que je me présentais, ayant compris que le professeur m’y invitait moi spécifiquement.

— Je m’appelle Emily Erina Elizabeth Lindermark, j’ai dix-huit ans, je parle couramment français, je suis venue de Londres jusqu’ici pour pour suivre le cursus d’histoire de la musique ancienne et moderne, et de perfectionnement au solfège avec la spécialisation violoncelle, récitais-je sans faillir. En plus de ce cours de sciences sociales appliquées, complétais-je finalement un ton plus bas, pour conclure ma présentation.

J’eus tout de même le droit à quelques applaudissement polis, en plus de ceux du professeur, mais je n’obtins qu’une grimace de la part d’Améthyste, qui roula nonchalamment des épaules avant de se présenter à son tour.

— Mon blase c’est Amélie, pas de putain de deuxième prénom, Verreccia et j’ai dix-neuf ans, grogna-t-elle en arrachant quelques rires à la salle. Je suis en deuxième année dans c’trou pour suivre ce cours, celui de technologie musicale et celui d’histoire de la musique moderne, et comme vous aurez deviné à mon nom d’famille, j’suis originaire du Congo ! plaisanta-t-elle avec mauvaise humeur. Mais pour les gens, je suis Améthyste, précisa-t-elle en changeant étrangement de ton, tout en remontant ses lunettes.

Elle obtint un peu plus d’applaudissement que moi. Je m’y attendais. Après tout, elle s’était déjà fait des amis en un an, elle avait eu le temps d’être populaire, avec son bagou. En tous cas, cette présentation qui parodiait la mienne ne m’impressionnait pas. Je gardais un bras le long du corps, ma main libre légèrement appuyée sur ma hanche. Il ne fallait surtout pas que je croise les bras ou que je montre un quelconque signe qui me placerait sur la défensive. Je ne céderais pas un yard de terrain.

— Très bien, ça promet ! déclara monsieur Krasny en frappant dans ses mains. Hé bien puisque nous avons à faire à deux musiciennes, le sujet est tout trouvé. J’aimerais que vous nous définissiez ensemble en quoi consiste précisément la musique. Vaste sujet n’est-ce pas ? Mais vous n’avez que cinq minutes… et top ! annonça-t-il.

Voyant que mon adversaire était trop occupée à éviter ouvertement mon regard, je décidais de ne pas laisser un silence s’installer et je prenais la main, haussant légèrement les épaules.

— C’est très facile, commençais-je, la musique, c’est l’art d’accommoder les sons mélodiquement quant à leurs hauteurs, harmoniquement quant à leur superposition et rythmiquement quant à leur placement dans le temps, expliquais-je avec fierté.

Je pensais avoir donné une description parfaite, une à laquelle on ne pourrait rien ajouter qui ne serait redondant, une description qui était à l’épreuve de toute contestation. En bref, je pensais avoir ouvert le débat en plaçant immédiatement mon adversaire dans une impasse.

— Hah, évidemment ! gloussa Améthyste sans attendre. J’imagine que t’as appris ça par cœur, dit-elle, sarcastique. D’ailleurs, elle est pas pétée cette expression ? Pourquoi on parle de cœur pour désigner le fait d’apprendre comme une putain d’machine ? demanda-t-elle en relevant la tête dans ma direction. La musique, c’est fait pour parler aux gens ! affirma-t-elle. C’est pas fait pour qu’une élite puisse se gargariser de ses certitudes sur un art qui est sensé être populaire ! accusa-t-elle carrément.

Un murmure parcourut la salle, le public ayant apparemment décidé que cette riposte était particulièrement douloureuse pour moi. Cependant, je ne changeais pas de posture ni d’attitude. Je devais faire comprendre que cette réponse ne m’avait en rien déstabilisée.

— Hé bien, je pensais qu’on parlerait de musique, mais tu préfères parler de lutte des classes, contrais-je en tournant légèrement la tête sur le côté. Et je peux savoir ce qui te met autant sur la défensive ? En quoi ma définition agresse-t-elle ta vision de la chose ? demandais-je finalement.

De mon point de vue, je m’en étais admirablement bien sorti, et le reste des élèves semblait être surpris de la tournure que prenait la discussion. Si je devais me fier à mon instinct, je dirais qu’Améthyste avait l’habitude de remporter ce genre de débats avec ce petit manège. Mais je ne la laisserais pas faire.

— Tu veux rire ? Tu veux que j’te rappelle c’qui s’est passé la première fois qu’on s’est vue ?! s’exclama-t-elle soudainement, réussissant à me prendre par surprise.

Mes deux bras étaient désormais le long de mon corps, légèrement relevé comme dans un début de posture défensive. Elle avait fait fort, allant même jusqu’à me déstabiliser. Cependant, elle allait droit dans le mur avec cette méthode. Je ne comprenais pas pourquoi elle m’attaquait ainsi de front. Elle alla même jusqu’à reprendre la parole sans me laisser répondre, comme pour souligner le fait qu’elle venait de me porter un coup.

— Laisse moi deviner, miss bourge ! Tu as été émue par les grands auteurs classiques et papa t’a payé des cours au conservatoire ? Et là, on t’a appris que la vraie musique c’était Mozart et d’autres connards en perruque ? T’as récité des études par cœur ? Tu t’ennuyais en jouant, mais t’en tirais d’la fierté parce qu’y avait des cons pour te dire qu’ils étaient fiers de toi ? Et maint’nant quoi ? Tu joues pour qui ? Pour ceux qui connaissent déjà c’que tu sais jouer par cœur ? Tu composes peut-être ? Laisse-moi rire ! Je connais les gens comme toi ! déclara-t-elle en frappant du plat de sa main sur son coin de pupitre. Vas-y maintenant, oses dire le contraire !

Contenir ma colère n’avait jamais été aussi difficile. mais je n’étais pas en colère contre ce qu’elle disait, non. Ce discours, je l’avais entendu un millier de fois, et il ne menait nulle-part. Non, mon chagrin, c’était de l’entendre de la part de cette personne en particulier. Même si je lui en voulais, même si j’étais fâchée avec elle, je n’admettais pas qu’elle tienne ce genre de discours. Je n’y faisais plus vraiment attention, mais le reste des élèves poussait des acclamations de surprise choquées, aspirant l’air entre leurs dents.

— Je refuse d’en faire une affaire personnelle, contrairement à toi, contrais-je en essayant de ne pas m’emporter, ce que je n’étais pas sûre de réussir. Alors dis nous clairement, que fais-tu, toi, pour prétendre que je ne suis qu’un singe à qui on a appris des partitions par cœur ? demandais-je en tapant de la main à mon tour sur mon pupitre. Qui es-tu pour remettre en question les grands noms de la musique ?

Honnêtement, je n’avais pas réellement de réponse à ses accusassions, alors tout ce que je pouvais faire, c’était l’obliger à répondre à la question qu’elle m’avait elle-même lancé. Au fond, c’était vrai, je n’étais qu’un petit singe savant qui pouvait répéter des partitions apprises par cœur, je n’avais aucune plus-value à apporter. Mais je voulais changer, je refusais de continuer d’être la fille à qui papa avait payé des cours au conservatoire. J’étais venue ici pour changer cela, elle n’avait donc pas le droit de me le jeter en plein visage.

— Moi, je travaille sur les sons, répondit Améthyste en retrouvant son calme. Je prends tous tes vieux auteurs, même les nouveaux, et j’y ajoute ce que je veux. Je les tords, je les plies, et je les arranges pour que les gens dansent, qu’ils kiffent d’être là où ils sont et de m’écouter. Tu vois, reprit-elle en se tournant complètement vers moi et en sortant ses mains de ses poches. Parfois j’arrange mes propres sons sur mon clavier, au feeling, puis je les mixe, je les améliore, je les étudie avec mes tripes pour en faire ce qu’ils sont, tout à l’instinct. C’est ce qu’on appelle la créativité, asséna-t-elle finalement.

Je n’avais jamais rien entendu de tel. Notre public semblait retenir son souffle. J’avais l’impression qu’elle en faisait une affaire politique, une affaire personnelle, mais en réalité, elle parlait bel et bien de musique. Elle avait une vision tellement unique, et une aversion tellement franche pour le formatage et la conformité, qu’il était largement compréhensible qu’elle réagisse de la sorte. Mais malheureusement, de mon point de vue, nous n’étions pas deux amies partageant leurs expériences et leurs opinions à cœurs ouverts, nous étions deux adversaires dans un débat. Et à travers ma rancune, je ne voulais pas la laisser s’en sortir avec une pirouette.

— Ah, je vois. Moi qui me demandais pourquoi tu tardais à expliquer ce que tu faisais, mais en fait tu n’es même pas vraiment une musicienne, comme tu viens de nous le dire, contrais-je avec acidité. Appelons les choses par leur nom, tu es une ingénieure du son c’est ça ? Tu ne sais pas jouer d’un instrument, je me trompe ? Tu appuies sur les touches de ton clavier en attendant que ça sonne bien, tu enregistres le tout et tu le modifies, c’est ce que tu viens de dire, assénais-je sans pitié. Et tu arranges également des auteurs classiques dans tes compositions pour plaire à ton public ? Donc tu es une ingénieure du son et une pilleuse de tombe, mais qui se prétend musicienne… ose dire le contraire ! concluais-je en imitant sciemment le ton qu’elle avait employé en me lançant la même réplique.

Il y eut un long silence pendant lequel Améthyste m’apparut figée, son expression était indéchiffrable à travers ses lunettes de soleil. Pourtant je voulais qu’elle me réponde, je voulais que cette dispute continue. Mais je n’entendis que des raclements de gorges et de maigres bruits provenant du reste de la salle. Puis le désagréable crépitement du micro de monsieur Krasny.

— Très bien mesdemoiselles, ça suffit pour aujourd’hui. C’était très intéressant, dit simplement le professeur.

— Rah c’est bon, j’me tire, souffla alors la voix éraillée mais parfaitement audible d’Améthyste.

Je la vis alors prendre son vieux sac bandoulière sans aucune délicatesse et tourner les talons, pour sortir de la salle, passant devant moi sans m’accorder un regard. Mais je ne fis rien pour la retenir. Pas parce que je ne le voulais pas, mais parce que je n’arrivais pas à me convaincre que je le voulais. Je ne la connaissais que depuis très peu de temps après tout.

— Verreccia ! interpella le professeur, réussissant à la faire se figer sur place. Si vous ne finissez pas toutes les deux par trouver un terrain d’entente, je vous mettrais un zéro pour le semestre, conclut-il avec un sourire en coin.

— Quoi ?!
— Quoi !?

Améthyste et moi échangeâmes un regard en nous apercevant que nous nous étions exclamé la même chose au même moment.

— Je suis très sérieux, ajouta le professeur d’un ton étrangement léger. En plus ce ne sera pas difficile, vous êtes faites pour vous entendre, déclara-t-il avec un petit rire qui anima ensuite toute la salle.

— Je suis contre ! intervins-je immédiatement. Vous avez très bien vu qu’il y avait quelque chose de personnel dans ce débat, si on peut appeler ça comme ça ! protestais-je vivement.

— Justement, répondit monsieur Krasny en haussant les sourcils. Nous sommes dans un cours de sciences sociales, pas de musicologie.

Une vague de rire parcourut la salle. Ce bonhomme savait très exactement comment faire réagir les autres et comment changer l’ambiance d’une audience. Il venait de tourner notre violent règlement de compte publique en une sorte de plaisanterie, comme si nous ne jouions que des rôles.

— Très bien, grogna Améthyste vers qui je tournais la tête. Mais j’espère que vous m’apporterez des oranges quand j’serais en prison pour meurtre ! lança-t-elle avec une grimace.

Sa tentative d’humour amer fit effet sur les autres élèves, mais ne fit par sourciller le professeur qui hocha la tête, satisfait qu’elle ait accepté ses étranges travaux pratiques.

— Très bien, vous aurez tout le temps de discuter de la manière de se débarrasser d’un corps, quand vous prendrez un café en ville toute les deux, conclut monsieur Krasny.

— Quoi !?
— Quoi ?!

Un fou-rire secoua la salle lorsque, pour la deuxième fois, Améthyste et moi nous exclamant de nouveau la même chose au même moment.

— Très bien ! intervins-je à mon tour. Mais si ça ne marche pas comme vous voulez, vous devrez admettre que vous avez manqué de flaire ! défiais-je, insolente.

— Pari tenu, Lindermak, déclara le professeur avec un nouveau sourire.

Un autre moment de silence s’installa dans l’assemblée. Le genre de silence qui laisse deviner que les gens sont attentifs et attendent quelque chose, une sorte de dénouement. J’observais alors Améthyste, comme si j’espérais, sans trop savoir pourquoi, qu’elle me vienne en aide. Sa silhouette se découpait parfaitement en contraste avec le mur éclairé aux néons blanc juste derrière elle. Le noir de son sweat-shirt semblait plus sombre, et les imprimés violets présent sur ses vêtements semblaient plus brillants.

— Okay, mais c’est toi qui paie, conclut-elle en détournant le regard et en jetant un papier sur le sol, avant de prendre immédiatement la sortie.

— Très bien, c’est décidé ! J’ai hâte de voir ce que cette expérience donnera, annonça monsieur Krasny. Nous aurons tout le loisir d’étudier la question en classe, c’est d’ailleurs une bonne opportunité de vous parler de la confrontation systématique qui a toujours existé entre conservateurs et progressistes, depuis l’aube de l’humanité…

Sa voix se fit alors plus lointaine, comme un bruit de fond, tandis que les autres élèves se remettaient à parler entre eux tout en prêtant attention aux propos du professeur. Pour ma part, j’avais les pieds entre deux marches, dans le petit escalier des gradins de l’amphithéâtre, les bras ballants légèrement, le regard braqué sur la sortie par laquelle Améthyste venait de disparaître. Je regardais alors à mes pieds et ramassais le papier chiffonné qu’elle avait jeté…
Il s’agissait un petit flyer du genre de ceux que l’on retrouvait sous les essuie-glaces des voitures. Les couleurs imprimées sur le papier glacé étaient sombres, les noirs très profonds. Mais les couleurs criardes avaient été traitées avec un effet de brillance afin de ressortir davantage. Ce flyer vantait un night-club pour sa musique et ses invités de marque. Une certaine DJ-Améthyste figurait en tête de liste. Fronçant légèrement les sourcils, je retournais le papier et découvrais un numéro de téléphone qui avait été griffonné à la va-vite, mais pas assez rapidement pour qu’elle l’ai fait après être entrée dans l’amphithéâtre. Il y avait même un petit mot qui disait « on s’envoie des textos ? », comme une invitation amicale…

— Oh, Améthyste… tu es la meilleure au jeu de la culpabilité… soufflais-je pour moi-même.

IX) Wolfmother

Améthyste semblait posséder une sorte de prédisposition naturelle à me faire culpabiliser dés que je mettais un tant soit peu en colère contre elle. C’était à la fois frustrant et humiliant, mais définitivement efficace. Aussi, suivant le cours d’une oreille distraite en prenant de vagues notes sur mon calepin, je ne pouvais m’empêcher d’examiner le flyer qu’elle avait jeté à mes pieds un peu plus tôt. Rien que ce bout de papier glacé me torturait. Avait-elle noté ce petit message maladroit ainsi que son numéro de téléphone avant, ou après que l’on se soit disputées devant la cantine ? Si elle l’avait fait avant, elle aurait eu l’occasion de me le donner pendant qu’on était à table… alors elle l’avait fait après notre première dispute, pour que l’on puisse se réconcilier. Mais si tel était le cas, alors cela signifiait que je n’aurais pas dû prendre le débat que nous avons eu aussi sérieusement. Je me posais trop de questions auxquelles je ne pouvais pas répondre, même en réfléchissant profondément, et cela me perturbait. Le stress me fit donc tapoter le bout de mon stylo sur mon bloc note, produisant une petite pulsation tandis que je me mordais la lèvre.

tactac tactac tactac

Puis je captais du coin de l’oreille mon voisin de derrière, Evans, qui fredonnait une sorte de ligne de basse, qu’il devait certainement entendre dans les écouteurs qu’il tentait de cacher sous ses dreadlocks. Je calais alors semi consciemment ma pulsation sur lui.

hum humhum hmm humhum hum
tactac       tactac         tactac

Je commençais alors à me détendre, tandis que je hochais doucement la tête. Lorsque j’étais dans un tel état, je souriais légèrement, un sourire fragile, que n’importe quelle perturbation aurait pu souffler comme la flamme d’une bougie, mais je continuer néanmoins à mener ce petit rituel afin de calmer mon esprit. Cherchant le son plutôt que de l’entendre par hasard, cette fois-ci, je perçus les sons de quelqu’un, sur ma droite, qui faisait doucement rebondir sa gomme sur son coin de pupitre. Cela faisait une excellente grosse caisse. Alors je fis défiler les marques rythmiques sur une portée qui se dessinait au fur et à mesure dans ma tête. Pas besoin de clef, juste du rythme…

hum humhum hmm humhum hum
tactac       tactac         tactac
domb         domb         domb

Je m’apaisais rapidement me laissait porter par cette petite rythmique improvisée. Il était fou de constater à quel point il était agréable de trouver, dans le désordre, quelques éléments qui concordaient entre eux quant à leur placement dans le temps. Régulier, inaltérable, bref, profondément rassurant, comme un nouveau-né qui se trouve rassuré en entendant les battements de cœur de sa mère.
Cependant, je me crispais légèrement lorsque le bruit de la gomme vint à se décaler. J’essayais donc de rattraper le tout, de me caser à un rythme qui me permettrait de concilier l’ensemble…
Cependant, je finis par tiquer de la langue, agacée par cette gomme qui produisait un si bon son, mais qui ne suivait aucun rythme régulier.
Par réflexe et par agacement, je frappais ma main sur le coin de mon pupitre et ouvrais les yeux afin de repérer la personne responsable de ce décalage.
Il s’agissait de la fille que j’avais vue tout à l’heure avant de rentrer dans l’amphithéâtre, avec son large chandail et ses lunettes rondes. Elle avait désormais cessé de faire rebondir sa gomme et m’observait étrangement.
Curieuse de ce regard, j’en cherchais la raison en tournant la tête et finis par croiser celui de monsieur Krasny.

— Lindermark, vous semblez vouloir participer, proposa-t-il en haussant un sourcil.

Je me retins de grimacer légèrement. Je devais bien avouer que je ne prêtais pas attention à ce qu’il disait jusque là, trop perturbée que j’étais. Cependant, je n’étais pas prête à l’admettre devant tout le monde. Alors je jouais le jeu de notre professeur et hochais la tête en espérant m’en sortir avec une pirouette.

— Oui, évidemment, déclarais-je simplement, attendant la suite.

— Très bien, je suis toujours ravi quand de nouveaux élèves sont aussi volontaires ! m’encouragea-t-il en réponse, d’un ton qui laissait comprendre qu’il n’était pas dupe. Je vous prierais donc de vous lever, car vous allez tenter de tomber d’accord avec votre collègue… fit-il en faisant un léger geste de la main vers ma droite.

La fille à lunettes rondes et au chandail bariolé se leva alors avec un petit sourire enjoué.
C’était donc cela, j’allais devoir débattre de quelque chose avec elle, ça ne semblait pas être bien compliqué, du moment que l’on me donnait le sujet. Au moins, les choses ne risquaient pas de déraper comme tout à l’heure avec Amélie, j’avais retenu ma leçon.
Je me levais donc à mon tour le plus naturellement du monde, attendant que ma collègue se présente devant tout le monde, comme il semblait être de coutume dans cette classe.

— Hé bien bonjour à tous ! déclara-t-elle avec un accent parisien assez prononcé. Je m’appelle Sandra Miraud, je suis en troisième année après avoir été choisie par le programme de cette belle université et je me suis donc inscrite pour toutes les matières de sciences sociales et de politique. J’ai également pris part au club d’art contemporain, car je pense qu’il est normal d’être un peu artiste lorsque l’on est une femme digne de ce nom ! conclut-elle avant de s’incliner comme si elle venait de conclure un récital.

Elle fut applaudie poliment. Pas autant qu’Améthyste tout à l’heure, mais bien plus que moi lorsque j’avais fait ma présentation. Cela faisait au moins trois ans qu’elle suivait ces cours, mais elle ne semblait pas être si populaire que cela, étrange. En tous cas, quelque chose me dérangeait un peu dans son comportement, un je ne sais quoi qui m’empêchait de la trouver sympathique.

— Très bien très bien, conclut le professeur en hochant la tête. Et comme nous savons déjà tous qui est Emily Erina Elizabeth Lindermark, récita-t-il d’un souffle, taquin, arrachant quelques rires. Je vous propose de commencer tout de suite ! Votre sujet sera… fit-il en soulevant une feuille d’un de ses dossiers, comme s’il ne comptait pas le choisir lui-même. Le féminisme, déclara-t-il finalement avant de nous inviter d’un geste de la main. C’est à vous !

Par politesse, j’attendais quelques secondes afin de voir si ma collègue souhaitait prendre la parole la première. Cependant, son regard semblait plutôt m’encourager à commencer moi-même, j’acceptais donc l’invitation avec un sourire poli.

— Hé bien, je pense que nous serons d’accord toutes les deux sur ce point, mais le féminisme est nécessaire, et a fait progresser la condition des femmes jusqu’à aujourd’hui, mais il reste encore beaucoup de progrès à faire… n’est-ce pas ? invitais-je, anticipant étrangement la réponse de Sandra.

— Hoooo, tout à fait ! déclara-t-elle avec un large, trop large sourire. C’est vrai, oui, mais la méthode n’est certainement pas la bonne qui a été pratiquée jusqu’à aujourd’hui, il faut bien le dire, le féminisme a été étouffé par les hommes ! C’est pour ça qu’aujourd’hui, il n’est pas arrivé à ses fins comme il l’aurait pu bien avant ça ! annonça-t-elle avec franchise, un sourire particulièrement convaincu étiré sur son visage.

Cependant, je restais perplexe, un peu hagarde face à son phrasé vraiment particulier. Je me vantais de parler un français particulièrement correct, et la grammaire employée par cette demoiselle me semblait étrange. Ajouté à cela le ton de sa voix un brin pédant, que j’associais à son accent parisien et son discours très étrange. J’étais plutôt mal à l’aise.

— Hum, comment cela ? demandais-je simplement.

