L’éveil de Jonathan

L’éveil de Jonathan

Suivez Jonathan, tandis qu’il s’éveille pour la première fois sur la Néo-Terre et qu’il découvre ses nouveaux et incroyables occupants. Cette courte nouvelle est un prequel à la BD [La quête de Jonathan] (bientôt disponible !)

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I) L'entrée de Talia

Talia Shôgi lévitait à quelques centimètre au-dessus du sol, avançant à travers une série de grands couloirs, se dirigeant vers ce qui était peut être la mission la plus importante qui lui fut jamais confiée.
En ce qui la concernait, elle avait toujours été réglée comme une horloge. Son quotidien était donc soigneusement structuré, ce qui l’aidait à garder la tête froide et l’esprit vif en toutes circonstances. Les imprévus n’étaient pour elle que des facteurs aléatoires, tentant d’altérer la parfaite équation qu’elle mettait en place chaque soir pour la journée à venir, chaque semaine pour la suivante et ainsi de suite. Cependant, elle avait l’intelligence et la sagacité nécessaire à ne jamais être prise au dépourvu par ces facteurs inconnus. Elle était comme une machine, possédant une telle puissance de calcul qu’elle parvenait à envisager des milliers de futurs possibles, tout en faisant en sorte qu’ils aboutissent toujours en un même point : le sien.

Mais aujourd’hui, cette puissance qu’elle avait toujours mis à profit pour rendre le monde meilleur, serait fortement mise à l’épreuve.
Elle était chargée d’accueillir un humain, le premier de tous, sur une Terre qui avait bien changée, depuis l’époque où cette race la peuplait encore.
Et de tous les facteurs inconnus, un être humain était le plus imprévisible. En effet, Talia avait étudié cette race et son histoire : leurs habitudes culturelles spécifiques, leurs implantations géographiques, leur fonctionnement biologique, leurs forces, leurs faiblesses et leurs grandes figures historiques. Elle avait ainsi brossé le portrait d’une race que l’on croyait éteinte, avec toute l’objectivité et la rigueur d’une scientifique.
Mais paradoxalement, elle ne s’était jamais sentie aussi peu préparée.
Ses doigts effleurèrent brièvement le petit panneau de contrôle de la porte en face de laquelle elle se tenait désormais. Elle prit une profonde inspiration et, faisant appel à tout son calme, expira lentement tandis que la porte coulissait afin de la laisser entrer, se refermant tout doucement derrière elle lorsqu’elle fut à l’intérieur.

— Bonjour monsieur, salua-t-elle avec politesse.

L’humain qui se tenait là, debout à côté du petit canapé, l’observait avec stupéfaction, légèrement crispé. La pièce dans laquelle il se trouvait avait été spécialement étudiée pour ressembler à ce qu’il avait pu connaître. Parquet en pin, tapis et rideaux de couleurs chaudes et assorties, fauteuils en similicuir, reproductions de tableaux d’époque à la peinture à l’huile accrochées aux murs couleurs ocre, matériel multimédia de l’époque… tout avait été fait pour limiter le choc de son réveil.

— Heu, qui êtes-vous ? Et… où je suis là ? C’est pas une blague au moins ? s’inquiéta l’humain en passant derrière le canapé, comme pour s’assurer d’une barrière physique entre lui et sa visiteuse.

Talia ne bougea pas, continuant de léviter sur place, constatant que son hôte appréhendait encore la nature de ses intentions, qu’il semblait effrayé par sa situation actuelle. Pour l’instant, il était assez facile pour Talia de prévoir le comportement de l’humain. Elle leva donc légèrement la main dans un geste qui se voulait apaisant, mais discret, conservant un ton de voix parfaitement égal et rassurant :

— Je m’appelle Talia Shôgi, et je ne vous veux aucun mal, bien au contraire. Si vous me disiez votre nom, pour commencer ? invita-t-elle.

— Je, heu… hésita l’humain en agrippant le dossier du canapé. Je m’appelle Jonathan Walsh. Mais dites-moi ce qui se passe, je suis où là ? Vous avez, heu… bafouilla-t-il en examinant sa visiteuse. Enfin je veux dire, vous avez pas l’air… humaine.

Talia hocha légèrement la tête. Les choses se déroulaient vraiment très bien, selon elle. Le dénommé Jonathan semblait avoir l’esprit suffisamment vif pour poser les bonnes questions, tout en commençant à tirer de lui-même quelques conclusions.

— En effet, je ne le suis pas, répondit-elle sans bouger de l’endroit où elle se tenait. Je suis une lémuréenne, ou en terme plus scientifique, une prosimia-sapiens.

— Attendez, heu, vous parlez latin ? Et puis, vous parlez français ? interrogea l’humain.