— Hé bien, enfin ! s’exclama ma collègue en ouvrant les bras, comme si je passais à côté de l’évidence même. Regarde autour de toi : les postes à responsabilités, les hautes sphères de l’art, les métiers scientifiques… Il y a encore et toujours des hommes, que des hommes ! Et les rares fois où c’est une femme, boum ! fit-elle avec un geste de la main. Les médias, possédés par des hommes, s’exclament que c’est beau le féminisme et que c’est extraordinaire ! Mais c’est extraordinaire, alors que ça ne devrait pas ! Par justice, les femmes devraient créer une ère pendant laquelle les hommes seraient minoritaires là où ils sont majoritaires aujourd’hui ! ajouta-t-elle en écarquillant grand les yeux derrière ses épaisses lunettes. Comment pourraient-ils comprendre quoi que ce soit autrement ? Je pense que le féminisme doux et soi-disant raisonnable est encore un coup inventé par le patriarcat par peur de ce que pourrait donner une véritable pensée matriarcale ! conclut-elle en levant le doigt sur son dernier mot, comme pour y mettre de l’emphase.

Je me retins d’afficher un air trop perplexe. J’avais tellement de choses à redire sur ses déclarations et la manière dont elles étaient formulées que je restais coite un petit moment.
Essayant d’y trouver une quelconque inspiration, je parcourais brièvement le reste de la salle du regard. Les autres élèves semblaient être au mieux habitués à ce genre de discours venant de la demoiselle, ou au pire légèrement amusés. Seules les filles assises directement autour de Sandra s’échangeaient de vifs hochements de tête.
Je retins un soupir en comprenant rapidement la situation. Cependant, je ne devais pas faire d’erreur, je devrais rester courtoise et ouverte, laisser mes préjugés de côté pour cette fois-ci et partir du principe qu’elle pouvait avoir raison. Il ne me restait plus alors qu’à questionner son raisonnement pour éventuellement arriver à quelque chose de plus raisonnable.

— Je comprends ce que tu ressens, commençais-je. Mais le patriarcat oppressif n’est-il pas en train de reculer ? Comme il le fait depuis des décennies ? Si nous nous dirigeons vers le mieux, vers un équilibre, il convient de continuer nos efforts, je pense, et pas de discréditer la cause féministe en devenant oppressives à notre tour, proposais-je sur le ton le plus doux possible.

Je ne quittais pas Sandra des yeux afin d’observer sa réaction, ou plutôt son étrange manque de réaction. Cela dit, j’entendis plusieurs murmures autour de moi, les autres élèves y allaient de leurs petites remarques. La plupart semblaient soupirer en voyant déjà le débat comme sans issue, d’autres semblaient plutôt être exaspérés que je puisse espérer argumenter. Très peu de souffles étaient approbateurs autour de moi.

— Hahaha, allons allons, reconsidère ta position ! lança la demoiselle qui me faisait face avec un large sourire. Tu laisses ton éducation patriarcale de gentille Anglaise parler à ta place ! Ce n’est pas de ta faute si tu as été manipulée, allons, ouvre un peu les yeux, pour une fois ! ricana-t-elle.

Sur le coup, je ne compris pas immédiatement pourquoi les autres élèves étouffèrent un rire en réaction. Même Evans, juste derrière moi, semblait se mordre les lèvres pour ne pas sourire.
C’est alors que je roulais des yeux. Ça venait à peine de me revenir à l’esprit, mon ascendance asiatique, mes yeux à peine bridés, je venais de comprendre. Cependant, je n’allais pas relever la remarque.
Au lieu de cela, je m’apprêtais à ouvrir la bouche pour répondre que j’étais assez mature et cultivée pour prendre du recul, même sur ma propre éducation. Je m’apprêtais à lui dire que, justement, c’était parce que je remettais ces choses en question que j’étais venue jusqu’ici pour poursuivre mes études. Cependant, quelque chose me bloqua. Et mes yeux ne pouvaient plus se détacher de Sandra Miraud, il se dégageait soudainement d’elle une aura d’autorité que je ne m’expliquais pas. J’avais la sourde impression que tout le monde partageait son point de vue, que je me fourvoyais en essayant de la contredire, que ça serait bien plus sage de simplement adhérer à son point de vue sans protester. Je n’arrivais même plus à trouver mes mots pour formuler une phrase correcte, comme si j’étais une gamine face à un adulte trop impressionnant et trop autoritaire pour que j’ose lui répondre, ou même la regarder dans les yeux. Et cette pression ne faisait que gonfler, petit à petit, me poussant à simplement baisser la tête et acquiescer avant de m’asseoir bien sagement, afin d’éviter les problèmes. Ce que je ne fis pas.

C’est alors qu’un détail me frappa. Malgré ma terrible envie de mettre fin à la discussion en cédant le dernier mot à ma collègue, je n’en fis rien, car une sensation me tenaillait encore un peu l’esprit, comme un désagréable pressentiment. Cette situation n’était pas naturelle, je ne me souvenais pas avoir un jour cédé de la sorte face à quelqu’un, j’étais bien trop fière et bien trop têtue en temps normal. Alors, comment expliquer ce changement soudain ? Peut-être à cause du mal du pays, de ma contrariété par rapport à Améthyste ? Ces explications ne me convenaient pas. C’est pourquoi je serrais les dents et me dressait de toute ma hauteur.
Et rien que cela me demanda un effort considérable, comme d’oser se tenir au bord d’un précipice et d’avoir suffisamment confiance pour fermer les yeux. Sensation inhabituelle qui confirmait ce que je soupçonnais être derrière ce changement de comportement de ma part : une Emprise.
Ma détermination à ne pas céder gagna alors un peu plus de terrain lorsque je me fis cette réflexion. Il était hors de question que je perde contre ces moyens biaisés dont semblait abuser Sandra pour faire adhérer n’importe qui à sa cause. Il était vrai qu’une personne avec beaucoup de charisme et de confiance en elle pouvait faire plier la volonté d’autres personnes plus fragiles, comme un gourou de secte, un homme politique ou un homme d’affaires talentueux. Mais cette fois-ci, ça dépassait ce simple stade. Cette Miraud se dressait devant moi comme la louve alpha d’une meute à laquelle je n’avais pas d’autre choix que d’appartenir, à laquelle elle comptait me faire adhérer de force.

Je changeais alors complètement de stratégie. J’avais décidée de ne pas me mettre en position défensive afin de ne jamais laisser penser à mon interlocuteur que je me sentais agressée, mais cette fois-ci, les choses avaient pris une tout autre tournure. Elle était parfaitement consciente de son agression, et elle attendait simplement que j’y cède sans rien faire, car c’était toujours ainsi que se passaient les choses pour elle, vraisemblablement. Et mon but était de la décevoir.
Donc, sans trembler ou presque, je rassemblais la volonté de rester droite, de croiser les bras sous ma poitrine et de froncer légèrement les sourcils. Je n’en menais pas large en réalité, la défier de la sorte m’inquiétait, me faisait peur. J’avais l’impression qu’à cause de son influence, lui résister me retomberait dessus d’une manière ou d’une autre, j’avais l’impression que lutter contre elle, c’était lutter contre l’avis général. Cependant, l’idée d’être sous son Emprise, donc dans un état qui n’avait rien de naturel, gardait mon esprit en éveil, le tout fortement aidé par mon caractère particulier.

— Hein ? Alors, quoi ? Emily, ne sois pas vexée, avoue simplement que tu n’es pas objective face au patriarcat, par lequel tu t’es laissée aveugler, éduquée toute ta vie. Ça ne te semble pas évident ? ajouta Sandra sans vergogne, faisant de grands gestes avec ses mains, ce qui fit onduler son chandail.

Je tiquais légèrement de l’œil gauche, et la main qui se cachait sous mes bras croisés se crispa légèrement. Chacun de ses mots faisait un petit peu plus peser la désagréable sensation de faiblesse qui appuyait sur ma nuque et mes épaules. Mais je restais droite, mon regard restait le plus perçant possible. Et même si je n’avais pas la force de volonté nécessaire pour prononcer une phrase correcte sans trembler, je restais tout de même sur la défensive en attendant une ouverture.

— Tu ne dis rien ? Bon, quoi ? Tu as perdu ta langue ? demanda Sandra d’un ton moqueur. Tu as honte de toi, c’est ça ? Il ne faut pas voyons ! C’est normal de se laisser tromper par les phallocrates quand on ne sait pas la vérité, quand on est jeune, on pourrait devenir amies, et je t’expliquerais t-

VLAM !

S’en était trop. Voilà qu’elle me posait en petite chose ignorante avant d’arriver en sauveuse et de prétendre être la plus raisonnable de nous deux. Cependant, son discours irréfléchi et unilatéral m’avait tellement mise en colère que j’avais trouvé un bref instant la force mentale de protester. Pas sous forme de mots, pas encore, mais je l’avais interrompue en frappant violemment mon coin de pupitre du plat de ma main, ce qui eu deux effets. Le premier fut de la déstabiliser, de la faire sursauter, et d’ainsi lui faire perdre un peu de son Emprise. Le deuxième fut une vive douleur dans toute ma main et une bonne partie de mes doigts, ce qui me tint éveillée et en colère, aussi stupide que cela puisse paraître.
Je laissais alors flotter une ou deux secondes de silence afin de me ressaisir le plus rapidement possible de la torpeur dans laquelle elle m’avait plongé, avant de m’exclamer :

— Je suis restée muette face à tant d’inepties !

Un souffle d’étonnement parcourut l’amphithéâtre, je vis même monsieur Krasny hausser un sourcil du coin de l’œil. Vraisemblablement, j’avais surpris tout le monde par ce soudain retournement de situation. Mais pas de relâchement, je devais continuer au maximum, je n’aurais peut-être pas d’autres occasions de riposter. Et bien que mon accent londonien fut désormais hors de contrôle, j’enchaînais :

— Faire croire aux autres qu’ils sont manipulés avant de leur pointer un ennemi tout choisi du doigt, c’est encore plus bas que les plus basses méthodes de manipulation de masse des dictateurs patriarcaux les moins imaginatifs de l’histoire ! déclarais-je d’un souffle, surprenant davantage l’horrible demoiselle et me défaisant complètement de son Emprise. Ton attitude méprisante et méprisable décrédibilise le vrai féminisme ! Tu prétends que les hommes sont les ennemis des femmes par nature ! Mais est-ce que tu as seulement essayé de dire ça à voix haute sans utiliser ton Emprise, un jour ? Pour te rendre compte à quel point c’est stupide et immature !

Une série de rire, de sifflements légers et de souffle d’approbation parcoururent alors les autres élèves, certains se mordant la lèvre en agitant leur main comme pour souligner la gravité de l’insulte que je venais de faire à Sandra. Mais je n’avais pas fini, je n’allais certainement pas lui laisser l’opportunité de répondre à une question. Je devais l’enterrer immédiatement afin qu’elle ne puisse pas revenir à la charge.

— Maintenant, laisse-moi deviner ton surnom, Sandra Miraud ! Si j’ai bien compris les règles tacites en vigueur sur ce campus, le tien doit être « Misandre » ! déclarais-je vivement, ayant simplement besoin de voir la réaction sur le visage de l’horrible demoiselle pour savoir que j’avais vu juste. Tu vois, tu as beau essayer de leurrer les gens, ils t’ont trouvé un surnom qui ne leur laissera jamais oublier que tu n’es qu’une fille haineuse à la pensée unilatérale ! accusais-je en la pointant du doigt avant de porter ma main à ma poitrine. Mon surnom est Lili, m’exclamais-je, sur ma lancée. Et je vous préviens, tous, que je ne suis pas un sujet d’expérience pour vos Emprises ! Et que j’y riposterais comme à n’importe quelle agression ! concluais-je.

ding ding

Ce bruit singulier me fit tourner la tête dans sa direction. Et à ma grande surprise, il s’agissait de monsieur Krasny qui venait de frapper une petite cloche, certainement sortie de son sac, comme s’il s’agissait du signal de la fin d’un round de boxe. Cet homme faisait vraiment de l’humour dans toutes les situations. Mais sur le coup, je le remerciais intérieurement d’avoir mis fin à un moment qui aurait pu devenir un peu gênant pour moi. Dans mon élan, j’avais tacitement menacé tout le monde de représailles s’ils essayaient de m’entourlouper avec leurs Emprises, et je le pensais. Mais ça n’avait peut-être pas été une bonne idée de le dire à voix haute.

— Très bien, très bien, c’est terminé ! déclara le professeur avec un petit sourire en coin. Et le vainqueur est…! dit-il en faisant tambouriner ses doigts sur le coin de son bureau, singeant un roulement de tambour. Personne ! déclara-t-il finalement.

Un murmure de stupeur parcourut le reste des élèves tandis que je me contentais de pincer les lèvres le plus discrètement possible.

— Eh bien oui, continua le professeur en haussant les sourcils. Le but était de vous mettre d’accord sur le féminisme et… vous avez échoué, constata-t-il en haussant les épaules. Cependant, cela m’évoque tout de même un sujet d’étude intéressant ! enchaîna-t-il comme si de rien n’était. En effet, nous pouvons voir que Miraud a tenté de mettre Lindermark d’accord de gré où de force, tandis que cette dernière a préféré sauver ce qu’elle considère être juste, quite à laisser de côté l’objectif du débat. C’est une attitude très intéressante qui nous conduira à faire cours sur la pression sociale et ses effets sur la soumission, la rébellion ou l’autonomie…

Je soupirais profondément en posant mes deux mains sur mon coin de pupitre, reprenant mon souffle, ne m’étant même pas aperçu que j’en manquais. Les autres élèves avaient retourné leur attention vers monsieur Krasny, et Sandra Miraud semblait être en train d’essayer de tirer des rayons lasers avec ses yeux dans ma direction. C’était donc parfaitement naturel ici, on m’avait bel et bien raconté toute la vérité. Ces étranges pouvoirs, dont j’étais la seule à être dépourvue, étaient une norme. Cependant, plutôt que de me décourager, cette pensée renforça ma détermination. Je m’en été très bien tirée jusqu’ici, j’avais toujours réussi à me sortir des situations dans lesquelles me mettaient ces manieurs d’Emprise. Sans compter ma curiosité et ma fierté. J’avais envie de voir en quoi consistait vraiment toute cette expérience, et jusqu’à quel point je pouvais continuer de refroidir les hardeurs de ceux qui pensaient avoir un ascendant sur moi à cause de leurs stupides aptitudes. Cette dernière pensée était certes égocentrique, peut-être même prétentieuse, mais j’avais besoin de me prouver que je pouvais vaincre, je ressentais le besoin de montrer que j’étais forte, afin de dissuader quiconque de s’en prendre à moi.
Je jetais un coup d’œil rapide à l’horloge accrochée sur le mur au-dessus de l’estrade du professeur et constatait que les quinze heures sonneraient d’une seconde à l’autre. J’avais très envie de partir, mais je restais assise par politesse, jusqu’à ce que monsieur Krasny lui-même déclare que les cours étaient terminés.
Mes affaires étant déjà rangées dans mon sac, je n’avais qu’à enfiler mon veston beige avant de me lever et de tourner les talons vers la sortie. Je n’avais pas d’autre cours pour aujourd’hui. Le premier jour démarrait lentement, semblait-il.

Je laissais donc derrière moi les autres élèves qui semblaient vouloir rester pour discuter du cours entre eux, où avec le professeur qui semblait se faire une joie de parler avec eux. Pour ma part, je n’étais pas d’humeur, et je n’avais pas envie de leur imposer ma mauvaise humeur comme première impression persistante.
Aussi, une fois hors de l’amphithéâtre, je pris une profonde inspiration et soupirais tout ce que je pouvais en remontant le couloir. Améthyste était une chose, une personne avec laquelle je ne voulais pas être fâchée, avec laquelle je ferais de mon mieux pour me faire pardonner. Mais cette Misandre, elle était bien trop toxique pour que je m’en fasse autre chose qu’une ennemie. Tout dans son attitude, dans sa façon de parler et dans son discours me dégoûtait. J’étais la première à lutter contre le patriarcat, de la manière la plus littérale possible, j’étais la première à ne pas me laisser faire par les hommes, et aucune de mes actions n’était entravée par ma condition de femme. Alors j’estimais qu’elle n’avait tout bonnement pas le droit de me parler de la sorte, et surtout pas en abusant de son Emprise pour me faire céder.
De rage, je frappais du poing le plus fort possible sur l’objet le plus proche, une porte en fer blanc qui se trouvait juste derrière moi.
Le coup fit grand bruit et résonna longuement, ce qui me calma étrangement, lorsque je me demandais si je n’avais pas fait trop de bruit.
Je me tournais alors pour observer la porte en question : il s’agissait simplement d’un accès technique, à la chaudière sans doute, ou à des fournitures entreposées. La porte n’avait rien, évidemment, et le bruit n’avait pas non plus l’air d’avoir dérangé quelqu’un.
Je haussais donc les épaules et m’apprêtais à partir, lorsqu’un léger son me retint, comme un sanglot.
Je me retournais donc et plaquais l’oreille contre la porte, intriguée… Quelqu’un était bel et bien en train de pleurer là derrière. C’était vraiment étrange.
Sans y réfléchir davantage, je posais la main sur la poignée et ouvrit la porte.

— Il y a quelqu’un ? appelais-je d’une voix qui se voulait rassurante. J’ai entendu pleurer, est-ce que ça va ? m’enquis-je immédiatement.

Pour toute réponse, les sanglots ne firent que devenir un peu plus audibles tandis que je passais la porte avant d’en lâcher la poignée pour protéger mes yeux de la lumière trop vive qui m’arrivait dans les yeux. Je me trouvais en haut d’un petit escalier, et l’ampoule chargée d’illuminer la sorte de cave en contrebas se trouvait pile à hauteur de mon regard. Une bonne vieille ampoule à incandescence particulièrement irritante pour la rétine, je descendis donc les quelques marches en plissant les yeux et cherchais l’origine des sanglots du regard. Pendant ce temps, j’entendis le son de la porte qui se refermait sous l’effet du vieux groom grinçant.

— Est-ce que ça va ? demandais-je en apercevant une silhouette, mes yeux s’habituant petit à petit à la luminosité.

— V… vas-t’en ! pleurnicha une petite voix au timbre inhabituel. Va-t’en, je te connais pas ! Tu es pas ma sœur, c’est ma sœur qui vient me chercher, va-t’en ! s’écria la voix qui semblait être empreinte de plus en plus de panique.

Devant moi, assis sur un petit tas de cartons parmi d’autres piles plus hautes et tenant un paquet de bande dessinée contre lui, se tenait un enfant d’environ douze ans. En tous cas, il ne semblait pas être suffisamment jeune pour tenir un discours aussi infantile.
Je m’apprêtais à répondre, à essayer d’apaiser ses craintes, lorsqu’une terrible vague de froid me tétanisa soudainement, comme un violent courant d’air malgré le fait que la pièce soit fermée. Je tremblais soudainement de froid, comme si je me trouvais sous la neige. Pourtant, mon souffle ne formait aucune buée.
Et la sensation ne fit que s’intensifier lorsque le jeune garçon se recroquevilla un peu plus sur lui-même en criant de nouveau :

— Va-t’en ! Tu me fais peur ! Va-t’en !!

X) Trapped Under Ice

Rapidement, mes doigts commencèrent à s’engourdir inexplicablement. Il n’y avait aucune raison pour que l’air autour de moi se soit refroidi, mais pourtant, je sentais un froid soudain contre ma peau. Je lâchais mon sac à main qui tomba lourdement sur le sol, avant de reculer d’un pas. Mes muscles me faisaient mal, mes jambes semblaient même souffrir de devoir porter mon propre poids. J’essayais alors de forcer mon corps à se détendre, de le faire s’arrêter de trembler en calmant ma respiration, mais l’exercice était loin d’être simple.

— Va-t’en ! Je te connais pas ! Tu fais peur ! s’écria l’enfant qui se tenait à quelques mètres de moi.

Je relevais doucement la tête, faisant tout mon possible pour ignorer le froid qui me saisissait. J’essayais de convaincre mon esprit qu’il s’agissait d’une illusion, d’une simple impression, d’une vision de mon subconscient. Ce froid ne pouvait pas être réel, et je fis rapidement le lien avec ce que je savais déjà. À tous les coups, il s’agissait d’une Emprise, du genre dont m’avait parlé Hélène.
Et l’histoire d’un marin mort de froid me revint subitement en mémoire. Au collège, j’avais lu une histoire fascinante dans un livre de psychologie. Un jeune mousse embarqué sur un cargo réfrigéré, avait été retrouvé mort de froid, après s’être enfermé par accident dans l’un des conteneurs. Cependant, la chambre froide en question avait été inactive du début à la fin du voyage, car elle ne contenait aucune marchandise. Ce pauvre marin était mort d’engelure et de lésions causées par le froid, uniquement parce que son cerveau était convaincu de se trouver dans un congélateur géant.
Cependant, même forte de ce savoir, j’avais du mal à lutter contre cette sensation. Je la repoussais tant bien que mal, mais sans jamais réussir à la chasser. l’Emprise de ce jeune garçon était particulièrement inextricable.

— A-arrête ça tout de suite ! réprimandais-je d’une voix marquée par des frissons de froids. Je ne peux pas m’en aller si tu ne me laisses pas bouger !

— Non ! Va-t’en ! Va-t’en va-t’en va-t’en !! cria-t-il de plus en plus fort.

Et cela eut pour seul effet d’accentuer la sensation de froid qui me paralysait. Mon esprit n’était pas assez fort pour lutter contre l’étrange pouvoir de ce garçon. Il fallait que je parvienne à le convaincre d’arrêter, mais je ne savais pas comment faire. Visiblement, il ne voulait pas communiquer avec moi, il avait bien trop peur, pour une raison qui m’échappait. Pourtant, il avait l’air d’avoir au moins une dizaine d’années, au grand minimum. Un petit garçon aux cheveux châtains coupés au bol, habillé d’une salopette et d’un pull. Pour ce qui était de savoir ce qu’un garçon aussi jeune faisait ici, c’était le dernier de mes soucis.
Cédant à la sensation glacée qui continuait de pulser dans mon corps, je tombais à genoux en essayant d’amortir ma chute avec mes mains. Et mes doigts et mes paumes gelés protestèrent immédiatement en m’envoyant une vive douleur.
Peu importait que je tire les manches de ma chemise blanche, jusqu’à mes poignées, peu importait que je serre autour de moi mon veston beige, le froid semblait ramper sous ma peau.
Si je me mettais davantage en colère contre le garçon, cela ne ferait qu’empirer son Emprise. Je pouvais essayer de l’atteindre au plus vite et de le faire cesser moi-même, mais comment ? Je ne savais pas comment il fonctionnait. Il ne semblait pas devoir me regarder pour activer son pouvoir, et vu la façon dont il paniquait, il ne semblait pas non plus avoir besoin de se concentrer. Nul doute que son Emprise prenait appuie sur ses émotions pour fonctionner, et je ne pouvais rien faire pour les stopper. Cependant, l’idée me traversa de tenter de l’assommer tout simplement, mais je ne savais ni comment faire, ni si j’en aurais la force. Et puis, même dans une telle situation, je me refusais à frapper un enfant.
Les battements de mon cœur défilèrent rapidement : croche, noire, demi soupire, croche, noire… parfois en crescendo, parfois en diminuendo, mais toujours irréguliers.

— Comment tu t’appelles ? soufflais-je alors de la voix la plus calme possible.

— Va-t’en…! répondis le gamin en cachant son visage derrière les bandes dessinées qu’il tenait toujours, l’une d’elles laissant voir une jeune femme en tailleur rouge. Va-t’en… répéta-t-il.

Le froid continuait toujours, mais il avait cessé de s’amplifier. Mon cœur reprit un rythme stable, mais toujours un peu trop rapide.

— Je m’appelle Emily, dis-je en tapotant mes doigts tremblants de froid contre ma poitrine. Emily, répétais-je, me disant instinctivement qu’il faudrait faire au plus simple avec ce garçon.

— Tu es pas ma sœur ! conclut-il tandis que le froid se renforçait, ne semblant même pas m’écouter.

Cette fois-ci je pris une grande inspiration et soufflais profondément, les deux mains posées sur le sol, les genoux et les orteils douloureux. Cependant, je ne laissais pas tomber, il fallait que je finisse par savoir communiquer avec lui avant de mourir de froid.

— Tu aimes les bandes dessinées ? demandais-je en articulant de mon mieux malgré ma voix tremblante.

L’enfant me lança un étrange regard, puis retourna se cacher derrière ses possessions.

— Elles sont à moi ! lança-t-il.

— Elles ont l’air très bien, continuais-je sans trop me démonter, où en tous cas le moins possible.

— Ou-oui, mais tu es pas ma grande sœur ! répondit-il, apeuré mais moins paniqué.

Le résultat se fit immédiatement ressentir, la poigne glaciale qui m’enserrait sembla se desserrer légèrement. Mais je ne devais pas me relâcher maintenant. Mon cœur s’était accéléré, mais je devais rester calme.

— J’aimerais avoir une grande sœur, tentais-je.

— Moi, j’ai une grande sœur ! déclara simplement le gamin.

Cela n’eut aucun effet, ni positif ni négatif. Cependant, un soupçon commençait à naître en moi. La partie de mon cerveau qui essayait sans cesse d’expliquer le pourquoi du comment tournait à plein régime, et une conclusion commençait à se former… cela aurait dû me paraître évident, mais au vu des circonstances, on ne pouvait pas me reprocher de ne pas y avoir pensé plus tôt. Cet enfant souffrait probablement d’autisme, ou de quelque chose de similaire. Je ne prétendais pas connaître le sujet, mais mon intuition me dirigeait dans cette direction. Cela ne me donnait presque pas d’indice sur la marche à suivre pour communiquer, mais au moins, je pouvais à présent rationaliser son étrange comportement.

— Je veux rentrer chez moi, articulais-je sans changer de ton, misant sur la régularité de ma voix pour ne pas le déstabiliser.

— Rentre, vas-t-‘en, me souffla l’enfant en me jetant de nouveau un bref regard.

À présent, le froid avait suffisamment reculé pour que je puisse me remettre debout, même éventuellement tenter de fuir, mais un bref coup d’œil vers la porte étouffa cette idée. Il n’y avait pas de poignée de ce côté, j’étais enfermée. Et moi qui pensais que ce genre de scénario n’arrivait que dans les mauvaises séries télé.
Je pris alors la décision de ne pas bouger, décidant de miser sur la constance de ma posture et de ma voix pour ne pas surprendre mon jeune interlocuteur.

— Je ne peux pas rentrer chez moi, articulais-je.

— S-si tu veux lire des BD, rentres chez toi, vas-t’en !

Le froid se renforça très légèrement. Mais mon cœur resta stable.

— Il fait trop froid, répondis-je lentement.

Je n’eus pas de réponse, pas même le moindre regard. Cependant, je n’oubliais pas qu’interpréter les réactions de ce jeune garçon selon mes critères habituels était une mauvaise idée. Je ne pensais pas l’avoir offensé, car le froid ne se renforçait pas, mais je ne pensais pas l’avoir apaisé non plus. Le frisson glacé qui me tenaillait les chairs été resté le même. Peut-être était-il en train de réfléchir à ce que j’avais dit. De mon côté, je m’inquiétais vraiment pour les battements de mon cœur. J’avais entendu dire que les artères pouvaient beaucoup souffrir du froid et que cela pouvait entraîner des baisses de tension, ce que mes légers vertiges me laissaient deviner.
Une fois de plus, je respirais lentement en essayant d’écrire mon rythme cardiaque sur une partition, espérant qu’une image mentale stable aide mon cœur à se stabiliser.
Je pris une grande inspiration, essayant toujours de me calmer, et demander avec douceur :

— Comment tu t’appelles ?

— Je… te le dirais pas !

— Moi, on me surnomme Lili, dis-je. Tu trouves que c’est joli ?

— …Oui…

Le froid s’affaiblit alors un peu plus, et je retrouvais même des sensations normales dans le bout de mes doigts. Je levais alors légèrement les yeux et constatait un changement dans l’expression du jeune garçon. Il souriait, étrangement, mais il souriait. On aurait dit qu’il venait tout juste d’enregistrer mon surnom, comme si c’était la première fois qu’il accordait réellement de l’attention à ce que je lui disais.

— Lili, répéta-t-il avec joie. L’espiègle Lili ! déclara-t-il en brandissant une vieille bande dessinée, laissant tomber les autres sur le carton sur lequel il était assis. Comme ça ? me demanda-t-il.

Je gardais mon calme, ignorant le léger voile noir qui tomba brièvement devant mes yeux lorsque je me redressais, pourtant le plus doucement possible, posant la main sur le mur le plus proche pour me soutenir. Ce froid, même s’il était illusoire, avait sapé toutes mes forces, je craignais même d’être tombée malade. Mais ça ne serait rien si je pouvais survivre à cette rencontre.
Cependant, tandis que je me mettais debout, je prenais bien garde à ne pas me rapprocher de l’enfant. Pour qu’il ne pense pas que je veuille m’en prendre à lui. Je plissais ensuite les paupières pour examiner la couverture de l’album qu’il tenait. Au vu du dessin et de l’usure du carton de la couverture, il devait au moins dater des années quatre-vingt-dix. La couverture représentait une jeune femme blonde au tailleur rouge, en train de courir aux côtés d’un jeune garçon en marinière accompagné d’un perroquet. L’album titrait : Lili et le petit duc.

— Oui, comme ça, approuvais-je d’un ton légèrement plus enjoué, tentant de marquer mon approbation, malgré ma difficulté à me tenir debout.

— C’est bien, c’est bien, j’adore Lili ! déclara-t-il, visiblement enjoué, commençant à feuilleter les pages.

Je titubais légèrement en arrière et me rattrapais rapidement au mur par réflexe.
C’est alors que je ressentis quelque chose sous la paume de ma main, un tuyau qui courrait le long du mur depuis un coin de la pièce. J’écarquillais brièvement les yeux en sentant un très bref début de chaleur, qui devint beaucoup plus vif par la suite. Il s’agissait d’un conduit d’eau chaude qui, d’après le bourdonnement que j’entendais, venait tout juste de se mettre en marche. Quelqu’un devait être en train de tirer de l’eau chaude quelque part. Je portais alors immédiatement mes deux mains sur le tuyau afin de les réchauffer et poussais un soupir de soulagement en me laissant aller à un dernier frisson. La terrible Emprise du jeune garçon m’avait enfin quittée, et je pouvais me réchauffer les mains, je pensais être tirée d’affaire. Cependant, une vive douleur, comme un choc électrique, me traversa la peau, du bout des doigts jusqu’aux poignets.
J’avais vraisemblablement commis une erreur. Aussi, je laissais échapper un cri de douleur, n’ayant pas la présence d’esprit ni l’énergie de le contenir, tandis que je reculais vivement mes mains.
Ce qui ne manqua pas de faire paniquer le jeune garçon :

— Pourquoi tu cris ? j-j’ai rien fait ! J’ai rien fait ! gémit-il, presque en colère.

— Non, tu n’as rien fait, tu n’as rien fait, répondis-je immédiatement en regardant mes doigts, tremblant sur mes jambes. C’est moi, c’est moi, ajoutais-je en m’imaginant que répéter deux fois mes mots aurait une quelconque efficacité.

Je constatais alors avec horreur que le froid commençait à revenir, et que ma peau était comme fissurée par endroits, rougie, faisant ressortir mes veines bleuies par le froid. Et à travers ces fissures s’écoulait mon sang, comme si je m’étais violemment coupée. Je sentis alors mon cœur repartir en crescendo de plus belle, le stress me prenant par surprise. Je ne parvins donc pas à contrôler correctement ma respiration.
Mon sang coulait par de multiples fissures, jusque sur le sol. Je l’entendais goutter à un rythme régulier, chaque goutte s’inscrivant sur la partition au tempo déjà endiablé qu’imposait mon cœur.
Je devais me calmer, je le savais, je ne devais pas céder à la panique, et je devais encore moins laisser le gamin paniquer à ma place en me voyant blessée.
Puis soudainement, j’entendis la porte de cette petite cave s’ouvrir à la volée :

— Qu’est-ce qui se passe ici ?! s’écria une voix au timbre haut perchée que je reconnus immédiatement.

Tenant fermement mes mains contre les pans de mon veston pour endiguer mes saignements, je sentis le froid disparaître soudainement, puis je me tournais vivement pour découvrir la silhouette qui se découpait dans la lumière du seuil de la porte.

— Misandre ! m’exclamais-je alors en écarquillant les yeux.

— Lindermark !? Qu’est-ce que tu fais là ?! Qu’est-ce que tu as fait à mon petit frère !? s’égosilla-t-elle en se dirigeant vers moi, titubant maladroitement dans sa précipitation.

— C’est à moi de te demander pourquoi tu caches un enfant sur ce campus ! ripostais-je immédiatement. En l’enfermant dans un lieu pareil, alors qu’il possède une Emprise aussi dangereuse !

Mon interlocutrice se figea, tandis que le jeune garçon semblait nous observer d’un air parfaitement neutre, tapotant ses mains sur la couverture de sa bande dessinée.

— Tu… tu aurais dû partir ! tenta de justifier Sandra.

— Oh, j’aurais bien aimé ! ripostais-je d’un ton corrosif. Mais quelqu’un a retiré la poignée intérieure de la porte !

L’horrible demoiselle qui me faisait face affichait une expression absolument indéchiffrable, mais nul doute qu’elle devait être perplexe, en colère, ou au moins, je l’espérais, un peu honteuse.

— C-c’est une question de sécurité ! s’écria-t-elle en farfouillant dans son grand sac en toile d’où elle sortit la fameuse poignée. Tu n’avais rien à faire ici !

— Parce que lui, oui ?! rétorquais-je, crispant un peu plus mes mains.

— Et où veux-tu que je le laisse espèce d’idiote !! s’emporta Miraud en frappant du pied.

— Grande sœur ! lança le jeune garçon.

— Pas maintenant Jean-Baptiste, adressa Sandra en se tournant vers son petit frère, usant d’une expression faciale, d’une gestuelle et d’un ton bien particuliers. Tu ne sais rien de rien ! continua-t-elle à mon intention.

— Donne-moi au moins une bonne raison ! grognais-je, prête à mordre à défaut de ne pas pouvoir la gifler. Donne-moi au moins une bonne raison pour laquelle j’ai failli mourir de froid !! lançais-je en appuyant bien sur mes derniers mots.

Nul besoin de dire que je ne ressemblais plus à rien. Mon visage et mes yeux devaient être rougis par le froid, les mèches de cheveux sur mon front étaient emmêlées, mes lèvres étaient sèches, et les nombreux cheveux qui s’étaient échappés de ma queue de cheval me collaient au visage. J’étais complètement ravagée.

— Tu veux savoir ? Très bien ! répliqua Sandra sans trop se démonter. J’ai été sélectionnée pour l’expérience, contrairement à toi qui a certainement dû payer tes propres frais ! Et j’en ai profité pour fuir de chez mes parents avec mon petit frère. Parce qu’ils voulaient le mettre sous traitement médicamenteux, juste pour qu’il se tienne tranquille, sans penser à lui, à son bien-être !

— Et tu penses à son bien-être en le laissant ici ?! accusais-je en regardant autour de moi.

— Tu ne comprends pas ! Je m’occupe de lui entre les cours ! Mais je ne peux pas le laisser seul dans ma chambre au dortoir, il se ferait remarquer ! Je suis devenue amie exprès avec mes voisines de dortoir, pour leur faire promettre de se taire ! Je sortirais avec un diplôme et je pourrais m’occuper de lui ! déclara-t-elle, très énervée.

Pendant ce temps, le dénommé Jean-Baptiste semblait commencer à pleurer d’une étrange manière, cachant son visage derrière ses mains en restant bien droit et en se balançant de gauche à droite.

— Je vois… soufflais-je, bien obligée d’admettre que si cette histoire été vraie, alors je n’avais pas mon mot à dire. Mais pourquoi cette haine des hommes ? Toi qui aimes ton frère ! demandais-je en désespoir de cause.

— Tu ne penses vraiment à rien ! pesta Sandra. Toi, forcément, tu es à l’abri socialement et financièrement ! Mais pense à mon petit frère ! Tu crois qu’il pourra vivre et s’épanouir dans un monde où les mâles doivent dominer et montrer qu’ils sont les plus forts ? Dans un monde où des femmes dévoyées par le patriarcat attendent des hommes qu’ils leur donnent tout ?!

— Étrangement, je comprends ta logique, avouais-je en grimaçant, autant de douleur que de dégoût de devoir admettre une telle chose. Mais ton frère serait mieux dans une école, comme les enfants de son âge ! La France n’est-elle pas le pays de l’aide sociale par excellence ?

— Même si je le pouvais, je ne laisserais pas une association gouvernementale mettre mon petit frère dans un établissement où on le laisserait moisir en le gavant de médicaments ! Et je te rappelle que je ne suis même pas sa tutrice légale !

— Okay, c’est bon ! grognais-je en réponse, reculant pour m’adosser au mur derrière moi. Je laisse tomber, fais comme tu veux !…

Je laissais planer un moment de silence, frissonnant de tout mon corps un bref instant. J’entendais les étranges pleures du jeune garçon qui avait failli me tuer de froid, la respiration laborieuse de Sandra, anxieuse et en colère, qui couvrait même le bruit de la mienne. Je pouvais entendre mon cœur battre de façon irrégulière.

— Je ne dirais rien, promis-je finalement en fixant Miraud dans les yeux. Je respecte ce pour quoi tu te bats malgré tout… Mais en échange, tu vas devoir m’expliquer ton emprise et promettre de ne plus jamais l’utiliser pour soumettre des gens à tes idées ! réclamais-je.

— Quoi ?! Non mais pour qui tu te prends espèce de- !

— Grande sœur… appela de nouveau le jeune garçon qui était venu près de Sandra pour tirer sur son chandail. Grande sœur, regarde, c’est Lili… gémit-il en tendant sa bande dessinée à sa grande sœur.

Cette dernière baissa alors les yeux sur son petit frère, auquel elle semblait tenir plus que tout, et se mordit la lèvre avant de soulever ses épaisses lunettes rondes pour passer un revers de main sous ses yeux. Puis elle caressa les cheveux du jeune garçon et prit une inspiration avant de souffler.

— Très bien, fit-elle sèchement en me regardant de nouveau. Mon Emprise active la zone du cerveau qui correspond à la peur, d’une manière qui force les autres à me craindre. C’est particulièrement pratique pour s’imposer comme figure d’autorité, conclut-elle.

— Je vois… et j’imagine que ton petit frère manipule la perception de la température. C’est particulièrement dangereux, concluais-je.

— Oui, mais il ne se déclenche jamais quand je suis là ! Tu es contente maintenant ? Tu as intérêt à la fermer sur toute cette histoire ! aboya Sandra, son visage rougissant de colère.

— Je ne suis peut-être qu’une petite bourge aisée, avouais-je. Mais je tiens toujours mes promesses ! Tâches d’en faire autant, rappelais-je en fronçant les sourcils.

Miraud ne répondit rien, se contentant de renâcler légèrement avant de prendre son petit frère par les épaules et de le ramener contre elle. Puis elle se dirigea vers la sortie, fixant de nouveau la poignée dans la porte avant de quitter les lieux, tandis que Jean-Baptiste se tournait une dernière fois vers moi en agitant la main :

— Au revoir Lili ! déclara-t-il tandis que sa grande sœur l’entraînait au loin.

Je soupirais en relâchant doucement les pans de mon veston pour examiner mes mains. Elles avaient cessé de saigner, mais les horribles fissures de ma peau, provoquées par le choc thermique entre un froid illusoire et une chaleur bien réelle, allaient certainement laisser d’horribles cicatrices. Ma plus grande peur étant de ne plus pouvoir jouer de mon violoncelle…
Et lorsque je tentais de faire un pas en avant, une douleur fulgurante me tétanisa le pied. Je n’y avais pas tant fait attention, vu que mes pieds étaient engoncés dans mes chaussures, mais eux aussi avaient subi un froid intense, au point d’être victimes de terribles gerçures, comme toutes mes extrémités.
Je tremblais légèrement sur place et basculais en arrière pour m’adosser de nouveau sur le mur.
D’un geste tremblant, je retirais alors délicatement mon soulier, non sans grimacer de douleur, pour constater avec effroi que la plante de mes pieds saignait également. J’avais envie de pleurer.
J’avais envie de m’écrouler, ici et maintenant, et de pleurer de douleur. J’étais venue ici pour fuir l’influence de ma famille, et au final je m’étais retrouvée en plein milieu d’une expérience que mon père semblait financer en tout ou partie. Et ma punition pour avoir désobéi à son autorité, c’était donc cela ? Me faire lacérer à cause d’un pouvoir placé entre les mains d’une personne incapable de le maîtriser ? Quel dieu farceur et cruel pouvait bien avoir décidé d’un tel destin ?
Cependant, j’avais décidé de ne pas me démonter, jamais. Aussi, je retirais mon autre soulier afin de libérer mon autre pied, dans le même état que le premier, et me penchais pour ramasser mon sac à main avant de tituber vers la sortie. J’avais mal, je boitais des deux jambes, et mes mains me faisaient mal lorsque j’essayais de me tenir aux murs ou de manipuler la poignée de la porte.

Une fois dans le couloir vide, je plissais les yeux face à la lumière du soleil qui semblait avoir fait une percée définitive entre les nuages en cette fin d’après-midi, volant suffisamment bas pour passer directement par la baie vitrée et frapper ma rétine de plein fouet. Il m’apporta également sa chaleur réconfortante, mon corps tout entier frémissant soudainement à ce changement de température pourtant agréable. Ma peau me tiraillait de partout, et mon ventre commença à me faire souffrir, mon estomac accusa à son tour la différence de température.
Ma première pensée fut que je ne voulais pas vomir pour la deuxième fois de la journée, surtout pas en intérieur. Ma deuxième pensée me conduisit à une crainte terrible : et si les contrecoups du froid et du choc thermique mettaient du temps à se manifester ? Cependant, je n’eus pas la chance de continuer à réfléchir qu’une violente migraine me transperça comme une flèche, me faisant perdre l’équilibre. Je fus alors gagnée d’un nouveau vertige, d’un bourdonnement. J’avais mal au cœur, j’étais prise d’une violente nausée. Je sentais mon corps céder sous la douleur et la fatigue, et mon esprit s’embrumer.
Je n’arrivais plus à lutter, je n’arrivais plus à penser, j’avais atteint ma limite, puis je l’avais repoussée chaque fois un peu plus loin. Mais cette fois-ci, je l’avais repoussée beaucoup trop loin pour que mon corps puisse le supporter.
Je m’écroulais, sans vie.

XI) Rencontre du troisième type

Petit à petit, je sentais mon corps reprendre vie.
Ma peau me prodiguait une agréable sensation de douceur, comme si elle n’avait jamais subi la morsure du froid. Mes muscles étaient parfaitement détendus, sans aucune trace de courbature malgré le stress intense qu’ils avaient supporté. Même mes articulations semblaient être en parfaite santé, comme si une douleur que j’ignorais s’en été finalement allée. C’était comme si tout cela n’avait été qu’un rêve. Mais le souvenir était trop vif, trop présent, et tandis que je me réveillais en ouvrant doucement les yeux, je n’eus pas cette prise de conscience, celle que l’on a d’habitude en s’éveillant d’un cauchemar, la petite voix de la raison qui nous dit que tout cela n’était qu’un mauvais rêve.

Je clignais des yeux en tournant la tête, prenant conscience que j’étais allongée dans un lit, sentant les draps doux et propres contre ma peau, observant par une fenêtre toute proche le ciel et les nuages teintés des couleurs du crépuscule. J’étais donc restée inconsciente au moins deux bonnes heures.
Je me redressais doucement et promenais mon regard autour de moi, je me trouvais dans une infirmerie au vu du décor. Une odeur de désinfectant planait dans l’air, les murs blancs ornés d’étagères comportant divers ustensiles médicaux, médicaments et autres encyclopédies volumineuses.
Cependant, le reste de la pièce m’était cachée par un grand paravent blanc ondulé, de ceux que l’on place à côté du lit des malades pour leur offrir un peu d’intimité. Cependant, la lumière blanche du néon qui éclairait la pièce, bien plus forte que la lumière du jour, découpait une silhouette à travers l’épais tissu blanc. Celle d’une personne assise derrière un bureau.

— Excusez-moi, hasardais-je. Je viens de me réveiller et…

Je ne terminais pas ma phrase. À vrai dire, je ne savais même pas comment la finir. Mon esprit semblait clair, mais trop ralenti ou trop apaisé pour réfléchir aussi activement que d’habitude, comme si je me laissais porter par le courant particulièrement calme d’une rivière.
La silhouette bougea alors, se tenant debout désormais. Plutôt androgyne et de taille moyenne. Peut-être était-ce dû aux proportions faussées par le jeu d’ombre, mais sa carrure me semblait surnaturelle, ses formes presque dérangeantes tant elles étaient symétriques et harmonieuses.

— Enfin réveillée, Lili ? demanda l’étrange personne d’un ton presque impatient, empreint d’un accent que je ne reconnu pas.

— Hé bien, je… commençais-je avant de porter mes mains devant mes yeux. C’est étrange, mais j’étais certaine d’être gravement blessée aux mains et… aux pieds, ajoutais-je en repoussant la couverture qui me tenait chaud jusqu’ici.

— Oui, tu étais en très mauvais état quand je t’ai ramassée, expliqua la silhouette, toujours avec cet accent indéfinissable. Mais je t’ai intégralement soignée.

J’observais le reste de mon corps et écarquillais les yeux en sentant mes joues rosir. J’étais complètement nue. Et en effet, il n’y avait plus aucune trace de gerçure sur ma peau, aucune cicatrice non plus, que ce soit sur mes mains ou sur mes pieds. J’aurais même juré que les quelques vergetures dont j’avais hérité d’une obésité infantile passée, avaient complètement disparu.