— Non, actuellement, je parle dans ma langue natale, répondit Talia. Votre cerveau ne fait que vous la traduire par des termes qui vous sont familiers.

— Comme dans les films de science-fiction ? s’enquit Jonathan avec un étrange sourire.

— Oui, ce genre de technologie fait sans doute partie de ce que votre race pourrait imaginer, confirma la lémuréenne.

— Haha, mais bien sûr ! Bon aller, je me suis réveillé après une cuite monumentale et des potes ont décidé de me faire une blague très élaborée, s’exclama l’humain, soudainement agacé. Je veux dire, regardez-vous ! Des oreilles pointues, un drôle de bidule au milieu du front, ces fringues improbables, et ils vous ont même foutu un truc sur les jambes pour faire croire que vous lévitez ! C’est quoi ça ? Un cosplay raté de monsieur Spock ?

Talia pinça imperceptiblement les lèvres. Elle s’attendait à du déni, sous une forme ou une autre, et ce mâle humain avait eu suffisamment d’imagination pour se convaincre de quelque chose de plus probable, à ses yeux, que ce qui lui était présenté. Il s’agissait d’une réaction naturelle chez cette race, mais la traiter correctement était toujours délicat. Cependant, la lémuréenne était loin d’être à court de cartes à jouer.

— Donc, si je vous dis que votre race s’est quasiment à cause d’une guerre nucléaire totale, et que vous êtes pour l’instant l’un des trois seuls survivants, retrouvé dans un caisson de cryogénisation, après plus de trois-cents ans, comment l’expliqueriez-vous ? demanda-t-elle, ne changeant pas de ton.

— Je dirais que ça ressemble à un scénario nul ! Un prétexte pour me faire marcher dans une blague naze et beaucoup trop élaborée ! s’emporta Jonathan.

Ce dernier contourna alors le canapé assez vivement. Il avait l’air très contrarié. Talia jugea qu’il y avait des chances qu’il se montre violent, cela dit, elle n’interviendrait physiquement que si son intégrité était sérieusement en danger. La priorité était d’habiliter l’humain à un nouveau contexte, c’était sa mission, alors peu importait quelques blessures mineures.
Cependant, Jonathan ne s’attaqua pas à la lémuréenne. Ou en tous cas, pas à proprement parler. Il se contenta de saisir l’oreille de Talia et de tirer dessus. L’expérience fut douloureuse, mais cela ne semblait pas être le but de la manœuvre.

— Il faut que je t’enlève ce déguisement ridicule pour que tu arrêtes de… déclara l’humain avant de s’interrompre soudainement.

Puis il commença à tâter l’appendice qu’il tenait entre ses doigts, testant ses aspérités et effleurant ses rebords, comme pour vérifier qu’il était bien réel.

— Ce que vous faites… est très inconvenant, souffla Talia qui essayait de garder son calme, ne pouvant pas cacher le rouge qui envahissait ses joues. Est-ce que vous me croyez maintenant ?

— Attend… répondit l’humain qui semblait s’être décidé pour le tutoiement. Laisse-moi juste…

À ces mots, il fit dévier sa main pour toucher le front de la lémuréenne. Il écarta alors la frange de ses cheveux coupés au carré et approcha son pouce de l’éclat de métal qui dépassait de son front. Sans gêne, il en approcha son visage et écarquilla les yeux de stupeur avant de reculer d’un coup.

— C-c’est pas une blague ! J’ai vu les rebords de ce truc, ça rentre vraiment dans ton crâne ! C’est pas une illusion d’optique ! Tu es quoi à la fin ? s’exclama Jonathan en tombant assis sur le canapé, tremblant légèrement sous le choc.

De son côté, Talia avait porté une main à son oreille, zone particulièrement sensible chez ceux de sa race. Ce contact l’avait vraiment dérangée. Sentir les doigts étranges de cet illustre inconnu contre l’une des zones les plus fragiles de son corps avait été une expérience des plus désagréables. De plus, il s’était dangereusement rapproché de son implant cérébral, et elle était très soulagée qu’il ne l’ait finalement pas touché. Elle stabilisa alors sa posture, décidant de baisser sa hauteur de lévitation au minimum. La simple pensée qu’il aurait aussi pu toucher ses jambes lui déplaisait.

— Calmez-vous Jonathan, vous n’êtes pas en danger, assura-t-elle avec calme. Maintenant que vous comprenez que rien de tout ça n’est une plaisanterie, sachez que je fais de mon mieux pour vous faciliter la vie.

— C’est dingue ! s’exclama l’humain dans un souffle. Mais… mais qu’est ce que des extraterrestres viennent faire ici ?! Je comprends rien !

— Respirez lentement Jonathan, proposa Talia d’un ton bienveillant. Mon peuple a simplement trouvé refuge sur Terre. Et quand nous sommes arrivés il y a deux siècles, cette planète était déjà ravagée. Je sais que c’est une perspective angoissante, mais vous devez la surmonter.

— C’est pas possible, gémit l’humain en portant une main à son front. Les criminels ! Ils les ont fait sauter leurs bombes ! Les fous ! déclara-t-il d’une voix tremblante et pleine de colère. Et pourquoi j’ai été cryogénisé ? C’est pas comme si je pouvais reconstruire une civilisation, je voudrais revenir en arrière… continua-t-il avant de relever soudainement la tête. Je pourrais revenir en arrière ? Vous avez pas un genre de machine à voyager dans le temps ?! Je pourrais… je sais pas moi, empêcher tout ça !

Talia secoua doucement la tête. Son hôte avait nié l’évidence, puis il s’était mis en colère, et finalement il essayait de négocier la situation. C’était une évolution plutôt classique chez cette race, cependant, cet individu en particulier semblait franchir les différents paliers avec une grande rapidité.

— Le temps est avant tout une notion, expliqua-t-elle, un outil utilisé en physique. Et même s’il peut être déformé par de puissantes masses, on ne peut en aucun cas le remonter.

À ces mots, elle lévita doucement en direction d’un fauteuil proche du canapé dans lequel se tenait l’humain, et s’y installa lentement, conservant une posture droite.

— J’imagine que tout cela doit vous déprimer, dit-elle à voix basse, afin de lui communiquer son empathie.

— Ouais… ouais, carrément. En fait, je crois que je réalise pas… murmura la voix tremblante de l’humain. J’ai peur que, à un moment, je prenne d’un coup conscience des choses et que je devienne fou.

— Je ne pense pas que vous deviendrez fou Jonathan, répondit Talia sur le même ton que tout à l’heure. En fait, je pense que vous surmontez très bien ce traumatisme, et que c’est pour cette raison que votre race a décidé de vous laisser survivre dans ce caisson de cryogénisation, ajouta-t-elle en levant les yeux pour le regarder en face.

— Je… je ne suis pas sûr, fit-il en trouvant le courage de soutenir le regard de la lémuréenne. Je n’ai rien d’autre que ce que tu dis… alors pourquoi moi ?

— D’après les rares données que nous avant pu récupérer, vous avez été enregistré dans ce programme de cryogénisation en échange d’une grosse somme d’argent, répondit Talia tandis que ses sourcils se fronçaient légèrement. Je vous en dirais davantage lorsque vous serez rétabli psychologiquement.

— Oh, heu… bon, ça me rassure un peu, articula Jonathan en jouant nerveusement avec ses doigts. Mais alors, t’es quoi ? C’est quoi ces trucs sur tes jambes ? Pourquoi tu lévites ? Pourquoi t’as un truc dans le crâne ? Tu comprends, c’est flippant pour moi…

— Oui, je comprends, répondit la lémuréenne d’un ton calme avec de soupirer discrètement. Ce genre d’implant permet à ceux de ma race d’interfacer avec de la nanotechnologie, mais de manière instinctive, sans passer par une interface tactile, c’est aussi simple que cela, conclut-elle avant de marquer une pause. Pour ce qui est de l’armure autour de mes jambes, elle les protège et me permet de tenir debout, cependant, les fonctions cérébrales chargées d’activer mes jambes sont perturbées. Ce qui fait qu’il m’est trop douloureux et difficile de marcher, alors je lévite par magnétisme, conclut-elle lorsque son implant brilla légèrement, déclenchant un bourdonnement de ses chaussures, qui se posèrent délicatement au sol.

— Waouh, heu, désolé, souffla l’humain.

— De quoi ? demanda la lémuréenne.

— Bah, pour tes jambes, c’est pas cool…

— La manière dont les humains expriment leur empathie est étrange.

— Haha, et encore, t’as pas vu le reste, plaisanta Jonathan avec un rire un peu amer.

— Je l’ai étudié, le reste, et vous êtes une race terrifiante, observa Talia en posant ses avant-bras sur les accoudoirs du fauteuil. Toi, tu es capable de surmonter en urgence un traumatisme, d’autres étaient capables de plonger le monde dans la folie pour leurs désirs personnels, d’autres encore pouvaient montrer une profonde bienveillance… mais tu sais ce qui est revenu le plus souvent lorsque j’ai étudié l’humanité ?

— Heu, non, souffla Jonathan, pendu aux lèvres de la lémuréenne.

— C’est un ressenti personnel, mais ce qui m’a le plus frappé lors de mes recherches, c’est la facilité avec laquelle de bonnes intentions peuvent se corrompre, pour au final être dévoyées. Comme si vos bonnes intentions finissaient toujours par mal tourner. Comme si tout chez vous n’était que métastable, expliqua-t-elle avec application.