— Était-il vraiment nécessaire de me déshabiller complètement ? demandais-je d’une voix un peu étranglée, ce point étant mon seul réel souci.

— Hahaha… résonna le rire de ma mystérieuse infirmière. En effet, oui, continua-t-elle. Tes vêtements étaient complètements tachés de sang, ça n’était pas très hygiénique, expliqua-t-elle d’un ton presque moqueur. Et ne t’inquiète pas, tu n’as rien que je n’ai déjà vu.

Et même si je ne pouvais voir que sa silhouette à travers l’épais rideau blanc, je devinais au ton de sa voix qu’elle venait d’afficher un sourire amusé. Et je dus bien admettre qu’elle parvint à détendre l’atmosphère, au moins un petit peu.

— Vraiment, je ne sais pas comment je dois prendre cette remarque, répondis-je en souriant à mon tour. Et je suppose que vous disposez d’une Emprise particulière pour m’avoir aussi bien soignée en si peu de temps, demandais-je, la chose faisant désormais partie intégrante de mon quotidien.

— Pas vraiment, non… souffla la silhouette avant de lever une main. Puis-je ? demanda-t-elle.

Devinant la question assez facilement, je soupirais légèrement avant de répondre.

— Oui, bien sûr. Je n’ai vraisemblablement plus rien à vous cacher, argumentais-je avec un petit rire jaune.

— Haha, j’aime ton humour pince-sans-rire, expliqua la silhouette en ne cachant pas son propre enthousiasme, tandis qu’elle sortait de derrière le paravent pour m’apparaître complètement.

Et quelle vision ce fut…
J’étais surprise de constater que ce que je prenais pour des jeux d’ombres étaient en fait ses véritables proportions. Par réflexe, je ramenais les draps sur ma poitrine en portant ma main serrée à mon plexus. Les instincts les plus profonds de mon inconscient semblaient se lever tous ensemble pour me crier que cette personne n’était pas humaine.
Ses cheveux mi-longs coupés en biseau était d’un noir de jais profond. Elle portait une tenu d’infirmière particulièrement clichée, comme on en voit dans les dessins-animés. Sa peau était incroyablement blanche, mais sans être diaphane, comme si elle était faite de marbre souple. Les deux éléments importants qui avaient achevé de confirmer mon instinct étaient ses oreilles pointues, comme celles d’un elfe, et l’improbable objet métallique qui ornait son front et semblait s’enfoncer profondément dans son crâne.
Je relâchais alors le drap qui me recouvrait, bouche bée. Non seulement face à une telle apparition, bel et bien réelle, mais également surprise que sa forme soit à la fois aussi humaine et inhumaine à la fois, comme si ses proportions tombaient dans la vallée dérangeante.

— Qui… qui êtes-vous ? soufflais-je en écarquillant les yeux, fascinée plutôt que paniquée.

— Appelle-moi Shôgi, répondit l’entité féminine. Je t’appellerais Lili, ça ira plus vite.

— Vous êtes… humaines ? hasardais-je.

La créature qui se tenait devant moi se contenta de sourire en coin tandis qu’elle prenait la pose en croisant les bras sur sa poitrine. Je n’étais pas sûr de ce qu’elle était, mais j’était convaincu de sa beauté, au sens symétrique et harmonieux du terme.

— Tu sais très bien que non, assura-t-elle avec bonne humeur. Et tu sais aussi probablement pourquoi je suis ici, ajouta-t-elle, ne marquant aucune interrogation.

— Oui, je… je m’en doute, répondis-je aussitôt. Vous avez un rapport avec ce qui se cache sous le campus.

— Bien, dans ce cas on va faire vite si ça ne te dérange pas, j’ai un service à te demander, Lili, fit-elle en s’approchant de mon lit.

— Mais, enfin, pourquoi moi ? Et vous ne m’avez toujours pas dit qui vous êtes, bredouillais-je.

— Pourquoi toi ? Hé bien parce que tu es une Lili ! assura-t-elle en venant s’asseoir à côté de moi, m’offrant un sourire qui semblait se vouloir apaisant. Et tu me dois bien ça, je t’ai sauvé la vie. Après tout, je suis actuellement infirmière, sembla-t-elle plaisanter.

— Une Lili ? De quoi parlez-vous ? C’est juste un surnom ridicule, soufflais-je en haussant un sourcil.

— Hein ? Mais on m’a dit qu’il s’agissait du titre que l’on donnait aux génies les plus talentueux de leur génération ! déclara-t-elle, comme si elle était vexée.

— La personne qui vous a dit ça voulait vous faire une farce, soupirais-je en roulant des yeux.

— Hé bien ce n’est pas grave, ça deviendra vrai de toutes façons ! expliqua-t-elle en posant son regard sur mon visage, l’air déterminé.

Cependant, je n’osais pas la regarder dans les yeux. Même si elle avait une allure quasi humaine, si on laissait de côté la perfection de ses traits, elle m’impressionnait encore.

— En tous cas, si vous voulez récupérer la chose en sous-sol, ce n’est pas à moi qu’il faut s’adresser, précisais-je, tentant d’ignorer ma nervosité.

— je le sais bien, je suis tout de même la créature la plus intelligente à plusieurs parsecs à la ronde ! déclara-t-elle en roulant des yeux. Mais Damian Lindermark ne voudra pas me rendre le proto-implant, il a déjà décidé de l’utiliser à ses propres fins.

— Vous connaissez mon père…!? m’étonnais-je.

— Oui, et j’ai besoin de toi pour, disons… lui confisquer le proto-implant, fit-elle avec un vague geste de la main.

— Donc vous êtes… une extra-terrestre ? hasardais-je en osant enfin porter le regard sur elle.

— Vous les humains, vous posez souvent des question dont vous avez déjà la réponse, hein ? fit-elle d’un ton définitivement moqueur. Tu veux que je te donne les coordonnées spatiales de ma planète depuis la Terre ? Ça t’avancera à quelque chose ? demanda-t-elle.

Je ne savais pas pourquoi, mais je me sentais infiniment ridicule face à elle, et sentir son regard se poser sur moi ne me posait aucun problème, quand bien même je me trouvais complètement nue. Mais chaque fois qu’elle m’adressait un mot ou un sourire, je me sentais prise de timidité, comme si je sentais inconsciemment que je ne faisais pas le poids face à elle.

— Non, à rien, mais ça soulève énormément de questions, Shôgi… expliquais-je en osant la regarder dans les yeux, utilisant le nom qu’elle m’avait donné pour la première fois.

— Quelles questions ? L’univers est infini, en pleine expansion, tu aurais pu imaginer qu’il n’y avait personne d’autre… souffla-t-elle avec exaspération. Bref, coupa-t-elle alors en agitant la main. Je t’ai sauvé la vie, donc tu vas me rendre service, je n’ai pas le temps de te faire un cours d’anthropologie.

— M-mon aide ? Mais, que pourrais-je faire de mieux qu’un autre ? demandais-je en détournant légèrement mon visage du sien.

Je sentis alors l’infime déplacement d’air que sa main généra en venant se placer face à ma poitrine, tandis qu’elle levait un index pour venir le placer au niveau de mon cœur.

— Les humains sont encore primitifs, incapable d’aller au-delà de leurs instincts, m’expliqua-t-elle. Mais toi, j’ai observé que tu en étais capable. Tu es même allée à l’encontre de ces Emprises plus d’une fois, alors qu’elles agissent sur les parties les plus primitives de ton esprit.

— Je comprends, mais… quel est cet objet enterré sous le campus ? demandais-je, soudainement curieuse.

— Le proto-implant, commença-t-elle avec une grimace. Mes ancêtres en ont laissé plusieurs sur Terre, en les cachant pour être sûrs que les humains ne les trouveraient qu’une fois qu’ils auraient atteint le niveau technologique et civilisationnel suffisant pour les mériter, expliqua-t-elle comme si elle me racontait une histoire connue de tous. Mais on a sous-estimé votre cupidité et la violence de votre… capitalisme, grimaça-t-elle. Du coup, seuls quelques élites de l’oligarchie de cette planète sont capables de les trouver et de les exploiter. Et ça n’était vraiment pas le but, conclut-elle. Je viens donc les confisquer jusqu’à nouvel ordre.

— Et vous ne le faites pas vous même, parce que…? demandais-je, toujours ensuquée par l’énormité de ce qui se déroulait ici.

— Enfin une question valable ! déclara-t-elle en tapotant ma poitrine du doigt. Je ne peux pas me montrer, si des gens apprennent que je suis sur cette planète, j’aurais de très très gros problèmes. J’ai besoin d’une championne, d’une Lili ! conclut-elle.

— Mais puisque je vous dit qu’on vous a fait une blague avec cette histoire de « Lili » ! soupirais-je en chassant son doigt de ma poitrine. En plus, je n’ai même pas d’Emprise, comment voulez-vous que je fasse avec un tel désavantage ?

— Allons, Lili, personne ne né « Lili », ou en « héro », mais tout le monde peut le devenir, assura-t-elle avec un de ces sourires dont elle avait le secret. Et toi, tu as déjà le pouvoir de t’opposer de toutes tes forces aux désirs des humains. Et pour assurer ta victoire, je vais te donner quelque chose de mieux qu’une stupide Emprise. Je vais te montrer le vrai potentiel caché des humains !

— Vous allez me donner… une capacité similaire à celles des autres élèves ? demandais-je en tremblant légèrement, trouvant la perspective étonnamment excitante.

— Exactement ! Mais en mieux ! Tu ne peux pas refuser, en plus de ce que tu me dois pour t’avoir sauvée, je veux dire !

— Hey, vous avez dit qu’en ce moment vous êtes infirmière, c’est simplement votre travail de me sauver, contrais-je, essayant de me sortir de cette impression d’avoir à faire à quelqu’un d’infaillible. Mais j’avoue que… l’idée de confisquer à mon père un pouvoir trop grand, et d’en acquérir un moi-même… me plait ! concluais-je.

— Voyez-vous ça ! Un être humain qui désire du pouvoir tout en souhaitant que d’autres en aient le moins possible, déclara Shôgi en roulant des yeux. Comme c’est étonnant ! enchaîna-t-elle, sarcastique. Mais je sais que tu en feras bon usage, contrairement à d’autres. Les humains ont encore besoin d’évoluer, s’ils survivent à leur propre cupidité, expliqua-t-elle comme si cela ne lui faisait ni chaud ni froid.

— Je veux bien accepter cette mission, mais… je sais que je le fais par cupidité. Je sais que je veux prouver à mon père que je suis forte, que je peux lui tenir tête, soufflais-je en serrant mes doigts autour des pans de la couverture. Je sais aussi que je ne veux pas blesser ma mère avec mon entêtement. Mais j’ai envie de liberté, j’ai envie d’indépendance, je veux… mon propre pouvoir, et pas celui de mon père, ou des autres… concluais-je en me mordant la lèvre.

— Très bien, si tu acceptes, allons-y, répondit très simplement Shôgi en plaçant de nouveau son index sur ma poitrine, y braquant également ses yeux noirs. Le violoncelle se joue principalement en clef de sol, non ? la clef d’Ut est inesthétique de toutes façons, et tu aimes les chats ? demanda-t-elle sur le ton de la conversation.

— Shôgi, je… soupirais-je brièvement. Qu’est-ce que les gens ont avec moi et les chats ?! Et qu’est-ce que vous faites ? Ce n’est pas parce que vous êtes infirmière que je vous permet de…

Je m’interrompis, écarquillant brièvement les yeux en voyant que l’implant dans son front luisait, tandis que je sentais une infime douleur à l’endroit où elle plaçait son index. Elle commença ensuite à déplacer ce dernier avec la précision d’une machine, la rendant d’autant plus inhumaine à mes yeux. Je sentais quelque chose pénétrer ma peau, comme des millions de particules plus fines encores que des grains de sables se frayant un chemin à travers les pores de ma peau. La sensation était ni trop désagréable ni trop douloureuse, mais terriblement étrange.

— J’établis une interface claire entre toi et le proto-implant, ne t’inquiète pas, m’assura-t-elle. Tu n’auras pas à attendre que ton cerveau subisse une mutation aléatoire, comme les autres. Et ne t’inquiète pas pour tes motivations cupides. Le but, ce n’est pas de ne pas en avoir, c’est de les contrôler, expliqua-t-elle, comme si elle expliquait quelque chose de très basique à un enfant.

À ces mots, elle sembla accélérer son mouvement, ce qui me fit serrer les dents sous la sensation, qui devenait assez désagréable. Cependant, elle eut terminé en un rien de temps.

— Et qu’est-ce que vous avez fait à ma poitrine exactement ? demandais-je en baissant les yeux avant de retenir un petit cri.

— J’ai implanté une technologie particulière, expliqua-t-elle aussi simplement qu’un dentiste qui déclare avoir soigné une carie.

— Mais pourquoi sous forme d’un tatouage ?! paniquais-je en étirant le cou pour essayer d’observer l’oeuvre de Shôgi. En plus cette clef de sol est… fis-je avant de m’interrompre en plissant les yeux. Oh, je vois… une clef de sol en forme de chat… c’est assez mignon, jugeais-je. Mais pourquoi un tatouage ?! paniquais-je de nouveau en levant les yeux vers ceux de mon interlocutrice.

— Parce que, quitte à choisir une forme pour un routeur, autant en prendre une qui a de la gueule ! déclara-t-elle avec un grand sourire.

— Vous citez Retour vers le futur… remarquais-je platement. Une créature d’outre-espace cite un vieux film de science fiction après m’avoir tatouée un circuit imprimé, et tout est absolument normal… grognais-je en passant une main sur mon visage.

— Pour toi c’est de la science-fiction, pour moi c’est de la fiction tout court, précisa-t-elle avec un sourire en coin. Mais c’est surtout le côté comédie qui me plaît, vous les humains avez beaucoup d’humour ! Et il en faut, pour vivre dans votre monde plein de contradictions, conclut-elle.

— Et comment ça marche alors ? Ce truc ? demandais-je en passant un doigt sur le fameux tatouage, ne sentant aucune aspérité.

— Hey, n’appelle pas ça un « truc », j’y ai mis tout mon savoir-faire ! réprimanda-t-elle avec une étonnante sincérité. Et comme tu as l’air douée pour résister aux émotions primitives, je t’ai donné la capacité de les voir et de les dissoudre, ajouta-t-elle avec le naturel d’un serveur qui vous intitule le plat qu’il vous sers.

— Attendez, quoi ? Les dissoudre ? Mais comment ça marche ? demandais-je, un brin septique.

— Facile ! D’abord, tu entres en connexion avec le proto-implant, ce qui va pousser ton organisme à tourner à plein régime, commença-t-elle avant de marquer une pause. Mais n’en abuse pas, c’est très contraignant pour le corps, même si tu t’y habitueras, mais bref, fit-elle en agitant la main. Une fois dans cet état, tu verras les émotions primitives des gens et tu pourras les dissoudre avec ta volonté. Mais il faut que tu les touches pour ça. Ou que tu passes par l’intermédiaire d’un quelconque organisme vivant, vu que les mitochondries sont capables de relayer tes impulsions cérébrales, conclut-elle en haussant les épaules. Mais ça te viendra naturellement, me rassura-t-elle avec un sourire. Bon, je dois te laisser, j’ai une famille à aller rejoindre ! déclara-t-elle avec enthousiasme.

— Quoi ?! Mais j’ai rien compris ! m’exclamais-je. Et si j’ai besoin de votre aide ? Je ne sais même pas par où commencer !

Shôgi, qui avait déjà commencé à quitter le lit pour aller vers le bureau de l’infirmerie, se tourna alors vers moi en levant le doigt, hochant la tête.

— Ah oui, j’ai failli oublier ! déclara-t-elle en sortant un téléphone de sa blouse clichée d’infirmière. Je vais créer une ligne sécurisée entre nos appareils. Mais franchement, une technologie telle que les smartphone, pour une race qui laisse mourir de faim des peuples entiers, je ne comprends vraiment pas, musa-t-elle, comme si ça ne la regardait pas du tout.

— Venant de la personne la plus intelligente à plusieurs parsecs à la ronde… grimaçais-je.

— Je dis la vérité ! s’exclama-t-elle avant de ranger son téléphone et de me tendre le mien, qu’elle avait apparemment gardé sur elle. Tiens, n’hésite pas à me contacter, mais je te préviens je suis très occupée.

— Mais, votre famille est sur Terre ? demandais-je en observant mon téléphone. Je ne pense pas que vous captiez le même réseau que le mien sur votre planète.

— Ma planète c’est la Terre maintenant, expliqua-t-elle en balayant mes questions d’un geste de la main.

— Vous êtes seins nus sur votre photo de profil… soufflais-je d’un air déconcerté en observant le profil qu’elle s’était créé dans mon répertoire. Qu’est-ce qui ne va pas chez vous ?

— Quoi ?! Mais je croyais que c’était la tradition entre génies, de se montrer nue ! déclara-t-elle en écarquillant les yeux.

— Si c’est la même personne qui vous a fait croire que « Lili » était un surnom donné aux personnes géniales, elle essaie très vraisemblablement de se moquer de vous, soupirais-je.

— Pff, ce n’est rien, déclara Shôgi, visiblement vexée. Après tout, tenter d’humilier l’autre est la preuve d’une profonde affection, sur Terre ! déclara-t-elle.

— Je ne saurais pas dire si cette personne s’est encore moqué de vous où non, répondis-je, trop tiraillée entre la stupéfaction, le ridicule et l’improbable de ma situation actuelle. Mais j’ai une dernière question…

— Je t’écoute, mais après je file, je veux pas me faire repérer. Et je dois donner le biberon au gamin, me pressa-t-elle en regardant l’heure sur son téléphone.

— Est-ce que l’humanité a une chance ? soufflais-je, pleine de gravité.

— Pour être honnête… commença Shôgi avant de marquer une pause, prenant un ton beaucoup plus sérieux. Je prédis une extinction de masse si vous continuez à utiliser plus de ressources chaque année que ce que votre planète peut en produire. Mais quand les ressources se feront rares, vous êtes capables de vous atomiser mutuellement pour vous les disputer, et mettre un terme quasi définitif à votre propre race… déclara-t-elle en faisant pour la première fois montre d’empathie envers l’humanité. Ce monde a besoin de « Lilis », d’héroïnes intelligentes et sages, qui éveilleraient les consciences. Je ne pense pas que ça soit trop tard, mais si tu veux sauver cette planète pour tes arrières-arrières petits enfants, tu devrais t’y mettre le plus tôt possible…

XII) Cool Cat entre en scène !

Je me dirigeais tout doucement en direction du dortoir G en sortant de l’infirmerie, tandis que le soleil se couchait déjà tout doucement sur le coup des dix-neuf heures.
J’avais la sensation d’avoir fait face à quelque chose qui dépassait toutes mes notions, J’avais été investie d’une mission très importante. Il allait de soit que je devais mettre fin à cette expérience malsaine, que je devais trouver et confisquer le mystérieux objet enterré sous le campus. Quel que soit mon intérêt dans l’affaire.
Malgré le fait que Shôgi ait complètement soigné mes blessures, mon magnifique ensemble beige était désormais taché de sang. Je devais donc rentrer au plus vite et me changer pour la soirée. J’opterais certainement pour une tenue décontractée, et je pourrais enfin me reposer et boire un bon thé bien chaud. Je me demandais s’il y avait une telle chose dans la salle commune, mes camarades ne semblant pas être du genre à prendre le thé.

Mais je fus rapidement tirée de mes pensées triviales par des éclats de voix à quelques mètres devant moi. Des rires et des bruits de pas, des rires forcés et complices.
Je clignais légèrement des yeux et portait mon regard droit devant moi. Je vis deux filles que je reconnus aussitôt, c’était exactement celles que j’avais croisées avec Mauricio ce matin. Il en manquait une pour compléter le trio, mais ces deux-là semblaient particulièrement venimeuses, ce qui me fit froncer des sourcils. Je n’étais pas le genre de femme à me baser sur des préjugés, mais parfois, l’expérience est suffisamment parlante pour que l’on s’épargne l’inutile effort de réfléchir. En effet, lorsque ce genre de nanas avancent spécifiquement dans la direction de quelqu’un, tout en faisant tous les efforts possibles pour faire semblant de ne pas l’avoir remarqué et en riant entre elles de cet agaçant rire forcé de collégiennes, c’est qu’elles pensent du mal de cette personne et qu’elles souhaitent le lui faire sentir. Je ne m’y étais jamais trompée, du moins dans mon milieu ; les femmes étaient les pires créatures qui soit lorsqu’elles éprouvaient de la rancune.

— Ahhh, mais c’est la pétasse ! Bonjour pétasse…! s’exclama soudainement l’une d’elles d’une voix nasillarde, en faisant mine de m’avoir tout juste remarquée tandis qu’elle passait à côté de moi.

Sortir une insulte aussi grossière avec autant de naturel, son faux sourire poli et sa manière de remettre ses cheveux en place en échangeant des regards complices avec sa copine… autant de traits qui m’inspiraient le plus profond des mépris. Mais même bien avant d’entrée au lycée, j’avais appris que la meilleure réponse à donner à quelqu’un qui essayait de m’échauffer, était une réponse froide.

— Je n’ai pas le temps, répondis-je avec décontraction, mais mépris. Qu’est-ce que tu veux ?

— Han lala ! Mais, pourquoi tu m’parles comme ça Lili ? répondit-elle en faisant mine d’être offusquée. Nan, mais t’as vu comment elle me parle ? ajouta-t-elle en se tournant vers sa complice.

— Carrément, c’est pas sympa ça, Lili, déjà que tu soutiens le patriarcat oppressif, tu vas pas en plus mépriser de vraies féministes ? soutint l’autre perruche en pouffant d’un rire outré. Hey mais c’est dégueulasse, t’as eu tes règles sur ta veste ou quoi ? ricana-t-elle avec acidité.

Je devais bien avouer qu’à une époque, ce genre de comportement m’exaspérait au point de me faire piquer des colères formidables. Comment pouvait-on mélanger autant de bêtise avec autant de méchanceté et s’en trouver satisfaite ? Comment pouvait-on faire du harcèlement ordinaire une fierté ? La réponse était simple : parce que ça fonctionnait. Surtout lorsqu’il s’agissait d’adolescents en tout genre, leurs réactions quasi épidermiques les rendaient très sensibles aux provocations à peine déguisées. Qui se paient en plus le luxe de passer relativement inaperçu aux yeux d’adulte étant déjà tellement passé à autre chose qu’il ne s’en aperçoive même plus. Ce genre de filles nocives agissent ainsi parce que ce comportement leur permet de faire ce qu’elles veulent. Et si ça fonctionnait, si aucune figure d’autorité ne leur donne tord et si ça a toujours fonctionné pour elles, pourquoi devraient-elles changer de comportement ?

— Ah d’accord, vous êtes les groupies de Sandra et vous venez vous passer les nerfs après avoir appris qu’elle vous manipulait ? demandais-je avec au moins autant de mépris dans la voix qu’elles m’en servaient. Pauvres chéries, ajoutais-je en singeant leur accent niais de la manière la plus agaçante possible.

— Attend, t’as dit quoi pétasse !? s’écria la première en me bousculant du plat de la main.

Pour absorber l’impact, je n’eus d’autre choix que de faire un pas en arrière, mais je gagnais cependant un léger sourire en coin. La première victoire face à ce genre de personne, c’était de faire en sorte qu’elles s’énervent les premières. À partir de là, il fallait simplement profiter de l’effet boule de neige jusqu’à trouver une seconde ouverture. Je venais d’un milieu ou savoir gérer ce genre de choses était indispensable.

— Hé bien quoi ? Pourquoi tu t’énerves ma chérie ? provoquais-je avec un de mes propres sourires agaçants. Tu devrais me remercier plutôt, non ?

— Mais je vais la gifler c’te pute ! s’exclama l’autre fille, plus sanguine que la première.

Gagner l’argumentation verbale était facile avec ce genre de nanas, car dès lors que l’on savait contrer leurs petites astuces de vipères, elles ne savaient plus quoi faire d’autre. Si ça n’était d’en venir à la violence. Et je devais avouer que dans ce domaine, je ne me défendais pas tellement. Même si je m’étais déjà bagarrée par le passé, comme tous les adolescents du monde. Mais je m’étais toujours débrouillée autrement qu’en me battant directement. L’issue d’une bagarre aux poings, surtout sur un coup de sang, irait simplement à celui ou celle qui frapperait le plus fort. Tandis que conserver son sang-froid et penser rapidement sans avoir peur des coups, revenait à avoir l’ascendant sur une personne qui ne réfléchissait déjà plus.
Je sentis soudainement mes jambes se crisper, puis se figer complètement, le tout sous une impulsion qui ne venait pas de mon propre corps. J’en déduisis que celle qui s’approchait de moi d’un pas furieux avait ce genre d’Emprise. Elle pensait sans doute avoir un effet de surprise que je comptais bien lui refuser.

— Tiens, connasse ! cracha-t-elle avec un ample geste de la main pour essayer de me gifler.

Cependant, sa mise en garde et son geste trop prévisibles me permirent de lui attraper le poignet avant qu’elle n’arrive à ses fins. Je n’étais ni surprise ni paniquée. Elle, par contre, elle l’était.
C’était donc sans hésitation que, sans la relâcher, j’envoyais ma main libre vers son visage, griffant son œil avec mes ongles d’un léger mouvement du poignet. Aucun besoin d’y mettre de la force, vu que je profitais de l’effet de surprise. Sans compter que l’œil et la paupière, en plus de faire assez mal, envoyaient une douleur plus mentale que physique s’ils étaient touchés. Elle s’en sortirait avec quelques marques rouges qui resteraient quelques jours, mais sur le coup, elle recula en portant ses mains à son visage, criant comme si je venais de lui arracher un œil.

— Oh, pardon, mais vous ne vous souvenez pas de ce que j’ai dit tout à l’heure, en cours ? demandais-je avec cette agaçante fausse candeur qu’elles semblaient affectionner. J’ai dit que je riposterais à vos Emprises comme à n’importe quelle agréation, ajoutais-je d’un ton corrosif, avec tout le mépris que je pouvais exprimer.

— Putain, mais t’es vraiment qu’une pute ! Tu te prends pour qui en fait !? s’égosilla la première fille tandis qu’elle aidait sa complice à se tenir debout.

Cette dernière chouinait et pleurait, ayant la conviction d’être défigurée à vie, aveuglée par ma petite griffure. Et je devais bien l’avouer, je me délectais de son désarroi. Pour toutes les personnes qu’elle avait un jour écrasées ou humiliées en utilisant de ses méthodes de vipère, son désarroi actuel était une douce vengeance. Dommage qu’elle ne fut même pas capable de comprendre qu’il s’agissait de son karma en action, dommage qu’elle ne soit pas capable de comprendre pourquoi elle méritait d’être punie. S’en était presque frustrant pour moi. Mais après m’être fait malmener par des Emprises toute la journée, je tirais une certaine satisfaction à me venger sur mes agresseuses.
Alors, sans trop savoir pourquoi, je pris une profonde inspiration face au regard haineux que me lançait la seule fille qui tenait encore debout toute seule. J’intériorisais à fond ma colère et mes frustrations, jusqu’à les cristalliser, dans la froideur. Et dans le même temps, je sentis comme un souffle éthéré émaner de mon crâne à travers mon cerveau. Un souffle intangible, mais bien présent. Et tandis que mes yeux semblaient être devenus plus perçants que jamais, je commençais à apercevoir un étrange puzzle coloré se former autour du crâne des deux nanas, comme des éclats de vitraux de couleurs et de tailles différentes imbriquer les uns dans les autres. Mon instinct m’indiqua alors qu’il s’agissait de leurs émotions, de la structure actuelle de leurs esprits qui se manifestait physiquement à mes yeux. Et cette théorie fut rapidement confirméelorsque je vis de gros fragments verdâtres s’ajouter au puzzle de l’esprit de la pauvre fille qui me fixait. Des fragments verts de peur, littéralement. Et quel délice de pouvoir confirmer qu’elle ressentait ce que j’aimerais qu’elle ressente.
Cependant, beaucoup plus petits, mais d’une couleur bien plus vive, je voyais des morceaux de rouge s’ajouter dans les coins qui n’étaient pas remplis par la peur : le rouge de la colère.
Par instinct, une fois encore, je tendis la main vers elle…

— Hey ! m’interrompit une grosse voix. Je peux savoir ce que vous faites là à cette heure-ci ?! gronda Hélène qui s’approchait à grands pas, plus imposante que jamais.

Soudainement, je sortais de mon étrange torpeur, et l’énergie qui baignait mon esprit en émanant de mon crâne se dissipa tout doucement, me laissant à ma vision habituelle, à mon état mental habituel.
Les deux nanas qui se tenaient l’une à l’autre comme si elles faisaient face à un prédateur particulièrement imposant, reculèrent d’un pas en voyant la colossale responsable du bâtiment G se planter devant elle et croiser ses bras sous sa poitrine. Et un recoin de mon esprit nota avec un humour étrangement décontracté, que le fait de croiser ses bras sur sa poitrine devait lui être quasiment impossible.

— Hell ! C’est ta nouvelle là, elle déconne grave et après elle nous agresse ! Elle a failli m’arracher un œil cette pétasse ! s’emporta la deuxième nana d’une voix éraillée par la panique.

Je me contentais de rouler des yeux à ce témoignage particulièrement orienté en sa faveur. Mais avec ce genre de personne, j’en avais l’habitude. Elles n’avaient pas l’habitude de faire face aux conséquences de leurs actes.

— Bizarre, bizarre ! déclara Hélène, toujours de sa grosse voix. Vous deux je vous ai déjà vu emmerder des étudiants plus d’une fois ! Et comme par hasard, cette fois-ci, c’est vous les victimes ? Face à une première année qui était en route pour rentrer dans son dortoir ?! ajouta-t-elle en faisant les gros yeux les plus impressionnants que j’ai jamais vus. Vous voulez peut-être essayer de convaincre le doyen dans son bureau, avec cette histoire ?!

Le duo devint blême et recula rapidement avant de commencer à remonter le chemin qui partait vers leur propre bâtiment. Ces filles connaissaient elles donc la honte ? Ou était-ce simplement la peur ? Ou peut-être qu’Hélène leur inspirait une figure d’autorité redoutable, comme ça devait être le cas pour beaucoup d’autres.

— Lili, ça va ? me demanda la géante avec bienveillance. Je te demanderais jamais de t’écraser devant elles, mais, la prochaine fois, essaie juste de les snober, sinon on va avoir des problèmes… m’expliqua-t-elle en aparté.

— Oh, oui, pardon Hell, c’est juste que… j’ai eu une très mauvaise journée, je ne voulais pas te poser de prob-

— On n’en a pas fini avec toi, salope ! s’écria soudainement la fille que j’avais griffée tout à l’heure.

— Hey ! gronda Hélène. Vous voulez que je m’occupe de vous ou quoi ?!

L’adrénaline de l’altercation n’ayant toujours pas quitté mes veines, et la sensation grisante de l’expression de mon pouvoir me faisant très envie, je pris une brève inspiration avant de m’élancer à la suite des deux insupportables vipères. Et tandis que j’expirais tout doucement, je sentis de nouveau cette énergie jaillir de mon crâne, alimentée par ma rancœur cristallisée. Je pouvais de nouveau voir mieux que jamais, et surtout, voir le puzzle de leurs esprits si limités.

— Putain arrête ! s’égosilla la première nana. Hell, fais ton job et retiens cette pé-

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle fut comme paralysée par une série de frissons visiblement très perturbant. Moi, je devais me retenir de ne pas sourire trop largement.
J’avais étendu mes deux mains, et j’avais réussi à saisir leurs crânes entre mes doigts, ce qui troubla les couleurs de leurs puzzles émotionnels. La partie rouge représentait un gros morceau, mais avait l’air fragile. Et visiblement, je pouvais agir dessus.
Usant de toute ma volonté, alimentée par l’ivresse de la vengeance et de l’exercice de mon pouvoir, je me concentrais afin de faire circuler l’incroyable énergie qui émanait de mon cerveau dans le reste de mon corps, particulièrement dans mes doigts, chaque cellule sur le chemin entre les deux vibrant d’énergie.
C’est alors que, fragile comme du sucre, la colère de l’horrible demoiselle se désagrégea sous l’impulsion de ma volonté.
Après quoi, je n’attendis pas de voir le résultat pour retirer mes mains et reculer rapidement en direction d’Hélène pour observer les effets de mon pouvoir.

— Qu- qu’est-ce que c’était ? Comment t’as fais ça…? souffla Hélène d’un air mi curieux mi-inquiet.

’cause I’m a Cool Cat, me félicitais-je, ivre de mon nouveau pouvoir.

Et lorsque je portais mon regard sur le duo de vipères, je les vis me regarder comme si elles ne se souvenaient pas très bien de qui j’étais. Comme si elles avaient en quelque sorte oublié leur colère à mon égard.
Elles hésitèrent un bref instant avant de se regarder l’une l’autre, l’air déboussolées.

— Bon, heu… désolé, souffla la première des deux filles.

— Ouais… on va rentrer du coup, je vais me passer de la crème sur mon œil, à la prochaine… conclut la deuxième en retirant sa main de son œil griffé.

L’étrange duo s’en alla alors comme si de rien n’était. Nul besoin de réfléchir longtemps pour comprendre le pourquoi du comment, d’ailleurs.
Je me tournais alors vers Hélène avec un sourire que je n’aurais pas su déterminer moi-même, à mi chemin entre le sourire vainqueur et l’amusement. Cependant, avant que je puisse dire quoi que ce soit, la colosse prit la parole :

— Hey, qu’est-ce qui est arrivé à tes yeux ? demanda-t-elle en haussant les sourcils.

— Mes yeux ? demandais-je avec une sérénité que je ne me connaissais pas.

— Oui, confirma Hélène. Ils sont beaucoup plus clairs et… tu vas encore trouver que j’exagère avec cette idée, mais, on dirait que tes iris sont fendus, comme ceux d’un chat, affirma-t-elle avec stupéfaction.

— Ah ? fis-je simplement.

Je fouillais alors dans mon sac à main et en sortie mon téléphone avant d’en activer la caméra frontale. Et l’image qui me fut renvoyée m’impressionna. En effet, mes yeux étaient bien plus clairs que d’habitude, verts de jade plutôt que verts sapin. Et ma pupille était effectivement plus ovale que ronde dans sa longitude. Je relevais alors la tête vers le visage d’Hélène, prête à lui demander si l’on voyait bien la même chose, mais je fus distraite lorsque le même phénomène que tout à l’heure se produisit. À force de la fixer, je commençais à distinguer les pièces qui composaient son esprit, formant un puzzle bien plus complexe que chez les deux cruches de tout à l’heure. Il y avait des centaines de nuances, certaines étaient immobiles, stratifiées, et d’autres étaient en mouvement, augmentant ou diminuant en nombre.
Des pièces aux teintes beiges, en particulier, commençaient à tirer vers le marron clair. J’en déduisis qu’il s’agissait de ses pensées les plus immédiates et superficielles.

— Ne te fais pas de soucis pour moi, assurais-je. C’est le pouvoir que j’ai obtenu, je ne me suis jamais senti aussi bien, expliquais-je avec un sourire.

C’est alors que les pièces beiges cessèrent de tirer sur le marron et s’enfoncèrent plus profondément dans le puzzle, laissant leur place à des pièces jaunes aux nuances changeantes. J’en déduisais rapidement que les pièces se situant sur l’extérieur étaient les plus fragiles, mais également que cet étrange jaune représentait l’interrogation et la curiosité que je lisais de toute façon sur son visage.

— Je ne vois pas comment c’est possible, souffla-t-elle, intriguée. En général, même les deuxièmes années attendent quelques semaines avant d’obtenir une Emprise, jugea-t-elle en se penchant légèrement sur mon visage.

Je fermais un instant les yeux et prit une profonde inspiration avant de frissonner, tentant de relâcher cette pression dans mon crâne qui semblait en faire jaillir cette énergie intangible.
Je parvenais assez facilement à faire cesser les effets de ce don. Même l’image que me renvoyait mon téléphone était revenue à la normale.

— Hé bien, je pourrais tout te raconter, proposais-je avec un sourire désormais emprunt de fatigue, mon don semblant me demander beaucoup de ressources. Si tu nous trouves du thé, on pourrait se retrouver dans ma chambre pour discuter ?

XIII) Girls' Talk

Je portais mon mug de thé à mes lèvres avec un petit soupir de contentement. Peu de choses étaient plus agréables, après une dure journée, que de s’asseoir en tailleur sur une couette bien propre, en robe de chambre, avec une délicieuse boisson chaude entre les mains. Personnellement, j’appréciais particulièrement un bon thé jaune avec un nuage de lait et un demi-sucre.

— Alors là, j’ai du mal à y croire, commenta Hélène en continuant de touiller son chocolat chaud. Je te traite pas de menteuse, mais… je dois bien avouer qu’il faudrait beaucoup d’imagination pour inventer un truc pareil.

— Hell, c’est ta nuisette qui ne laisse pas de place à l’imagination, répondis-je avec un petit rire.

— Hey ! C’est pas très gentil ça, remarqua-t-elle, non sans sourire. Tu veux que j’enfile un peignoir ?

— Non, c’était juste pour plaisanter, appuyais-je avec un petit rire. Nous sommes entre filles, et je n’ai pas oublié de fermer la porte à clef.

— Ah, je pensais que t’étais une pudique naturelle, déclara Hélène en haussant les sourcils. Mais en fait, c’est juste les mecs qui te dérangent, conclut-elle en s’asseyant à l’autre bout de mon lit avant de siroter sa boisson. Mais quand même, pour en revenir au sujet, je comprends que tu veuilles aider quelqu’un qui t’a sauvé la vie et donné un pouvoir, mais… Pourquoi elle ne s’est jamais manifesté, cette extraterrestre ?

Je grimaçais légèrement en tentant de deviner mon propre reflet à la surface de mon thé au lait. Je devais bien admettre que j’avais moi-même du mal à croire à toute cette histoire. Cependant, mon souvenir était particulièrement vif, surtout par rapport aux physique et à la voix de Shôgi.

— Je vois ce que tu veux dire, répondis-je finalement en attrapant un oreiller afin de le placer sur mes genoux. Mais regarde, j’ai bel et bien été soignée de mes blessures en très peu de temps, et je me suis réveillé à l’infirmerie. Et puis il y a mon don aussi… avançais-je en tournant la tête vers mon interlocutrice. Et puis il a ce tatouage, grommelais-je, incertaine d’apprécier cette image indélébile sur ma poitrine.

Hélène afficha une grimace intriguée avant de prendre une gorgée de son chocolat. Puis elle me tendit la main en haussant brièvement un sourcil, ce que je n’eus aucun problème à interpréter tandis que je lui faisais passer un oreiller qu’elle plaça également sur ses genoux. Elle prit ensuite une longue inspiration, d’un air songeur, semblant chercher la réponse sur le plafond quelques secondes.

— Oui, mais, commença-t-elle. Et je dis ça uniquement pour écarter toutes les options, peut-être que tu n’étais pas vraiment blessée, que c’était une illusion liée à une Emprise ? Après tout, tu ne m’as toujours pas dit comment tu les avais reçues.

— J’ai promis à Misandre de ne rien dire, rappelais-je alors.

— Ouais, j’ai saisi, mais ça aide pas. Surtout que son Emprise ne laisse pas le genre de blessures que tu as décrites.

— Hé bien, dis-toi simplement que j’ai eu à faire à quelqu’un qui était capable de me les infliger. Et j’ai déjà l’impression d’en avoir trop dit, soupirais-je. De toute façon, tu as bien vu mon pauvre ensemble beige ? Il est complètement taché de sang, comme mes chaussures ! déplorais-je avant de soupirer.

La colosse d’ébène marqua une pause et plissa les yeux en prenant une autre gorgée dans son mug, faisant légèrement claquer sa langue en continuant de réfléchir.

— Oui, il faut bien avouer que ces tâches de sang sont flippante, avoua-t-elle avant d’afficher un large sourire. Haha, mais je suis surprise qu’il ne soit pas bleu ! C’est peut-être une preuve que c’est pas le tien ! ajouta-t-elle avec humour, ses spasmes de rire faisant bouger tout le lit.

— Ha, ha, grimaçais-je avec un rire jaune. Mon vieux milieu social va être la source d’encore beaucoup de plaisanteries dans le futur, je le crains, ajoutais-je, pince-sans-rire.

— Ah, ça ! déclara Hélène en pouffant à nouveau de rire. Il va falloir que tu apprennes à en rire toi-même, c’est la meilleure solution. Et puis les autres ne ressentiraient pas le besoin de te le rappeler s’ils voyaient que tu es cool avec ça, précisa-t-elle en vidant son mug.

— L’autodérision a beau être une qualité typiquement britannique, ce n’est pas une des miennes… soufflais-je en grimaçant légèrement avant de prendre une grande gorgée de thé. Et puis on s’éloigne du sujet, non ?

— Roh, on a tout notre temps, déclara mon interlocutrice en posant sa tasse sur ma table de nuit, avant de placer son oreiller derrière elle pour s’adosser au mur. Allez, essaie au moins une fois ! Profite, on est juste entre nous ! m’encouragea-t-elle avec un sourire laissant entendre que ça l’amuserait bien.

Je soupirais en roulant des yeux, puis je finissais ma tasse de thé avant de la poser à mon tour sur la table de nuit. Je me levais alors et hésitais un bref instant. Je ne savais même pas ce que j’étais censée faire exactement. J’improvisais donc de mon mieux, me faisant la plus impérieuse possible en pointant le doigt vers ma camarade :

— Je ne tolérerais pas plus longtemps de me faire invectiver de la sorte par une plébéienne inférieure telle que toi ! J’exige un millier d’excuses ! déclarais-je le plus pompeusement du monde en laissant mon accent hors de contrôle.

Il y eut au moins trois interminables secondes de silence, pendant lesquelles Hélène me regardait sans qu’aucune expression ne soit lisible sur son visage. Et au moment où je m’y attendais le moins, au moment où ma gêne ne pouvait pas être plus grande, elle laissa simplement échapper :

— C’était super raciste.

— Hein ? Qu-quoi, mais j- ! bafouillais en rougissant soudainement.

— Hahaha ! s’esclaffa soudainement la colosse. Je plaisante voyons ! Je plaisante ! C’était un bel essai, j’ai pas pu résister ! T’avais juste l’air tellement gênée, je devais absolument te taquiner ! Pff hahaha !

Mon désarroi semblait vraiment l’avoir plongée dans un profond fou rire à peine contrôlé. Et je devais bien admettre que la voir ainsi me faisait légèrement sourire à mon tour. Elle était vraiment pleine d’enthousiasme. Mais d’un autre côté, elle était également sérieuse et responsable, lorsqu’il le fallait vraiment. Elle faisait effectivement une bonne responsable de dortoir.

— Par contre… soupirais-je en retombant assise sur mon lit. Je ne pense pas que l’humour arrangera quoi que ce soit avec Améthyste.

— Ah oui, y a cette histoire aussi, fredonna la colosse en croisant les mains sur son ventre tandis qu’elle étendait ses jambes. Tu sais, je pense qu’elle s’en voulait un peu de t’avoir mise en colère, mais que t’as merdé en critiquant son art.

Je soupirais encore une fois en portant une main à mon visage.

— Oui, je sais… ne m’en parle pas. Mais j’étais en colère, et j’aurais pas dû, mais… grognais-je de frustration en frappant du poing dans le coussin sur mes genoux. Je ne suis qu’une idiote !

— Ça a l’air de compter pour toi, de te réconcilier avec elle, souligna Hélène.

— Oui, parce que je l’apprécie, confessais-je aisément. J’en ferais autant pour toi, assurais-je en tournant mon regard vers mon interlocutrice.

— Haha, c’est gentil, fit-elle avec un sourire. Mais tu sais, Améthyste a une très forte personnalité, comme toi, donc je pense que ça finira toujours par clasher entre vous deux, déclara-t-elle avec une étrange bonne humeur. En plus vous êtes plutôt opposées dans vos styles, hahaha !

— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, répondis-je, un brin boudeuse. Tu dis qu’on est condamnées à se disputer si aucune de nous deux ne se décide à faire le dos rond.

— Oui, mais, ce n’est pas forcément une mauvaise chose, précisa Hélène avec le plus grand des sérieux.

Elle attrapa alors son coussin derrière elle et vint s’asseoir en tailleur en face de moi, avant de le poser sur ses genoux pour s’y accouder. Puis elle reprit son argumentation sous mon œil septique :

— C’est sans doute parce que tu dois être fille unique, ou parce que tu as fréquenté que des gens bien éduqués jusqu’ici, mais… fit-elle avant de s’éclaircir la gorge. J’ai deux petites sœurs, deux grands frères et un petit ! Et je peux t’assurer qu’on ne fait que se provoquer et se vanner dès qu’on en a l’occasion.

Je haussais un sourcil avec un début de sourire amusé.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demandais-je, intriguée.

— Je veux dire que se disputer est un moyen de communiquer comme un autre. Et s’il est bien utilisé, c’est un biais qui peut être aussi sain que n’importe lequel ! affirma-t-elle avec un grand sourire.