— Heu, ouais, je vois, fit l’humain d’un ton très hésitant. On doit avoir l’air vachement primitifs, face à des aliens avec de super technologies, souffla-t-il.

— Non, ce qui vous donne l’air primitif n’est pas votre technologie, c’est votre malléabilité, votre nature influençable, tant au niveau de l’individu que du groupe.

— Heu, j’arrive pas à te suivre là, avoua l’humain.

— Par exemple, est-ce que tu oserais de nouveau me toucher les oreilles ? demanda la lémuréenne d’un ton neutre.

— Heu… oh, non. Non non non ! s’exclama Jonathan. Je suis désolée, je savais pas que c’était sensible, c’est juste que, sur le coup, ben… désolé, vraiment, bafouilla-t-il.

— Tu vois, c’est de ça que je parle. Je suis certaine que tu as déjà monté un tas de choses dans ton esprit. Rien qu’avec ma question, tu as déduit que je t’en voulais de les avoir touchées. Alors tu t’excuses, tu demandes pardon. Tu dois déjà trouver ça impoli de me questionner sur le sujet, alors tu t’imagines sans doute que c’est quelque chose de honteux pour moi, peut-être même que c’est quelque chose de sexuel. Cette vision des choses que tu as montée toi-même va persister et, petit à petit, si elle n’est pas démentie, tu vas finir par la considérer comme une vérité, et cette vérité ne sera pas facilement modifiable, si on la laisse s’installer.

— Bah, heu… ouais, c’est une réaction normale, enfin j’imagine, expliqua l’humain.

— Évidemment que cette réaction est normale. Pour toi.

— Et du coup… c’est quoi le fin mot de l’histoire ? Pour tes oreilles je veux dire.

— Les lémuréens ne sont pas très tactiles dans l’expression de leurs émotions, si on les compare aux humains, et je le suis encore moins que les autres. À cela vient s’ajouter le fait que nos oreilles sont très sensibles. C’est tout, expliqua Talia en se levant de son fauteuil.

— T’es sûr que c’est pas sexuel ? taquina l’humain qui semblait surmonter son stress avec une pointe d’humour.

— Pas en ce qui me concerne, répondit la lémuréenne sans changer de ton. Mais cela peut changer selon les individus.

— Et… du coup, je fais quoi ?

— Hé bien ça dépend. Tu peux rester dans cette pièce spécialement prévue pour ton confort, en attendant de te remettre de tes émotions, que l’on s’occupe de ton statut administratif et que l’on te guide à travers ta nouvelle vie… expliqua-t-elle simplement avant de marquer une pause. Ou tu peux sortir visiter notre capitale, dans laquelle se promènent trois autres races que tu ne connais pas et qui ressemblent beaucoup moins à des humains que moi, proposa Talia avec sérieux.

— Heu, je vais rester un peu, décida immédiatement Jonathan avant de tapoter l’accoudoir du canapé. J’ai cru voir un coffret Blu-ray d’Alien sur l’étagère, ça me fera patienter.

À ces mots, il se leva du canapé et fouilla dans les divers objets qui avaient été reproduits exclusivement pour son confort. La plupart de ces choses, Talia les connaissait plus ou moins dans leurs fonctionnements, en théorie. Cependant, elle ne put s’empêcher d’être un peu émerveillée, même si elle ne le montrait pas, de voir cet humain se diriger instinctivement vers le meuble télé pour y trouver le lecteur Blu-ray et y insérer sa petite galette de polycarbonate recouverte d’aluminium. D’un côté, elle se vantait d’avoir réussi cet environnement à tel point qu’il s’y repérait instinctivement, mais d’un autre, elle admirait la décontraction dont il pouvait faire preuve aussi soudainement.

— Au fait, commença Jonathan.

— Qu’y a-t-il ? demanda la lémuréenne.

— Comment ça se fait que tu ressembles autant à une humaine ? Je veux dire, tu viens carrément d’une autre planète, c’est une coïncidence folle !

— Je vais faire très court pour ne pas encombrer ton cerveau d’informations inutiles, répondit Talia. Mais l’univers étant isotrope, on peut y appliquer le principe anthropique. En gros, si tu existes, c’est que ton existence dans l’univers est probable. L’univers suis un pattern, certes très riche, mais qui finit par se répéter plus ou moins. Et par des calculs extrêmement complexes, nous pouvons définir a quel moment il se répète. C’est de cette manière que nous avons trouvé ta planète.

— Heu… okay, je vais donc faire passer ma migraine avec un bon film… conclut Jonathan. Et, heu… tu t’appelles Talia c’est ça ?

— Oui.

— Tu veux pas rester un peu plus longtemps, Talia ? Je me sens pas trop de rester seul après tout ça, demanda timidement l’humain.