Je marquais une pause, mon visage étant encore indécis à savoir quel genre d’expression afficher.
Puis je détournais brièvement mon regard de celui d’Hélène avant de me mordre la lèvre.

— Bon sang, je suis surprise de ne pas t’avoir croisée au cours de Krasny, soufflais-je en conclusion.

— J’y suis resté deux ans d’affilés, expliqua-t-elle en roulant des yeux. Mais pour ma troisième année, j’ai préféré m’occuper du club d’arts martiaux, laissé à l’abandon.

— Oh, je vois, d’ailleurs, tu n’avais pas un cours de jujitsu à donner ce soir ? demandais-je.

— Ouais, de dix-sept heures à dix-huit heures trente, précisa-t-elle. Je venais à peine de finir de me changer quand je t’ai aperçu te faire emmerder par ces deux débiles, grimaça-t-elle en tirant la langue.

— Haha, merci encore… fis-je simplement.

— C’est plutôt elles qui devraient me remercier. Je ne sais pas si c’est à cause de ton Emprise, mais il y avait quelque chose dans tes yeux qui me disait que tu allais les dévorer comme une lionne.

— Je vois qu’on reste dans le champ lexical félin, soupirais-je exagérément en laissant tomber ma tête dans l’oreiller sur mes genoux.

— Hahaha ! J’ai même pas fait exprès ! confessa Hélène en se claquant la cuisse.

— Et puis n’appelle pas ça une Emprise, ça me dérange… ajoutais-je en fronçant légèrement les sourcils.

— Ah oui, on en revient à la discussion principale ! ricana la colosse. Donc tu dis que ce mot te dérange parce qu’il définit un pouvoir injustement acquis ? Je comprends ce que tu veux dire, si on considère que ce qu’il y a d’enterrer sous nos pieds a été voler par ton père à une extraterrestre… c’est spécifique comme sentiment, quand même, conclut-elle avec une grimace.

— Je sais, mais… j’y tiens, soufflais-je. En ce qui me concerne, je sais qu’il m’a été donné de plein gré. La preuve, je n’ai pas eu à attendre une année, et je suis sûre que si on examine ce tatouage… fis-je, songeuse.

— Tu marques un point, marmonna Hélène en rajustant sa position sur mon lit. Je dirais que ça, en plus de tes vêtements ensanglantés, peut être la preuve de ce que tu dis.

— Tu penses que je mens ? Ou que j’ai perdu l’esprit ? rouspétais-je légèrement en redressant la tête.

— Non, répondit immédiatement mon interlocutrice en secouant lentement la tête. Mais je sais qu’il peut se passer des choses très étranges sur ce campus, entre les ondes présentes, les diverses Emprises qui agissent sur le cerveau et qui peuvent se croiser… ce genre de choses. Je sais que tu es de bonne foi, mais tu as pu te laisser tromper. Cependant, en deux ans, c’est la première fois que j’entends un tel récit. Appuyé par des preuves tangibles, en plus…

— Mouais… soupirais-je en attrapant mon mug désormais vide pour en contempler le fond. Je n’aime pas trop l’idée d’être une sorte d’élue qui doit sauver des trucs.

— Heh, va savoir ! déclara la colosse. Peut-être que la dame du lac te remettra Excalibur et que tu deviendras reine de Bretagne ! plaisanta-t-elle. Hahahaha !

— Pfff… soupirais-je non sans un large sourire. L’épée des rois et Excalibur sont deux choses différentes. Et puis si on prend la théorie du mythe, mon Excalibur, c’est ce pouvoir, expliquais-je.

— Hé ben t’es cultivée, fit remarquer Hélène avant de tapoter son oreiller. Du coup, tu appellerais ça comment, si c’est pas une Emprise ?

— Je sais pas, quelque chose de plus personnel ! répondis-je immédiatement, comme si c’était une évidence.

— Qu’est-ce que tu as dit déjà, tout à l’heure ? demanda mon interlocutrice en passant un index sur son menton. Quand t’avais l’air ultra ravie d’avoir fait peur aux deux cagoles.

— Ah oui, pouffais-je de rire en portant une main à ma bouche. Je n’ai pas pu m’empêcher de dire quelque chose de cool. Et puis j’aime beaucoup Queen, précisais-je, pas tant dans la forme musicale que dans la personnalité artistique, concluais-je.

— Oui, je connais Cool Cat ! déclara Hélène avec un grand sourire. Les paroles te correspondent pas mal aussi, ajouta-t-elle avec un petit rire. Mais je connais beaucoup mieux le morceau d’electro-swing du même nom.

— De… l' »electro » swing ? répétais-je approximativement. C’est vraiment un genre musical ?

— Me dis pas que tu connais pas !! s’alarma complètement la colosse en faisant mine de perdre l’équilibre. On faisait des chorégraphies dessus quand on était au lycée avec mes frères et sœurs.

— Hélène… soupirais-je avec un demi-sourire. À l’époque ou tu t’amusais à danser dans ton salon avec ta famille, j’étais certainement en train de prendre des leçons d’équitation uniquement pour que mon père soit fier de moi.

— Waouh, ça a l’air dur la vie de pauvre petite fille riche, taquina-t-elle en retour, pouffant de rire.

— C’est ça, moque-toi ! déclarais-je en détournant le regard. Mais j’aurais préféré danser sur des musiques modernes, plutôt que de pousser jusqu’au galop quatre…

— Vous avez le même système de classification de compétence de cavalerie, en Angleterre ? demanda mon interlocutrice, curieuse.

— Pas vraiment, mais mon professeur était un horrible français à moustache qui m’envoyait passer mes examens d’équitation en France, grimaçais-je. Après, j’ai arrêté en prétendant que ça entravait mon apprentissage de la musique.

— Tiens, ça me fait penser… fredonna Hélène en tapotant son menton du bout de ses doigts. Est-ce que ton Cool Cat fonctionnerait sur des animaux ?

— Ah, je vois que le nom est déjà décidé, fis-je remarquer avec un sourire amusé. Mais c’est une question intéressante, il faudra que j’essaie.

— Et pour ce qui est d’Améthyste, bifurqua instantanément Hélène. Tu devrais lui envoyer un texto demain, après les cours. Je suis sûre que tu peux débloquer la situation.

— Oui, j’espère, merci du conseil, répondis-je un peu laconiquement.

— Et prévois de faire des courses aussi, si tu veux te faire à manger le soir. Et puis la cafeteria, ça va un moment, mais ça devient vite pénible, grimaça-t-elle. Ah oui, et les machines à laver se trouvent tout au bout du couloir. Il faut que tu achètes ta propre lessive, conclut-elle avant de se lever de mon lit.

— Merci Hélène, t’es super, affirmais-je avec un grand sourire en levant la tête vers elle. Mais tu t’en vas déjà ?

— Ouais, j’ai toujours pas mangé et je crève la dalle ! Je vais me faire du pain frotté à l’ail, puis je vais le passer au four avec de la sauce tomates au basilic, de la mozza et des petits lardons ! déclara-t-elle en faisant claquer ses lèvres et en joignant son pouce et son index. Tu en veux ? proposa-t-elle ensuite.

— Sans lardons pour moi ! Mais ça a l’air délicieux ! complimentais-je d’avance en me levant de mon lit avec un sourire enthousiaste.

— Cool ! Tu vas m’aider à cuisiner alors, les garçons se débrouilleront de leur côté pour manger ! déclara-t-elle en se dirigeant vers la porte d’un pas volontaire.

— Heu, Hélène, la stoppais-je en posant ma main sur son épaule. Tu ne veux pas enfiler quelque chose d’abord ?

Elle baissa les yeux sur sa nuisette, constatant à son tour que le moindre mouvement trop ample révélerait bien trop de choses. Puis elle afficha une moue vaguement pensive avant de faire un léger geste du doigt, comme si une idée était en train de lui venir en tête. au bout d’un moment, elle claqua des doigts.

— Je vais passer par ma chambre et enfiler un peignoir ! conclut-elle finalement.

XIV) Eat and run

J’ouvris les yeux au son de mon réveil sans vraiment sursauter, mais avec tout de même une certaine énergie. Après tout, j’avais enfin pu avoir une nuit de sommeil normale dans cette chambre, après avoir passé la dernière toute habillée en travers de mon lit.
Je tendais rapidement la main vers le vieux réveil à cloche afin qu’il cesse de sonner et m’étirais longuement.
Je n’avais aucun goût pour les réveils modernes et les applications qui proposaient de jouer une musique ou de diffuser une station de radio. La raison était simple d’ailleurs : si j’associais une musique au fait de me réveiller le matin, alors elle garderait cette force évocatrice, et l’écouter pour le plaisir ne serait plus une option. Et puis, aucune technologie ne pouvait imiter le son chaotique et naturel du métal battu à toute allure par un mécanisme ayant ses propres forces et faiblesses, soumis aux changements de températures et à l’usure, offrant chaque fois des nuances presque inaudibles, mais qui marquaient le subconscient d’une manière ou d’une autre.

Il était désormais six heures trente, et mon cours d’histoire de la musique ne commençait qu’à neuf heures. J’avais donc tout le temps que je désirais afin de me préparer. Prendre une douche, limer et vernir mes ongles, me coiffer, un petit gommage, une crème hydratante et toutes les autres petites choses qui me font partir du bon pied le matin.
Mais encore me restait-il à choisir une tenue. Celle avec laquelle j’étais arrivée était au fond de la corbeille de linge sale, et celle que j’avais mise hier était au fond d’un sac plastique à part. Je ne savais pas trop quoi faire de celle-ci. Je doutais de voir autant de sang partir à la machine, d’un certain côté. Mais d’un autre, je n’avais vraiment pas envie de devoir m’expliquer devant l’employé d’un pressing ou d’une teinturerie.
Donc, je misais sur le fait que je pourrais garder la troisième au moins deux ou trois jours. Il fallait donc la choisir correctement. J’ouvrais donc ma penderie et observais l’intérieur d’un œil critique.
Il y avait de tout, du plus strict au plus décontracté. Il y avait également, je devais bien l’avouer, une ou deux tenues « sexy » que ma mère m’avait obligée à emporter avec un sourire qui m’avait mise mal à l’aise. On ne sait jamais, disait-elle. Profite d’être jeune et belle, mais sois raisonnable, avait-elle ajouté. Je secouais la tête en souriant, amusée lorsque je repensais à ses mots. Je n’avais jamais vraiment manifesté d’intérêt pour les garçons et ce genre de choses, et si j’étais du genre frivole, je pense que ça se serait remarqué avant mes dix-huit ans, tout de même. Cependant, j’appréciais d’avoir ce genre d’atout dans ma penderie, la simple idée de voir ces tenues suspendues là me faisait sourire, me faisait penser à l’idée que j’avais un pouvoir de séduction. Des pensées futiles, mais agréables.

Je me décidais alors pour quelque chose de simple. Un pantalon en tissu noir, léger, mais chaud, tenu par une ceinture dont la boucle à anneau était simplement couleur acier. Avec un haut en lycra à manche longue, un peu ample pour ne pas être trop moulant, de couleur turquoise, par-dessus lequel j’enfilais une longue veste en coton, à bouton unique, qui me descendait jusqu’aux genoux.
Je m’habillais donc et pris quelques secondes pour m’observer dans le miroir qui ornait l’intérieur de la porte de ma penderie. Mon verdict était très positif, ce serait sans aucun doute mon style préféré à partir de maintenant. Je n’avais pas très envie de me promener et d’aller en cours dans des tenues trop chics ou trop élaborées. Mon intuition me soufflait que cela me donnerait l’air prétentieux parmi les autres élèves, qui semblaient avoir mieux intégré que moi l’aspect convivial de la vie sur le campus. Puis vint le moment d’attacher ma queue de cheval. Je n’avais pas envie de laisser mes longs cheveux aux quatre vents, mais j’avais également envie de marquer une décontraction en adéquation avec ma tenue. Alors je me décidais pour l’attacher un peu plus bas que d’habitude, ce qui ne manquerait pas de me donner un air moins strict. Du moins je l’espérais.
Puis vint le choix cornélien… quelles chaussures mettre ? Je réfléchissais méthodiquement. Il ne faudrait pas autre chose que du noir, ce qui n’éliminait pas grand-chose. Je mis alors de côté tout ce qui avait des boucles un peu trop voyantes. J’optais donc pour une paire de mocassins discrets, assortie de hautes chaussettes noires afin d’amortir un éventuel courant d’air.
J’étais fin prête, et fière de l’être.

— Lili, tu es absolument parfaite ! complimentais-je mon reflet avec un sourire.

Je jetais alors un rapide coup d’œil à mon vieux réveil et grimaçais légèrement. Déjà huit heures. Je détestais me presser en prenant le petit déjeuner. De plus, je me souvenais un peu trop tard que le type de déjeuner auquel j’étais habituée n’était pas disponible ici. Ce qui m’amena à une deuxième pensée : mes charmants camarades, pensionnaires du bâtiment G, n’étaient pas du genre à faire leur toilette avant de petit déjeuner.
C’est donc en m’attendant au pire que je soupirais en attrapant mon large sac à main, qui n’avait pas besoin d’être changé, et me dirigeais vers la porte de ma chambre.

Quelque part, je fus à la fois choquée et soulagée en voyant ce qui m’attendait dans la salle commune. Cette fois-ci, pas de « petit déjeuner en famille » à mon intention, donc point d’odeur de graillon ni de risque majeur d’électrocution. Cependant, le laissé aller était palpable. Et il se faisait même littéralement sentir. En effet, le trio de mes colocataires était affalé sur le sofa, devant la télévision, comme une petite meute de chiots dont l’odeur rappelait qu’ils n’avaient pas pris de douche depuis hier matin.
Trop réticente à prendre une profonde inspiration je me contentais de soupirer.

— Donc, c’est votre routine matinale habituelle ? Traîner jusqu’à pas d’heure devant des dessins animés, en mangeant d’horribles tartines de pain de mie au Nutella ? fis-je remarquer avec tiédeur, sans même les saluer.

— Hmm, mouais, répondit Mauricio sans lever la tête de l’accoudoir du sofa, la bouche encore pleine.

— Et, oh bon sang, est-ce que je vois bien ce que je vois ? m’étonnais-je avec stupeur. Vous trempez tous vos tartines dans le même bol de lait ?! constatais-je avec effroi.

— Moins de vaisselle, justifia Hélène en retournant mâchouiller son morceau de pain.

— Chut, Lili, souffla Timothée en agitant sa main dans ma direction générale. J’ai pas encore vu cet épisode de Wakfu.

Je grimaçais de nouveau, mais sans résultat, puisque l’infâme trio me tournait le dos, fixant la télé en se tenant le plus grossièrement du monde. Cependant, je devais bien admettre qu’ils avaient fourni l’effort de mettre des vêtements qui couvraient leurs corps. C’était une sorte de progrès.
Et en admettant que je ne pouvais pas juger de leurs habitudes alimentaires, le tableau demeurait tout de même grotesque. Mauricio était allongé sur le côté, sa tête reposant sur l’appuie-coude du sofa, tandis que ses pieds étaient bel et bien au sol, sous la table basse. Timothée en avait profité pour poser un coussin contre les fesses du premier garçon et y reposer sa tête, semi-allongé sur le canapé tandis que ses jambes reposaient sur les cuisses d’Hélène, dont les pieds étaient posés sur la table basse, les jambes impudiquement écartées.
Je passais ma main contre mon visage, exaspérée. J’étais sûre et certaine que, même en dehors de mon milieu social habituel, ce genre de comportement n’était pas normal. Peut-être pour une famille qui n’était pas très à cheval sur les principes, mais pas pour des étudiants.

— Bien, soufflais-je à voix plus basse, ayant tout de même pris en compte la remarque de Timothée, qui semblait être passionné par l’épisode. Mauricio, est-ce que tu as eu des remarques déplacées toi aussi ? Suite à hier matin ?

— Ah, heu, ouais, plein, fit-il en rigolant légèrement.

— Et qu’est-ce que tu leur as répondu ? demandais-je presque en soupirant.

— Bah, rien, c’était marrant, fit-il en haussant les épaules.

— Oh, je vois, répondis-je froidement. Tu peux me passer ça ? demandais-je.

— Oui, bien sûr.

Lorsqu’il me tendit le coussin que je lui désignais, je le brandis immédiatement pour décrire un grand arc de cercle et l’abattre sur son crâne.

— AÏE !! protesta-t-il, surpris et sonné.

— Chhhut ! fit simplement Timothée en montant le son.

— Espèce d’imbécile ! soufflais-je à l’intention de Morituri. Je t’avais demandé de démentir !

— Mais ça va, tout le monde aura oublié la semaine prochaine, gémit-il en se frottant la tête, puis il changea de comportement en me voyant brandir à nouveau le coussin. Okay, okay ! Je vais le faire ! plaida-t-il.

— Et ce n’est pas tout, ajoutais-je en sortant mon bloc note de mon sac. Toi qui aimes bien le jogging, tu vas aller me faire quelques courses pendant ton temps libre.

— Heiiin ? Mais pourquoi moi ? protesta-t-il mollement, sans bouger d’un pouce.

— Haha, tu l’as bien cherché, pouffa Hélène en se penchant pour tremper sa tartine dans le bol de lait tiède sur la table basse. Fais ce qu’elle te dit, elle tient toujours ce coussin, ajouta-t-elle.

— J’étais sûr qu’une deuxième nana ici n’apporterait que des malheurs, gémit l’intéressé en semblant accepter son sort.

Pour faire bonne mesure, je lui rendis son coussin en le lui envoyant au visage pour le punir de son arrogance. Puis je lui tendis la petite liste de courses que je lui avais imposée.

— Tiens, fis-je simplement en plaçant mon papier dans la poche de son sweat-shirt taché et informe. Et prends-moi aussi de quoi manger pour le reste de la semaine, ajoutais-je.

— Heu… genre quoi ? demanda-t-il sans même tourner la tête.

— Je ne sais pas moi, tu manges quoi d’habitude ? À part au petit déjeuner, précisais-je en grimaçant.

— Bah des trucs de pauvres ! Je sais pas c’que ça mange une riche, soupira-t-il en exagérant largement.

Je m’apprêtais à m’offusquer, mais me ravisais au dernier moment. Hélène m’avait proposé de jouer le jeu dans ce genre de cas, alors autant essayer de mettre la chose en pratique avec une personne que je connaissais :

— Je ne sais pas, du caviar sauvage, du saumon de Norvège frais, des gibelottes de sanglier à la sauce aux airelles et des bloc de foie-gras entier mi-cuit ! Si tu ne trouves pas, tu n’auras qu’à prendre ce qui s’en rapproche le plus, déclarais-je, pince-sans-rire.

Il y eut une seconde de silence pendant laquelle je plissais les yeux, incertaine du résultat, puis ce fut Timothée qui réagit le premier, profitant de la pause publicité de son émission.

— Elle t’a tué mec, jugea-t-il avec un petit rire.

— Grave, ajouta Hélène en tendant le poing à l’autre garçon pour qu’il y frappe le sien.

— Je suis maltraité dans ce bâtiment… soupira Mauricio.

— Mais non voyons, tu n’as que ce que tu mérites, répondis-je aussitôt, récoltant le ricanement d’Hélène et Timothée. Et puis je sais remercier ceux qui me rendent service, assurais-je avec un mince sourire encourageant.

Un très bref silence passa, pendant lequel Mauricio sembla tenter d’ouvrir la bouche, avant d’être arrêté par Hélène :

— Si tu essaies de faire une blague salace là-dessus, c’est sûr qu’elle t’arrache un œil, prévint-elle à juste titre.

— Timothée, tu serais assez gentil pour me passer ce coussin ? demandais-je.

— Bien sûr, répondit-il en s’exécutant.

Une fois l’objet entre les mains, je frappais de nouveau le pauvre Mauricio et rendait l’arme du crime à son propriétaire.

— Et du coup, c’est pour quoi faire ce que tu as noté ? demanda ma pauvre victime en soupirant, tournant enfin sa tête dans ma direction. Hey, ça te va bien, habillée comme ça ! remarqua-t-il.

— Je t’ai noté les ingrédients d’un vrai petit déjeuner, expliquais-je avant d’énumérer du bout des doigts. Des toasts, des haricots sauce tomate, des champignons frits, des galettes de pomme de terre et des œufs brouillés… Et merci pour le compliment, mais ça ne te sauvera pas, ajoutais-je avec un sourire.

— Zut, fit-il, faussement déçu. Et concernant les courses de mademoiselle, y a-t-il des choses auxquelles mademoiselle est allergique ? demanda-t-il avec un faux accent anglais catastrophique.

— Oui, affirmais-je alors en levant un doigt. Ne me prends pas de viande ni de poisson, je n’en mange pas.

— Okay… fit-il mollement avant de retourner s’avachir sur le sofa.

— C’est vrai que ce look te va super bien, commenta Hélène qui se tenait désormais à mes côtés.

Ne l’ayant pas senti approcher, je sursautais vivement en reculant de quelques pas, par réflexe.

— Ne refais plus jamais ça ! lâchais-je d’un souffle, portant une main à ma poitrine.

— Haha, ouais pardon, l’habitude, déclara-t-elle en tirant la langue. C’est mon Emprise en fait, expliqua-t-elle.

— Hum, comment ça ? fis-je, curieuse.

— Ben, tu vois les anges pleureurs dans Dr. Who ? demanda-t-elle en pensant avoir l’idée du siècle.

Elle avait de la chance que je connaissais bel et bien cette série dans sa globalité. Mais pas parce que j’étais Anglaise, non, parce que c’était une bonne série. Et parce que Matt Smith.

— Heu, oui, les weeping angels tu veux dire ? corrigeais-je à tout hasard.

— Sûrement, réagit-elle avec un haussement d’épaules. Ben moi c’est un peu pareil. Tant que tu me vois pas, tu n’auras aucune idée de si et comment je me déplace.

— Ondes cérébrales ? demandais-je.

— Ouaip’ !

J’eus un petit rire amusé. C’était sans doute la première fois que j’apprenais quelle était l’Emprise sans que ça ne soit dans la douleur. Et ça me faisait vraiment très plaisir, en réalité. Du coup, profitant d’être sur ma lancée, je posais la question à Thimotée :

— Et toi Thimotée ? fis-je en haussant un sourcil.

— Je sais pas, je l’ai eu que récemment, je suis qu’en deuxième année, y faut encore que je mette le doigt dessus, répondit-il avec nonchalance en levant légèrement la tête. Hey, c’est vrai que ça te va bien, c’est plus décontracté, jugea-t-il.

— Oh, c’était l’effet recherché ! m’exclamais-je avec enthousiasme avant de faire tomber mon regard sur l’heure affichée dans le coin de la télé. Au bon sang, mon cours commence dans une demi-heure, je n’aurais pas le temps de passer à la cafeteria… soupirais-je.

Les trois compères de l’improbable me lancèrent alors un regard étrangement bien coordonné, tant au niveau du timing que de l’expression présentée. Il y eut un moment de silence, au bout duquel je soupirais, vaincu, tandis que je déboutonnais ma veste pour la mettre à l’abri.

— Bon, très bien, je vais manger une de vos horribles tartines, mais c’est uniquement pour tenir jusqu’à midi… grommelais-je.

Je mangeais donc en quelques minutes, faisant de mon mieux pour ne pas admettre que j’y goûtais pour la première fois et que j’adorais.

XV) Une journée normale

Cette journée avait très bien commencé et semblait vouloir se dérouler aussi bien, dans tout ce que cela impliquait de normalité. Aller en cours d’histoire de la musique sans me faire agresser par des manieurs d’Emprise, avait été un début formidable. Le cours en lui-même fut donner par une dame d’un certain âge, mais qui ne semblait avoir rien perdu de sa sévérité et de sa discipline. Son petit accent allemand et son port altier, ajouté à ses vêtements cintrés et bien repassés, avec ce petit camé au col de sa chemise, lui donnait une allure incroyable. Nous avions abordé avec elle l’histoire de Bach, qu’elle prononçait à l’allemande, de la « bonne manière » comme elle le disait elle-même. En bref, une personne tout à fait charmante. Je prenais méthodiquement le plus de notes possibles du bout de mon stylo tandis que se déroulait son cours magistral. Je ne m’y ennuyais pas une seule seconde, notre professeure offrant même un jour nouveau sur les rares choses que je savais déjà, ou que je croyais savoir. Que du plaisir.

Cependant, je devais bien admettre que rester trois heures d’affilées assise sur un siège inconfortable, le tout sans prendre de pause, était particulièrement éprouvant. Et je devrais certainement commencer à m’y habituer, car ce serait ainsi tous les mardis de la semaine.
Mais plus l’effort était intense, plus le plaisir de l’avoir accompli était grande. Et c’était sans compter sur la joie qui m’animait à l’idée de me rendre à la cafeteria, sous le pâle mais bel et bien présent soleil de midi, ce dernier perçant facilement à travers des nuages trop épars.
j’avançais donc d’un pas léger et enthousiaste tandis que je quittais le bâtiments dédié aux cours théoriques de musique classique.
Je profitais pleinement du décors agréable qu’offrait la végétation autour de moi, fermant les yeux quelques secondes pour mieux entendre le son du cours d’eau qui serpentait à travers le campus. C’était vraiment apaisant, d’entendre le bruissement de la végétation sous le vent, accompagné du clapotis du ruisseau.
C’est alors qu’au détour d’un bâtiment administratif, non loin de la cafeteria, je commençais à ralentir en plissant légèrement les yeux. Je croyais apercevoir une sorte de petit animal qui flânait sur le bord du chemin pavé.
Par curiosité, je m’approchais alors un peu plus et ne pus réprimer un sourire en constatant qu’il s’agissait d’un petit caneton, peu farouche, qui me rendit mon regard lorsqu’il s’aperçut de ma présence. Je m’accroupissais alors délicatement, pour ne pas lui faire peur, continuant de sourire un peu bêtement.

— Hé bonjour toi, babillais-je du haut de ma bonne humeur. Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es perdu ? demandais-je en lui tendant le plat de ma main.

Il y eut alors un petit coup de vent et, comme si cela l’incommodait, le petit animal se rapprocha de moi pour que je l’en abrite. Il était trop mignon, je ne pouvais pas l’abandonner ici. Le caneton faisais partie de cette catégorie d’animaux, envers lesquels on ne pouvait pas s’empêcher d’exprimer de l’affection, pour peu que l’on ai pas un cœur de pierre.

Come here boy, come here, invitais-je avec bonne humeur en approchant ma main, sans résultat. Oh, je vois, tu es un canard français ? Viens là mon petit, viens, répétais-je.

Voyant que la petite boule de plume ne semblait pas comprendre mon invitation, je m’approchais encore un peu plus afin de le saisir délicatement. Et c’est sans protester qu’il se laissa faire, se blottissant au creux de mes mains comme s’il y avait trouvé un refuge acceptable. Et malgré toute la retenue dont je faisais habituellement preuve, je ne pus m’empêcher de pouffer de rire devant cette scène parfaitement adorable. Il était mignon à croquer, on aurait envie de le ramener chez soit pour le ranger précieusement parmi ses peluches. Cependant, je me mis plutôt en tête de me rapprocher du cours d’eau non loin, afin de l’y ramener pour que le caneton y retrouve éventuellement sa famille.
Et tandis que je tournais au coin du bâtiment en suivant le son de l’eau, j’entendis une voix vaguement familière qui m’interpella :

— Hey, Lili, tu sors de cours ?

— Oui, répondis-je en même temps que je me retournais.

Négligemment assis par terre contre le mur, entouré de plein d’autres canetons, je reconnus Evans Doroski, la personne qui s’asseyait derrière moi pendant les cours du professeurs Krasny. Je levais alors un sourcil, plutôt surprise.

— Oh, Evans, bonjour. Mais dis-moi, tu t’es lancé dans l’élevage ? demandais-je avec un mince sourire.

— Heuu, non… fit-il, un brin embarrassé. Ça a à voir avec mon Emprise mais, heu, c’est pas une agression contre toi hein ! justifia-t-il, visiblement mal à l’aise.

J’arquais soudainement les sourcils avec un air désolé sur le visage.

— Oh, si c’est par rapport à ce que j’ai dit en cours, je suis désolée, c’était simplement sous le coup de la colère. J’avais passé une mauvaise journée avec toutes les personnes qui avait essayé de me bizuter à coup d’Emprises, expliquais-je avant de pencher la tête sur mon petit passager. Et tu agis sur les animaux ? demandais-je.

— Baaah… réagit le garçon, à peine moins gêné. Non, en fait, je m’entraîne à plier des origamis… avoua-t-il.

Je ne fus pas longtemps intriguée par cette réponse lorsque mon regard se posa de nouveau sur le caneton que je tenais. Il n’était plus là. À sa place se tenait une sorte de cocotte en papier sophistiquée. Je me sentais soudainement un peu stupide. Je me rendais compte qu’il y avait de fortes chances que mes babillages avaient été à l’attention d’un simple morceau de papier.

— Je… je vois, soupirais-je. Et ça affecte tout le monde aux alentours ? demandais-je.

— Ouais, c’est ça, du coup c’était pas contre toi en particulier, quoi… justifia-t-il en rassemblant ses origamis que le vent menaçait d’emporter au loin.

— Ouf… soupirais-je de soulagement. Donc, même si quelqu’un m’avait aperçu, il ne m’aurait pas vue en train de parler à un canard en papier ? précisais-je.

— Ah, si c’est ça qui t’inquiète, non, tout le monde vois le truc que lui inspire mon pliage, expliqua-t-il avec un sourire tandis qu’il sortait une feuille de sa poche.

— Et qu’est ce que tu comptes faire avec une feuille aussi petite ? interrogeais-je.

— Heu… hésita-t-il en sortant une petite boite en fer de son autre poche. En fait je vais juste me rouler une clope, histoire de faire une pause.

Une seconde de silence s’installa, et je manquais de rougir. Cependant je changeais rapidement le sujet de la conversation après avoir vérifié que nous étions bien seuls :

— Et, tu pourrais réactiver ton Emprise ?

— Ah, heu, ouais, répondit-il tandis que l’origami entre mes mains redevenait un adorable caneton.

Et comme je savais qu’il ne s’agissait pas d’un vrai, je ne me gênais pas pour le caresser et le grattouiller autant qu’il me plaisait. C’était adorable, la manière dont il réagissait toujours positivement, ou plutôt la manière d’on j’imaginais qu’il réagissait. Et même en sachant qu’il ne s’agissait que d’une illusion, elle restait parfaite.

— Enfin bref… soufflais-je finalement en déposant le caneton près de son créateur. Je suis ravie de t’avoir croisé, mais je dois absolument aller à la cafeteria, je meurs de faim !

— Ahh, ouais c’est cool, réagit Evans assez mollement.

— Tu ne viens pas ? demandais-je avec un sourire avenant.

— Ah, non désolé, j’dois finir des restes d’hier soir, j’vais pas tarder à y aller, répondit-il en allumant sa cigarette fraîchement roulée.

C’est alors qu’une odeur bien particulière me parvint, quelque part entre le gazon fraîchement tondu et les pieds restés trop longtemps dans les mêmes chaussettes. Et il serait faux de dire qu’une enfance aisée permettait de ne pas reconnaître cette odeur en particulier. Certains seraient surpris de ce qui se trame derrière les box des chevaux en club d’équitation, ou dans les petits jardins des conservatoires. Je grimaçais.

— Avec une Emprise pareille, tu ne devrais pas avoir besoin de ça… fis-je remarquer sans animosité.

— Héhé, ouais mais, elle marche pas sur moi-même… fit-il en exhalant une épaisse fumée rapidement dissipée par la brise.

— Oh, c’est vraiment dommage, mais bon… fis-je avec un vague geste de la main. Bref, si un jour tu veux venir à ma table à la cafeteria, je t’en prie, invitais-je avec un sourire.

— Okay, c’est cool Lili, me répondit-il avant de commencer à ranger ses origamis de sa mains libre.

Soudainement, j’écarquillais brièvement les yeux en sentant mon téléphone vibrer trois fois d’affilées dans mon sac. C’était assez inhabituel.

— Bon, à la prochaine alors, saluais-je.

Evans leva simplement la main en hochant la tête, et je repris mon chemin tandis que je tirais mon portable de mon sac, avant de constater que j’avais reçu trois notifications quasiment en même temps. Il s’agissait de trois textos de numéros inconnus, chacun d’entre eux ne contenant qu’un seul mots. Le premier disait « Hell » le deuxième disait « Morituri » et le troisième « Tyran ».
Je devinais immédiatement qu’il s’agissait de mes trois camarades du bâtiment G et enregistrais leurs numéros en utilisant leurs surnoms. D’ailleurs, je me doutais que Tyran devait être Thimotée, mais je notais dans un coin de ma tête qu’il faudrait que je lui demande l’origine de son surnom, à l’occasion. Je me permettais même de leur répondre avec une pointe d’humour, envoyant à mes trois nouveaux contacts le même message :

« Maintenant que vous connaissez ce numéro, je vais être obligée de vous faire assassiner. »

Je souriais d’un air amusé avant de replonger la main dans mon sac pour y ranger mon téléphone. Au passage, ma main effleura un morceau de papier glacé, ce qui m’intrigua. Puis mes souvenirs revinrent en flèche au simple contact de la texture particulière de ce flyer froissé. Le numéro d’Améthyste, avec son petit message des plus sympathique, écrit au feutre noir, mais me laissait un goût amer dans la bouche. Je m’en voulais encore pour la façon dont nous nous étions séparée, et c’était en grande partie de ma faute. À moi et à ma fierté mal placée.

D’un geste machinal, j’enregistrais le numéro en observant le flyer de plus près. L’adresse du club en question se trouvait dans cette ville. Le petit plan qui figurait au dos le situait une vieille ruelle, visiblement en sous-sol. J’imaginais que c’était normal d’être isolé, lorsque l’on tient un établissement diffusant de la musique à haut volume jusque tard le soir.
Je soupirais brièvement et observait l’écran de mon téléphone, toujours sur le menu des nouveaux contacts. Comme une invitation, un encouragement à faire mes excuses, il me présentait les options « Call Amethyst », « Send text to Amethyst », « Remove Amethyst from contacts ».
En lisant cette dernière proposition je secouais inconsciemment la tête. C’était exactement le contraire de ce que je souhaitais. J’avais envie de rétablir le contacte avec elle, de communiquer.
Cependant, je verrouillais simplement l’écran de mon téléphone tandis que je le rangeais.
Je pressais alors le pas en direction de la cafétéria, espérant soudainement l’y croiser de nouveau. Peut-être qu’elle m’y attendait avec un agaçant sourire chafouin, qu’elle n’attendait que de me voir arriver pour constater que je m’étais fait du soucis au sujet de notre dispute. Peut-être même qu’elle avait oublié tout ça et qu’elle me rassurerait, qu’elle me dirait quelque chose du genre « C’est cool meuf »…

— Enfin, qu’est-ce que j’imagine ? murmurais-je pour moi même en secouant la tête.

Il n’y avait personne d’adosser aux larges panneaux de bois ornant l’entrée. Personne n’y fumait nonchalamment une cigarette. Et même si cette personne avait été présente, elle ne m’aurait certainement pas dit exactement ce que je voulais entendre.
Mais l’heure n’était pas à laisser mon imagination divaguer. Il fallait que je mange, que je reprenne des forces pour avoir un esprit plus clair.
J’entrais donc et me saisis d’un plateau ainsi que de quelques couvert avant de me mettre sur le rail et d’observer ce qu’il y avait de bon aujourd’hui… Puis je grimaçais discrètement en fronçant les sourcils. Il n’y avait pas grand chose. Mais soudain, une voix derrière moi me fit sursauter :

— Lindermak ! appela une voix désagréablement familière, un peu trop fort pour la faible distance qui nous séparait.

— Oui, Miraud ? répondis-je en me retournant avec un sourire forcé. Bonjour, que puis-je pour toi ?

— Déjà et d’une ! s’exclama-t-elle en levant le doigt, l’air très solennel. Je désapprouve le comportement de Léa et Chloé !

Je haussais un sourcil. Sandra Miraud était habillée comme hier, portant toujours ses horribles lunettes et son chandail bariolé, elle semblait être venue vers moi assez vite et portait encore sa veste en laine épaisse, elle n’était donc pas assise en train de manger. Cependant, une autre question m’occupait l’esprit :

— Heu, de qui tu parles ?

— Quoi ? Les deux qui t’ont embêté hier soir ! déclara-t-elle comme si j’étais en tord de ne pas connaître le nom de mes agresseuses. Cependant, je n’approuve pas non plus ta réaction ! Même si tu étais en légitime défense ! Des femmes ne doivent pas se battre, elles doivent montrer l’exemple ! s’écria-t-elle.

— Chhhut… soupirais-je en portant subrepticement mon index à ma bouche, comme pour montrer l’exemple. Je suis juste en face de toi, tu peux baisser d’un ton, ou même d’une octave entière si possible, ajoutais-je en souriant à ma propre plaisanterie. Et ce n’est pas grave, nous sommes quittes et nous repartirons d’un meilleur pied plus tard, formulais-je pour simplement me débarrasser de la conversation.

— Exactement ! déclara Sandra sans me faire la grâce de parler moins fort, ou moins aiguë. Mais il y a aussi autre chose ! Toi qui prétend être féministe, tu dois signer la pétition ! ajouta-t-elle en brandissant un large papier sous mes yeux, fixé contre une simple planchette de balsa.

— Heu, de quoi s’agit-il ? demandais-je en reculant d’un pas, afin de ne pas avoir le papier dans la figure.

— Nous réclamons plus de menus végétariens et végétaliens le midi ! répondit-elle immédiatement.

Je grognais légèrement en roulant des yeux et m’emparais du document qu’elle me tendait.

— Très bien, mais je ne vois pas le rapport entre le féminisme et… Oh et puis finalement, je n’ai pas envie de le savoir, concluais-je un peu sèchement en signant le papier avec le vieux stylo qui pendait à la planche. Voilà, tu peux me laisser à présent.

— Mais, tu ne sais donc pas que la testostérone pousse les hommes à consommer de la viande et des protéines animales ? Et il a été prouvé qu’un régime carnivore rendait les humains plus agressifs ! Et je ne te parle même pas du gluten !

— Tu sais quoi ?! l’interrompis-je soudainement en lui plaquant rapidement sa pétition entre les bras. Je suis convaincue de l’exactitude et du sérieux de ces études scientifiques, mentis-je avec un brin d’agacement dans la voix. Moi-même je ne mange pas de viande, mais j’aimerais tout de même manger. Alors si tu permets… concluais-je en me tournant de nouveau vers les entrées.

Derrière moi, j’entendais Miraud psalmodier d’autres mots indistincts tandis que sa voix s’éloignait, pour mon plus grand plaisir.
Cependant, je devais bien admettre que sa pétition pourrait bien jouer en ma faveur, si elle atteignait son objectif de signature et était prise en compte par l’administration du campus. Car j’avais toutes les peines du monde à trouver un plat qui me faisait envie. Donc, par défaut, je pris une petite salades de pois-chiche aux oignons. Non pas que j’aimais particulièrement cela, mais je devais bien faire avec. En plat principal, rien de bien fou non plus, je roulais des yeux, un peu exaspérée, ce que la caissière sembla remarquer :

— Ben alors Lili, pourquoi tu prends pas une bonne tranche de rôtie ? demanda-t-elle avec bienveillance.

— Pour beaucoup de raison, répondis-je avec un sourire poli.

— Ah je vois, c’est pour ça que t’as signé le truc à Misandre, réagit-elle en hochant la tête et en haussant les épaules. J’ai signé aussi pour lui faire plaisir, mais tu sais, ce cochon là, il est déjà mort, tu le sauveras pas ! encouragea-t-elle, toujours avec cette bienveillance empreinte d’une malheureuse méconnaissance des tenants et aboutissants du sujet.

J’aurais tellement de choses à dire là-dessus. Cependant, j’étais courtoise et je détestais faire la morale à quelqu’un qui avait de bons sentiments, alors je me contentais de répondre gentiment :

— Oui, mais c’est surtout une question de principes.

— Ohh, je vois, c’est bien ça, jugea-t-elle en hochant de nouveau la tête. Ah, c’est beau d’être jeune ! conclut-elle.

Je savais bien qu’elle sous-entendait que ce genre de principes n’étaient que des caprices d’adulescents encore un peu rebelles. Cependant, je savais qu’elle avait tord, au plus profond de moi, et je n’avais aucun intérêt à ce qu’elle en prenne conscience. Donc, je laissais couler avec un petit sourire courtois, tandis que je me saisissais d’une simple assiette de petits pois et de carottes.
Je m’arrêtais ensuite face aux desserts et me fit songeuse un bref instant. Je constatais que la perspective de céder mon dessert à Améthyste, me réjouissait davantage que de manger moi-même un fondant au chocolat à la crème anglaise.
Je me disais alors que je devais vraiment me sentir coupable pour penser de la sorte. Cependant, comme pour conjurer le spectre de ce souvenir, je pris un simple fromage blanc. Après tout, j’adorais les produits laitiers. Je pris ensuite une petite bouteille d’eau pétillante et me présentais devant la caisse.

— Et voilà, dis-je en présentant ma carte.

— Bon appétit ! me souhaita la caissière avec enthousiasme après avoir bipé le morceau de plastique.

— Merci, répondis-je avant de me diriger vers une table un peu à l’écart.

Je préférais ne pas trop me mêler aux autre élèves en ce moment. Sur mon chemin, j’entendais encore quelques murmures à mon sujet, par rapport à Mauricio et, plus fraîchement, par rapport à Misandre. J’avais bien envie que l’on m’oublie un petit peu, alors j’allais m’asseoir toute seule.
Et au moment où je posais mon plateau sur ma petite table, mon téléphone vibra de nouveau.
Prenant mon temps, je m’installais et déposais mon sac à même le sol. J’avais rapidement remarqué qu’en France, il n’y avait pas ses pratiques petits crochets sous les rebords de tables, qui permettaient à ses utilisateurs d’y accrocher leurs sacs. Et même si c’était une pensée de pauvre petite fille riche, cela me faisait un peu mal au cœur de poser un sac à main Gucci en cuir sur une surface ou les gens marchaient avec leurs chaussure sales, et renversaient éventuellement l’un ou l’autre liquide ou aliment.
Avant de commencer à manger, je sortis mon téléphone et lisais le texto de Mauricio :

« Ah, c est bien les riche ca ! Tu envoi quelqu’un faire tes course a ta place. Et meme tes assassinats ! lol XD » dénonçait-il avec une horrible orthographe.

Je pouffais de rire. Normalement, j’aurais répondu plus tard, après avoir pris mon déjeuner, mais je me sentais d’humeur à lui répondre tout de suite :

« Toi c’est différent Mauricio, je t’étranglerais de mes propres mains pendant ton sommeil, tu mérites bien ça. »

Je pouffais de rire. Ce n’était pas une plaisanterie très élégante, mais ça n’était qu’un texto, envoyé à une personne que je savais être désespérément peu sérieuse.
Je tournais donc mon attention vers mon entrée, après avoir posé mon téléphone à côté de mon plateau, et entamais ma salade de pois-chiche en roulant légèrement des yeux. Ça n’était pas mauvais, c’était nourrissant et certainement assez bon pour la santé, mais le goût n’y était franchement pas, de mon point de vue. Je mis donc un certain temps à finir ma petite assiette tandis que mon portable vibrait de nouveau. J’attendais cette fois-ci de bien avoir fini pour regarder mon nouveau message, prenant une grande gorgée d’eau pétillante. Il s’agissait d’Hélène cette fois-ci :

« Utilises des émot’ dans tes SMS, Lili… Mauricio a cru que t’étais vénère contre lui. »

J’écarquillais les yeux, tentant de réparer mon erreur le plus promptement possible, passant sur ma conversation avec Maurice afin de le rassurer :

« Je plaisantais bien sûr ! XD » envoyais-je en utilisant les émoticônes intégrées à mon téléphone.

Sa réponse fut tellement vive que je le soupçonnais d’être stressé au point d’être resté pendu à son portable jusque là :

« bordel tu ma fai peurrr !! »

Je soupirais en roulant des yeux et retournais au fil de conversation d’Hélène :

« Oui, je ferais attention, merci. » écrivis-je simplement.

Ce à quoi elle répondit très rapidement avec un simple smiley faisant un clin d’œil.
Décidant que l’affaire était résolue, je me tournais vers mes petits pois et carottes, insipides et tièdes, mal assaisonnés et cuits trop longtemps. Pendant que je les mangeais sans enthousiasme, mon portable vibra, mais je décidais d’y prêter attention après avoir fini.
Il me restait encore sept repas comptabilisés sur ma carte, et je me voyais déjà assez mal manger ce genre de tambouille autant de fois. Cependant, j’avais tellement besoin de reprendre des forces, surtout en l’absence d’un petit déjeuner digne de ce nom ce matin, que je terminais mon plat, reposant ensuite ma fourchette avec un soupir.
Avant d’attaquer le dessert, avec lequel je prendrais au moins davantage de plaisir, je me décidais à regarder le texto que je venais de recevoir.
Me demandant quel genre de plaisanteries Mauricio pouvait bien encore m’envoyer, je pris quelques gorgées à ma bouteille d’eau en déverrouillant mon écran… et manquais m’étouffer en avalant de travers, reposant mon téléphone sur la table en toussant comme une perdue au creux de ma main.

« tu fai quoi » m’avait simplement envoyé Améthyste.