— Bien, je ferais en sorte qu’on nous apporte à manger, répondit-elle simplement en regagnant son fauteuil tout en examinant la pochette du coffret Blu-ray. Et puis… je n’ai jamais pris le temps de visionner ces films.

Un écran se matérialisa alors devant ses yeux, comme projeté en hologramme par l’implant qui ornait son front. Il s’agissait de nanites à la taille moléculaire qui s’agençaient et interagissaient selon son bon vouloir ; mais un œil humain devait y voir une improbable torsion de la lumière. La lémuréenne bougea à peine le regard et une série de blocs coulissèrent sur son écran improvisé, dans un incompréhensible mouvement d’interface.

— J’annule mes rendez-vous pour les prochaines heures.

— Heu, si ça dérange, t’es pas obligée… précisa l’humain.

— Ça ne me dérange pas, ma mission envers toi est prioritaire de toute façon, répondit Talia sans un sourire.

— Ah, je vois… Enfin, merci en tout cas… j’ai encore plein de questions à te poser en plus !

— Si c’est ce que tu veux, répondit la lémuréenne en hochant la tête. Et puisque l’on regarde un film humain, je risque de te poser aussi beaucoup de questions.

— Okay, ça me va. Au moins, je pourrais éviter de stresser pendant quelques heures, déclara Jonathan en se saisissant de la télécommande.

II) L'arrivée de Zu Li

Tandis que le générique d’Alien³ défilait sur le grand écran de télévision, Jonathan s’étirait lascivement sur le canapé en affichant un sourire satisfait.

— C’est ce que j’appelle une après-midi bien remplie, annonça-t-il avant d’éteindre le lecteur Blu-ray. Ça va Talia ? T’as pas dit un mot depuis la fin du deuxième film, ajouta-t-il en tournant la tête vers la lémuréenne.

Cette dernière était toujours installée dans son fauteuil, sa posture étant à peine plus décontractée qu’au début de la séance. Elle avait posé pas mal de questions à Jonathan au début, en plus de devoir répondre aux siennes. Mais par la suite, elle avait eu suffisamment de réponses sur la culture humaine pour comprendre les diverses intrigues et les messages cachés dans la mise en scène. Elle était donc restée concentrée, apprenant un maximum de choses plutôt que de simplement se laisser divertir par les films.
Elle cligna alors doucement des yeux et laissa échapper un imperceptible soupir tandis qu’elle tournait son attention vers l’humain, qui semblait déjà avoir pris ses aises sur le canapé.

— C’était très intéressant, commenta la lémuréenne. Et puis cela nous a permis de discuter de tes futures interactions avec les autres races de mon peuple. Cependant, je suis surprise par l’ironie de ton choix de film… ajouta-t-elle.

— Ah, c’est sûr, répondit Jonathan avec un petit rire gêné, après avoir vu autant d’aliens flippants, je pense que je peux rencontrer tous tes amis sans problème.

— Vraiment ? Tu parles de l’apparence physique ou du comportement ? questionna Talia.

— Les deux en fait. Je veux dire, vu les descriptions tu m’as donné, je pense pas être choqué. Même si bon, c’est juste un film. Rencontrer une race inconnue en vrai, ça doit être autre chose.

— Ne sous-estime pas les références imaginaires que tu peux avoir. Elles ont un grand impact sur ta perception du réel.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Lorsque je t’ai parlé de l’infirmier chargé de veiller à ta santé, tu l’as comparé à beaucoup de créatures imaginaires issues du folklore humain, expliqua Talia.

— Oh oui, tu parles du chiroptera-sapiens, remarqua Jonathan.

— Exact, mais tu devrais surtout retenir le nom vernaculaire de cette race, les Chiroptéens. Surtout que tu entendras généralement des diminutifs, précisa la lémuréenne avant de s’éclaircir la gorge. Bref, tu as pu visualiser son physique et ses habitudes comportementales grâce à tes références. Je pense que ton imagination participe grandement à ta capacité d’adaptation, qui est déjà exceptionnelle.

— Ah, ben… merci, souffla l’humain en passant sa main sur sa nuque.

— Cependant, ne prends pas tes références pour des acquis. Elles doivent simplement amortir le choc d’une première rencontre, précisa Talia.

— Ouais, j’ai bien compris, répondit Jonathan en se redressant en position assise. Mais le plus dur, c’est pas vraiment ça… C’est surtout de me dire qu’il reste presque plus rien de ma race. Je veux dire, c’est complètement fou.

— Je comprends, acquiesça la lémuréenne avec un léger hochement de tête. Il ne te reste plus qu’à aller de l’avant, aussi compliqué que ça puisse paraître. Et peut-être que tu auras l’occasion de participer au re peuplement humain, ajouta-t-elle sans humour.

— Héhé, tu as vraiment réponse à tout, fit remarquer l’humain avec un petit rire.

— Je fais de mon mieux, répondit Talia.