XVI) Armistice

Mes mains continuaient de s’activer machinalement sur le violoncelle de la salle de musique classique pratique. Et bien qu’il ne soit pas d’aussi bonne qualité que le mien, je retrouvais rapidement mes repairs. Ce cours était programmé trois fois par semaine par cession de deux heures. J’étais en train de jouer l’ouverture de la première suite pour violoncelle de Bach. Dans le cadre des exercices imposés à chacun des élèves par le professeur, afin de juger de leurs niveaux individuels.
Cependant, je n’avais pas du tout la tête à ce que j’étais en train de faire, mes mains s’activant à travers ma mémoire réflexe, demandant un minimum d’effort à mon cerveau trop préoccupé.
J’avais finalement répondu au texto d’Améthyste, après avoir longtemps hésité, après avoir longtemps réfléchi, au cœur de la panique, à quoi lui répondre. Mais n’arrivant à rien décider de concret, je lui avais finalement répondu de manière laconique et factuelle :
« Je prends mon déjeuner. »
Il n’y avait pas plus innocent et banal comme message, alors pourquoi avais-je la sensation d’avoir fait quelque chose qui ne fallait pas ? Pourquoi ne m’avait-elle pas répondu ? Cela m’agaçait de ne pas savoir.
— Lindermark, vous accélérez un peu trop, fit remarquer notre professeur.
Je l’entendais sans vraiment l’écouter, ne sachant même pas si mes mains parvinrent à faire l’effort de rester dans la cadence. j’étais trop inquiète de savoir si Améthyste avait pu prendre mon message comme une injonction à me laisser tranquille. Ce serait terrible, cela m’angoissait.
Piano Lindermark, commanda le professeur. Vous êtes au moins en mezzo forte.
J’avais autre chose à penser. Peut-être devrais-je lui envoyer un autre message, au risque d’avoir l’air intrusive alors que je n’étais pas en position de l’être. J’aurais aimé demander conseil à Hélène, mais d’un autre côté, j’avais envie de pouvoir résoudre ce problème par moi-même. J’avais envie d’en être capable. J’essayais de me rassurer en me disant que de toute manière, Améthyste serait bien obligée de me contacter pour que l’on puisse effectuer les stupides travaux pratiques que nous avait imposés Krasny. Je continuais de penser en boucle, je n’étais plus bonne à rien d’autre. Moi qui me vantais d’avoir une autodiscipline particulièrement efficace, je me trouvais bien désarmée face à la simple angoisse d’une absence de réponse ; comme une collégienne anxieuse.
Je maudissais intérieurement Améthyste pour être capable de me mettre dans un tel état. Mais c’était uniquement parce que nous nous étions séparées après une dispute dans laquelle j’étais en tort. Je n’aurais qu’à me faire pardonner, et l’angoisse disparaîtrait complètement. Je pourrais alors reprendre le cours normal de ma vie d’étudiante, accomplir cette quête aussi absurde qu’elle me paraissait vitale que de récupérer ce mystérieux objet, et puis… rien. Je n’avais aucun plan en tête malheureusement. Obtenir un nouveau visa et travailler en France peut-être ? Ou bien retourner en Angleterre, ailleurs qu’à Londres de préférence. Voir même partir aux états unis. L’angoisse avait véritablement des effets catastrophiques sur mes émotions.
Je sursautais soudainement en sentant quelqu’un me tapoter l’épaule.
Je tournais vivement la tête et croisais le regard un peu concerné du professeur, un petit monsieur chauve, d’un certain âge, rondouillard et moustachu, avec une petite paire de lunettes rondes et un costume en tweed.
— Lindermark, dit-il en replaçant ses mains derrière son dos. Vous étiez trop distraite pour m’entendre sans doute, mais je voulais vous signaler qu’il était inutile de nous interpréter l’intégralité de l’oeuvre.
Autour de moi, il y eut quelques petits rires contenus, heureusement pas vraiment moqueurs.
Je rougissais légèrement en me levant de mon siège.
— Pardon Monsieur, articulais-je. Je n’étais pas concentrée, m’excusais-je en baissant la tête.
— En effet, réagit-il avec le sourire. Et malgré votre apparente distraction, vous avez interprété cette suite sans trop de problèmes, si ça n’est pour votre rubato naturel, ajouta-t-il avec une pointe d’humour.
De nouveaux rires résonnèrent, à peine moins discrets que les premiers. Ce professeur pratiquait un humour plus doux que celui de Krasny, et sa présence évoquait davantage le calme et la bonhomie. C’était très appréciable, de mon point de vue.
— Ah, oui, désolée… réitérais-je.
— Je vous donnerais des exercices un peu plus avancés que ce que j’avais prévu pour vous à la base, m’expliqua-t-il avec le sourire.
— Bien monsieur, mais, j’ai été un peu catastrophique aujourd’hui, répondis-je avec un sourire gêné, faisant glousser mes camarades.
— Oh, mais votre niveau ne m’a pas échappé pour autant, expliqua le professeur en prenant des notes sur un carnet. J’imagine que vous avez commencé très jeune avec un professeur très strict, et certainement des parents qui vous poussaient à l’excellence, analysa-t-il avec un petit sourire modeste.
— Hé bien… oui, c’est bien cela, répondis-je poliment en haussant les sourcils face à cette déduction. Vous l’avez simplement deviné ?
— Hoho, oui, j’ai l’habitude vous savez, en trente ans de métier, houlala… fit-il avec un petit geste de la main, faisant sourire les autres élèves. Très bien, nous allons passer au suivant, et peut-être qu’il fera encore mieux que notre chère Lindermark.
L’élève suivant s’approcha alors sans timidité vers un piano à queue, quoiqu’un peu tendu, un air déterminé sur le visage. Je connaissais bien ce genre de personne. Il semblait avoir dédié sa vie à l’étude de la musique, bien plus que je ne l’avais fait. Il en avait simplement l’allure générale.
Et lorsqu’il se mit à jouer, tandis que je regagnais mon siège, je ne pus que confirmer ce que je pensais. Sa régularité était impeccable, son doigté sans défaut et sa posture parfaite. Il ne commettait aucune erreur que mon oreille puisse percevoir, toute relative soit-elle.
C’était l’avantage de passer en deuxième, dans une classe d’une douzaine d’élèves. Il y avait moins de chance de devoir jouer juste après quelqu’un de terriblement plus talentueux que soi.
Ainsi, le cours se déroula tout doucement, sans jamais que le temps ne paraisse trop long. Notre professeur se présenta alors de manière un peu plus officielle.
Puis monsieur O’Grady, tel était son nom, nous expliqua comment nous allions procéder tout au long de l’année. Nous jouerions donc tous ensembles, chacun à notre instrument de prédilection, et ce la plupart du temps. Mais avant cela, il demanderait souvent à un élève d’exécuter devant toute la classe les partitions qu’il donnerait à déchiffrer en dehors des cours. Cela serait aussi l’occasion de faire remarquer aux autres le bon et le mauvais dans le jeu de leurs collègues, afin de leur apprendre à reconnaître ce genre de choses. Et il continua ainsi à nous décrire son programme, nous libérant en fin de compte un quart d’heure en avance, promettant que les choses sérieuses seraient entamées au prochain cours.
Une fois à l’air libre, je pris une grande bouffée d’oxygène et soufflais lentement. Je me sentais bien, en un sens, car ce cours avait été agréable, instructif sur les choses à venir, et plutôt décontracté. Cependant, il y avait toujours cette histoire avec Améthyste qui me tiraillait. J’avais envie de m’isoler dans un coin tranquille et de hurler un grand coup afin d’évacuer toute cette pression en moi. Mais je n’en fis rien. Au lieu de cela, je piochais machinalement mon téléphone dans mon sac à main, afin de voir si quelqu’un m’avait envoyé un message auquel je pourrais répondre, histoire de dévier du fil de mes sombres pensées. Et quelle ne fut pas ma surprise :
Blimey O’Reilly ! m’exclamais-je, en palissant.
Amélie Verrecchia m’avait envoyé trois messages pendant que j’étais en cours.
Même la voix de monsieur O’Grady ne parvint pas à me faire sursauter lorsque je l’entendis qui passait juste à côté de moi.
— Hé bien Lindermark, je ne vous connaissais pas une affection pour l’Irlande, fit-il d’un ton poli, avec un petit rire tandis qu’il se contentait de passer son chemin. Oh, je n’ai pas entendu cette expression depuis des années, ça me rappelle le goût de la Guiness et l’oddeur des pubs bondés…!
Je tiquais légèrement de l’œil. J’avais encore sorti une expression venue de nulle part. C’est ce qui arrive souvent lorsqu’on souhaite éviter la grossièreté au quotidien, on finit par aller chercher trop loin. Cependant, mon attention était surtout captivée par l’écran de mon téléphone, me précipitant sur les messages de l’odieuse responsable de mes tourments :
« Je sui dispo ver 16h », message reçu à quatorze heures trente, en plein pendant le cours.
« Bon tu fou koi ? », reçu à quinze heures vingt-neuf.
« fé pa la gueule ptn », reçu à quinze heures quarante-cinq, soit pile avant que je ne reprenne mon sac à main.
Je n’avais donc pas pu le sentir vibrer avant ça. Je me sentais mourir de l’intérieur. J’avais peur qu’elle m’en veuille à mort, mais voilà que la situation s’était empirée pendant que j’avais le dos tourné. C’était profondément injuste à mes yeux. Maintenant, j’étais en colère contre elle, parce qu’elle était en colère contre moi, ça n’avait strictement aucun sens.
Puis mon téléphone vibra entre mes mains :
« jsui sur le ban jusqua seize heure pui jme bar »
Plutôt que de répondre, je fourrais mon téléphone dans mon sac et enfilait ce dernier sur mon épaule, avant de l’agripper fermement. Si je lui avais répondu tout de suite, je l’aurais très certainement insulté en coréen tant je n’aurais pas su lui résumer la situation autrement.
En tentant de calmer mon esprit, je pris une profonde inspiration par le nez en essayant de souffler tout doucement par la bouche… Et une sensation désormais familière m’envahit alors. Cool Cat. J’éprouvais de nouveau cet indescriptible bien-être, et l’air semblait passer à travers mes poumons avec plus de facilité que jamais. C’était comme si j’inspirais par le nez et expirais par la bouche en même temps, à l’infini, tandis que mon regard se faisait plus perçant et que mes sens semblaient me dévoiler plus de choses que jamais.
Cependant, l’heure n’était pas à l’étude de mon pouvoir, mais à la chasse. Je me souvenais encore parfaitement du petit endroit calme au bord de l’eau que m’avait montré Améthyste, celui qui se trouvait à l’ombre à toutes heures et était cerné de végétation dense.
Je refermais l’unique bouton de ma veste tandis que mon mocassin droit crissait sur le gravier en y prenant fermement appui. Mes genoux se fléchirent légèrement et je m’immobilisais. Mes bras se levèrent, comme pour assurer mon équilibre, et je pris un départ fulgurant.
Je courais donc à travers le campus, sans m’essouffler une seule seconde, mais en sentant mon corps puiser dans les moindres réserves. Conserver Cool Cat actif me permettait vraisemblablement de me surpasser, je devrais donc me montrer prudente dans son utilisation. Cependant, je ne pouvais pas m’empêcher de profiter de cette capacité à sprinter indéfiniment, afin d’être certaine de ne pas louper Amélie à son point de rendez-vous.
Le décor défilait autour de moi avec une fluidité impressionnante. Sans parler de ma vitesse de course, et au fait que mes pas trouvait toujours une prise parfaite au sol. Mes articulations se fléchissaient d’elles-mêmes pour amortir l’impact de mes foulés, redistribuant l’effet cinétique de ma course au maximum afin de perdre un minimum d’énergie. En réalité, j’avais l’impression de retrouver des instincts perdus. Comme si des zones endormies de mon cerveau s’étaient finalement réveillées.
Puis j’arrivais finalement en vue du fameux point de rendez-vous, mes jambes s’arquèrent alors et mes genoux se fléchirent pour freiner vivement tandis que je dérapais sans perdre l’équilibre, soulevant un nuage de poussière.
La silhouette assise sur le banc tout proche se retourna, et j’aperçus le visage d’Améthyste.
Une petite brise souffla alors le nuage de poussière que je venais de soulever, et je sentis le souffle éthéré qui avait traversé mon corps s’atténuer lentement. Je retrouvais alors des sensations normales, prenant soudainement et terriblement conscience de la fatigue engendrée par ma course.
— Hey, pourquoi t’as pas répondu, miss Bourge ? questionna Amélie en haussant un sourcil par-dessus ses lunettes de soleil.
S’en était trop. Si j’essayais de lui parler en gardant mon sang-froid, j’allais encore la blesser sans m’en rendre compte. Et pour tout dire, j’étais trop en colère pour y réfléchir.
Au moment où je m’approchais d’elle, je ne savais vraiment pas quel genre d’expression ornait mon visage, et je ne pouvais pas lire autre chose qu’une surprise vaguement contenue sur celui d’Améthyste lorsque je me penchais sur elle. Ce que je savais cependant, c’était que mon français était devenu catastrophique, sous le coup de l’émotion :
— Je suis LILI !! Je ne suis pas la miss Bourge ! Je ne suis pas celle-là qui, qui dit des choses pour mettre les gens par terre !! m’exclamais-je, tellement vexée et énervée que je ne savais ni par quel bout commencer, ni comment. Je ne veux pas l’être, mais alors, toi quand tu m’envoies les messages alors que je suis en cours, alors que, que… Rah ! râlais-je en tapant du pied, rageant de ne pas trouver mes mots. Je n’en pouvais plus de me faire de soucis ! Et pendant que je peux pas répondre, tu fais ça ! Alors qu’en fait, j’étais tellement anxieuse ! Pulshanghan meojeoriya !! finis-je par m’exclamer, en désespoir de cause.
Le spectacle devait être vraiment particulier, vu de loin. Moi, rouge de colère et d’avoir couru si vite, dans une posture que je voulais impressionnante malgré le fait que je doive me pencher sur Amélie, elle-même affalée sur un banc, nonchalante, malgré l’expression de stupeur totale présente sur son visage. Et je pouvais le voir, même avec ses larges lunettes de soleil.
Elle resta un certain temps à me regarder reprendre mon souffle, les lèvres pincées, immobile, à fixer mon visage qui passait du rouge au blanc, et mon expression qui passait de la colère à l’anxiété. Et tandis que je me calmais lentement, reculant petit à petit mon visage, je m’autorisais à détailler une fois encore l’outrageante demoiselle. Il y avait dans la forme de son nez et de sa mâchoire quelque chose de typiquement italien. Et je me rendais chaque seconde un peu plus compte de sa pâleur. Là où les quelques taches de lumière qui filtraient à travers les feuilles de la végétation touchaient sa peau, c’en était presque inquiétant, cette blancheur diaphane.
— Bon… souffla-t-elle, visiblement interloquée. J’suis pas spécialiste, mais j’suis sûre que tu viens d’m’insulter en chinois…
— En Coréen, corrigeais-je aussitôt, par réflexe.
— Donc c’était bien une insulte, fit-elle remarquer avec un sourire vainqueur grandissant.
Crap ! soufflais-je en détournant le regard, m’y prenant trop tard pour éviter les grossièretés.
— Hahaha, tu es tellement…! commença Améthyste en bougeant ses mains, ayant l’air de chercher ses mots. Tellement toi ! conclut-elle.
— Oh, je suis ravie, miss Verrecchia que vous me trouviez étant moi-même ! répondis-je sur le ton de l’amertume en croisant les bras et en me redressant.
— T’sais, c’est pour ça qu’j’peux pas m’empêcher d’te chambrer… j’aime trop tes réactions, ajouta Amélie d’un ton que je jugeais différent.
Une brise souffla, agitant un peu les odeurs de verdure et d’eau, faisant bouger nos cheveux. Et en même temps que cette brise, un étrange silence passa. Un silence qui invite à la réflexion l’espace d’une seconde. Et je ne trouvais rien d’autre à faire que rougir un peu, et me demander pourquoi le ton de sa voix avait été aussi différent. Cependant, je clignais des yeux comme pour chasser cette sensation et soupirais.
— Je… je t’en voulais de t’être moqué de moi, admis-je à voix basse en mettant mes mains dans les poches de ma veste, le regard toujours fuyant. Mais j’ai été injuste alors que tu avais écrit ce petit mot, avec ton numéro… Du coup je me sens coupable, et en colère, à cause de toi, concluais-je.
— Qu’est ce que c’est alors, la musique ? demanda Améthyste d’un ton qui n’était qu’à demi rhétorique.
Je la sentis alors effleurer la manche de ma veste, comme pour me pousser à répondre. Je me décidais enfin à lever la tête vers elle, plongeant mon regard dans les verres bleutés de ses lunettes qui ne me renvoyaient rien d’autre que mon propre reflet.
— La musique c’est… commençais-je d’un ton hésitant. C’est toute ces choses qui… murmurais-je sans savoir pourquoi je devenais timide, soudainement. Je pense que l’on peut appeler musique, tout ce qui… reformulais-je, déconcentrée par mon envie de détailler le visage d’Amélie. Tous les sons que des gens peuvent prendre plaisir à écouter et… et je pense que n’importe quelle personne capable de produire de tels sons peut être considérée comme musicienne, concluais-je finalement.
À mon grand étonnement, elle continua de sourire en fourrant ses mains dans son vieux jeans délavé et pencha la tête un coup à gauche, un coup à droite, prenant l’air de peser ce que je venais de dire.
— Hmm… ça c’est c’que j’veux entendre, fit-elle remarquer. T’en penses quoi en vrai ? Parce que, tu pensais pas vraiment c’que t’as dit en classe, hein ? demanda-t-elle avec un brin d’espoir, même si elle doutait très peu de la réponse.
— Non, comme je te l’ai dis, je… je suis parti de Londres pour ne pas devenir ce genre de personne, mais… je n’arrive pas à… soupirais-je avant de porter une main à mon visage. Oh, c’est trop compliqué ! Je veux juste… ne plus être en colère contre toi, et que tu ne le sois plus, ou bien, je ne sais pas, on peut se disputer et être en colère, mais sans se mépriser, ça serait déjà…
Je m’interrompis soudainement dans mes balbutiements lorsque je sentis Amélie passer ses mains dans mon dos et se serrer contre moi. Au début, mon corps tout entier se crispa, et une lointaine voix dans mon esprit me hurla de chasser l’intruse avec force et véhémence. Mais au final, cette voix était si lointaine qu’elle semblait valoir la peine d’être ignorée. Alors je me laissais faire, allant jusqu’à apprécier ce premier véritable contact humain chaleureux, depuis mon arrivée en France. Cependant, je n’avais pas suffisamment de courage pour lui rendre l’étreinte, me contentant de simplement fermer les yeux un moment… lorsque j’entendis Améthyste renifler légèrement.
— J’suis déjà super heureuse que tu…. c’est quoi c’t’odeur ? Du Channel ? demanda-t-elle en se retirant doucement.
— Heu, non, c’est du… commençais-je avant d’hésiter en détournant le regard.
— Aller, dis, dis, dis ! s’enthousiasma ma camarade qui semblait avoir flairé une nouvelle occasion de me taquiner.
— C’est du Gucci Guilty… soupirais-je finalement, au grand plaisir d’Amélie qui éclata de rire.
Le pire étant que, parmi la demi-douzaine d’eaux de toilette dont je disposais, soit deux de plus que mon nombre de robes, c’est celle-ci que j’avais choisi ce matin. J’étais persuadée que tous les psychanalystes du monde avaient les oreilles qui sifflaient en cet instant. Mais je l’avais bien cherché après tout. Ce flacon était bien rangé, je ne l’avais pas pris car c’était le premier qui venait. Pourtant, je n’avais pas consciemment choisi.
— Hahaha haha ! Si j’connais quelques trucs en anglais, c’est que guilty ça veut dire « culpabilité » ! s’exclama Amélie qui finissait à peine de rire comme une baleine. Mais franchement, j’suis désolée d’avoir pété les plombs, mais, t’sais, ma musique c’est tout c’que j’ai et… enfin tu vois l’topo quoi ? J’voulais pas en faire une lutte des classes, mais… Ouais, bref, j’suis coupable aussi, okay ?
— N’en parlons plus, concluais-je en secouant la tête. J’ai parlé avec Hélène et…
— Elle t’as dit qu’on s’entendait bien, mais que t’avais merdé quelque part sans faire exprès, récita Améthyste d’un souffle. Et elle a ajouté que la dispute cordiale pouvait être un moyen de communication sain. J’le sais, elle m’a sorti la même.
— Ah, oh… bien, répondis-je, un peu prise au dépourvu. C’est elle qui t’a donné mon numéro alors ?
— Ah, ouais… désolée. Je pensais que tu préférerais donner tort à Krasny plutôt que d’me reparler, alors…
— Enfin, je ne ferais pas une chose pareille, commençais-je en voyant le sourire de ma camarade s’illuminer. Je tiens beaucoup trop à ma moyenne générale, concluais-je afin de lui couper l’herbe sous le pied.
— Argh, j’en étais sûre ! s’exclama-t-elle non sans rire avec moi. Et sinon, y paraît qu’y t’es arrivé une histoire de ouf ? Elle a pas voulu m’dire les détails ! ajouta-t-elle en haussant un sourcil.
— Oh, oui ! C’est une longue histoire ! soupirais-je en levant la main à mon front. Je crois que je suis au centre de quelque chose qui me dépasse et…
— Attends, attends ! m’interrompit Amélie. Et si on allait parler de tout ça devant un petit verre, en ville ? proposa-t-elle avec le sourire. En plus, y paraît que c’est toi qui invites ! ajouta-t-elle comme pour se dédouaner de l’envie de passer du temps avec moi.
— Haha, toi alors… fis-je en secouant la tête. Je pense que… j’apprécie trop tes pitreries pour t’en vouloir de me taquiner… concluais-je en remettant mes mains dans mes poches de veste. Bien, est-ce qu’il y a de bons pubs en France, ou est-ce que vous n’êtes toujours pas civilisés ? taquinais-je à mon tour.
— Ho, ho ! beugla Améthyste en forçant le trait. J’suis Italienne à la base ! J’suis française que par droit du sol ! justifia-t-elle en levant ses mains devant elle.
— Bon, hé bien, on pourra parler de tout ça en attendant le bus, proposais-je en roulant des yeux avec un début de sourire.
Cette réconciliation ne s’était évidemment pas déroulée comme je le souhaitais, et elle n’avait pas non plus abouti là où je m’y attendais, mais j’étais tout de même très heureuse de son résultat.
Amélie avait un étrange pouvoir, bien plus singulier que celui de se rendre invisible, et c’était bel et bien celui de me faire tourner la tête. Et je jugeais que c’était un peu trop, venant d’elle.

XVII) Dark Alliance

Bientôt… 😉
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