Cette dernière releva alors la tête en entendant un léger son qui provenait de la porte d’entrée. Un petit signal lumineux clignotait tranquillement au niveau de la poignée.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Jonathan en tournant son regard vers la porte.

— Quelqu’un veut rentrer, et vu l’heure, ce doit être le dîner qui arrive, répondit Talia.

Elle leva alors légèrement la main et exécuta un geste bref tandis que son implant brillait, ce qui eut pour effet d’ouvrir l’entrée de la pièce, la porte coulissant lentement pour dévoiler la personne qui se tenait derrière.
Il s’agissait justement du chiroptéen dont il était question un peu plus tôt, ce dernier poussant un petit chariot de service qui lévitait, dans le même style que le mécanisme des chaussures de la lémuréenne. Jonathan déglutit avec difficulté, il avait un peu le trac de rencontrer cette personne. En tous cas, elle était comme il l’avait plus ou moins visualisée lors des explications de Talia. La créature anthropomorphe qui s’avançait désormais à l’intérieur de la pièce était petite, plutôt menue, comme un corps d’enfant. Cependant, son visage était clairement adulte. Le chiroptéen présentait également une grande paire d’oreilles de chauve-souris. Et à partir des genoux, ses jambes devenaient plus aviaires, présentant des serres un peu inquiétantes là où auraient pu se trouver ses pieds. Cependant, ce qui fascina davantage l’humain fut l’immense paire d’ailes de cuir qui ornaient le dos de l’infirmier. Même repliée de la sorte, leur envergure était facilement envisageable.

— Bonsoir Talia, bonsoir Jonathan Walsh, salua le nouvel arrivant d’une voix douce mais légèrement rauque.

— Heu, j-juste Jonathan ça ira, précisa l’intéressé en faisant de son mieux pour cacher sa nervosité. Enchanté de vous rencontrer.

— De même, répondit le chiroptéen en adressant un sourire à son interlocuteur, dévoilant une belle paire de crocs. Je m’appelle Zu Li, je suis votre infirmier jusqu’à nouvel ordre, on peut se tutoyer si vous voulez.

— Oh, oui, bien sûr, répondit l’humain en affichant de son mieux un sourire poli. Par contre, je… je risque de te poser des questions un peu bizarres, ajouta-t-il nerveusement.

— J’y répondrais avec plaisir, ne t’inquiète pas, expliqua le dénommé Zu Li avec un sourire amusé. Et je n’utilise pas mes crocs pour les prises de sang, ajouta-t-il avec un clin d’œil complice.

— Hahaha… réagit Jonathan d’un rire un peu embarrassé, détournant légèrement le regard. J’aurais pas osé demander ça voyons.

— Tu sais, intervint Talia en se levant de son fauteuil. Les enfants dont il s’occupe lui posent souvent la question.

La lémuréenne se retourna alors vers Zu Li en pivotant doucement sur elle-même. Le fait qu’elle lévitait toujours à quelques centimètres du sol faussait un peu la comparaison, mais elle faisait une bonne tête de plus que le chiroptéen. Elle s’avança ensuite vers le chariot de service que poussait l’infirmier et observa ce qui s’y trouvait.

— Cela fait longtemps que je n’ai pas goûté ta cuisine, déclara Talia d’un ton neutre. Par contre, je préfère l’emporter, j’ai du travail. Je mangerais dans mon bureau, précisa-t-elle avant de se tourner vers l’humain. Cela ne te dérange pas, Jonathan ?

— Oh, non, répondit l’intéressé avec un petit sourire. Merci d’être restée aussi longtemps avec moi, ça m’a fait plaisir de parler.

— Ce fut un plaisir également, répondit la lémuréenne avec plus de politesse que de sincérité.

Elle fit alors un vague geste de la main, et le plat qui lui était destiné se mit à léviter avant de se tordre pour former une sorte de boite, qui vint délicatement se placer entre ses mains.

— Merci pour le repas Zu Li, je te laisse prendre soin de Jonathan, déclara-t-elle avant de s’incliner légèrement et de sortir de la pièce.

Aux yeux de l’humain, Talia avait quelque chose d’impressionnant. Le fait qu’elle lévite pour épargner ses jambes handicapées était une chose, le fait qu’elle puisse contrôler beaucoup de choses via son implant cérébral en était une autre. Mais ce qui lui donnait cette aura particulièrement noble et impénétrable, venait de son attitude générale. Le flegme, l’élégance et la courtoisie dont elle faisait preuve en toutes circonstances avaient de quoi imposer le respect.

— Et la voilà repartie, soupira le chiroptéen en secouant doucement la tête. Tu sais, ajouta-t-il en s’adressant à l’humain, elle laisse rarement de côté son attitude stricte, même avec ses amis. Ne lui en tiens pas rigueur.

— Bah, c’est quelqu’un d’important à ce que j’ai compris, répondit Jonathan. Et puis elle a été super sympa avec moi.

— Oui, c’est une bonne personne, confirma Zu Li. Mais passons aux choses sérieuses, je t’ai préparé un repas dont tu me diras des nouvelles.

À ces mots, l’infirmier souleva le plat qui restait sur son chariot de service et le déposa délicatement sur la petite table basse qui se trouvait devant le canapé. L’humain se pencha alors sur ce qu’il jugea être une large assiette en métal de forme oblongue. Il reconnut immédiatement certains légumes qui composaient une julienne colorée, quelques galettes de soja garnies de céréales, ainsi qu’un morceau de viande en sauce qui semblait être cuit à la perfection. Le chiroptéen déposa ensuite un verre devant l’humain et le rempli d’un jus très clair dont se dégageait une odeur citronnée. Le tout semblait avoir été cuisiné avec un grand soin, en plus d’avoir été spécifiquement étudié pour apporter les nutriments dont le jeune homme pouvait avoir besoin.

— Waouh, je suis impressionné… c’est toi qui as préparé tout ça ? demanda Jonathan, admiratif.

— Bien sûr, répondit Zu Li avec un sourire, la nutrition est la base de la santé. C’est ce que l’on étudie en premier pour entrer dans le corps médical. Le fait que ta race soit omnivore m’a facilité la tâche je dois dire.

— Hmm ! C’est délicieux ! s’exclama le jeune homme qui avait déjà entamé ses légumes. Si les médecins cuisinent aussi bien, il n’y a plus de travail pour les cuistots ! déclara-t-il avec humour.

— Je te l’ai dit, la cuisine est la base de la santé, expliqua le chiroptéen. Il n’y a aucun cuistot qui ne soit pas un petit peu médecin. Mais merci pour le compliment en tous cas, ajouta-t-il en s’inclinant légèrement.

— C’est sincère ! assura Jonathan en avalant son repas. Waouh, même la boisson est super bonne, qu’est ce que c’est ?

— De l’eau minérale avec un zeste d’agrume, c’est excellent pour l’hygiène buccale et intestine.

— Et au fait, les autres races ne sont pas omnivores ? demanda l’humain entre deux bouchées.

— Prends le temps de mâcher, réprimanda Zu Li en fronçant brièvement les sourcils. Et pour répondre à ta question, les lémus sont herbivores et frugivores, les chiros comme moi sont carnivores et hématophages.

— Hm ? fit l’humain avant d’avaler sa bouchée de viande. Ah oui, c’est les diminutifs du nom des races. Je me doutais bien qu’il y en aurait au moins une de carnivore. Je veux dire, pour le peu que j’ai parlé avec Talia, vous avez l’air super évolués socialement, alors je me disais que vous éviteriez de tuer des animaux si vous le pouviez.

— Nous n’en tuons pas, répondit immédiatement l’infirmier. En vérité, nous traitons très bien les animaux dont nous utilisons les sous-produits, et leur viande est simplement reconstituée à partir d’un échantillon de sang. Nous ne leur faisons pas plus de mal qu’aux arbres dont nous cueillons les fruits. Cependant, il y a toujours des personnes pour trouver la consommation de viande dégoûtante.

— Waouh, j’aurais pas deviné, c’est délicieux. Et je connais plein de gens qui s’enflammeraient à propos de viandes artificielles, souffla Jonathan avec un petit rire amer. Enfin, je les connaissais, tout du moins.

— J’imagine que ça doit être dur pour toi, te réveiller après tout ce temps. Mais on fait de notre mieux pour que tu ailles bien, réconforta Zu Li en venant s’asseoir à côté de l’humain.

— Oui, merci pour tout, exprima Jonathan en essayant de penser à autre chose. Et alors, tu bois vraiment du sang ? Comme certaines chauves-souris de la Terre ? Je me demande si le miens aurait bon goût, plaisanta-t-il.

— Haha, je savais que ça t’intriguerait beaucoup, s’amusa le chiroptéen en s’accoudant sur le rebord du canapé pour faire face à l’humain. Et oui, mes lointains ancêtres étaient des chauves-souris semblables à la sous-famille des desmondontinae de ta planète. Nous pouvons produire une salive anticoagulante et anesthésiante. Le principe, c’est d’écorcher la peau sans que la proie ne s’en rende compte et de laper le sang qui s’écoule de la plaie. Évidemment, nous préférons manger directement de la viande, c’est bien plus nourrissant. Mais il faut que tu saches quelque chose d’important, ajouta-t-il en levant le doigt d’un air un peu grave. Boire le sang d’une autre personne est un acte très… intime, si tu vois ce que je veux dire.

Jonathan fut tellement surpris par la conclusion de son interlocuteur qu’il en recracha sa gorgée d’eau citronnée, juste avant de se mettre à tousser et de déglutir brièvement.

— Argh ! Désolé ! Et moi je t’en ai parlé comme si c’était une blague ! s’exclama-t-il, un brin honteux.

— Haha, ne t’inquiète pas, s’amusa Zu Li. Je suis là pour que tu puisses apprendre des trucs. En tous cas, prends-le en compte à l’avenir.

— Ouais, merci de me l’avoir dit avant que je me mette dans une situation gênante, répondit Jonathan en osant de nouveau regarder son interlocuteur en face. Et pour changer de sujet, ton visage me fait penser à quelque chose. Tu as les yeux un peu bridés, un petit nez rond, des cheveux épais et raides… C’est un peu bête, mais tu me fais penser à un asiatique, je peux pas m’enlever cette image de la tête, conclut-il avec un petit rire timide.

— Oui, je connais ce peuple humain, acquiesça l’infirmier. J’avais pris l’option « histoire terrienne » pendant mes études. C’était surtout pour rester dans la même classe que mes amis, mais j’en ai retenu beaucoup de choses.

— Ah, et… puisqu’on est dans les informations gênantes… hésita Jonathan en détournant le regard. Est-ce que tu fumes ?

— Hein ?! s’exclama Zu Li avec un léger mouvement de recul, l’air embarrassé. De quoi est-ce que tu parles ?

— Tu sais, je fumais beaucoup à une époque, commença l’humain. Alors je sais reconnaître certaines gestuelles. La manière de s’asseoir est différente quand on tient une cigarette. Le mouvement des doigts, la manière d’appuyer ton coude, comme pour éviter de prendre la fumée dans la figure tout en ayant accès au filtre avec les lèvres. Je suis pas super cultivé, mais j’ai l’œil, conclut-il avec un sourire un peu coupable.

— Quoi ? C’est dingue, normalement, il n’y a qu’un lému pour faire ce genre de remarques, s’étonna le chiroptéen. Je ne pensais pas qu’un humain pouvait avoir une telle capacité d’analyse. Ne vas surtout pas le répéter en tous cas, précisa Zu Li en se mordant légèrement la lèvre.

— Haha, t’inquiète pas, je sais ce que c’est, expliqua l’humain d’un ton léger. Mais comme je te dis, c’est sûrement parce que j’étais un gros fumeur, je pense pas être très intelligent.

— Moi, je pense que tu te sous-estimes un peu, déclara l’infirmier avant de soupirer. Bref, puisqu’on y est, je vais te le dire, certaines personnes ont commencé à cultiver du tabac. Dés que nos explorateurs en ont trouvés sur cette planète, ils se sont dépêchés de produire des cigarettes à la façon des humains. Consommer ce genre de chose n’est pas illégal, mais c’est plutôt mal vu, surtout pour un professionnel de la santé comme moi.

— C’est curieux quand même, souffla Jonathan. Pourquoi se donner autant de mal à imiter des produits humains ?

— Hé bien, les produits humains sont devenus très à la mode depuis quelques années, avec l’avancée sur les recherches archéologiques. Alors en réponse à la demande, beaucoup de personnes se sont mises à reproduire votre artisanat, répondit le chiroptéen d’un ton un peu accablé.

— C’est marrant, conclut l’humain avec un sourire. Mais là où je voulais en venir, c’était, heu… Est-ce que tu pourrais me dépanner une cigarette ?

— T’as pas honte de demander une chose pareille à ton infirmier ?! s’exclama immédiatement Zu Li en se levant du canapé, l’air un peu désarçonné.

— Mais ça m’aide à gérer mon stress ! justifia Jonathan. Et c’est stressant de se réveiller chez des aliens après trois siècles de congélation !

— Tu imagines même pas ce que Talia me ferait si elle apprenait que je t’ai donné du tabac, déclara l’infirmier en débarrassant la table basse avec une grimace.

— Elle a pas besoin de le savoir.

— J’ai déjà du mal à lui cacher que moi je fume, alors si elle sent une odeur de tabac dans cette pièce…

— Ouais, j’imagine… soupira l’humain. Bon, oublie, je me débrouillerais.

— Je préférerais que tu évites de fumer, répondit le chiroptéen qui rangeait le plat et les couverts sur son plateau de service. Moi, je ne prends une cigarette qu’après une mission en extérieur. C’est plus un rituel qu’autre chose, justifia-t-il mollement.

— Mission en extérieur ? questionna Jonathan.

— Oui, confirma Zu Li. En dehors de nos villes protégées, il y a des déserts hautement radioactifs, peuplés d’insectes géants ayant muté à cause des radiations. Et ils sont très dangereux. L’armée m’a formée pour être médecin de terrain. Et les militaires ont tendance à fumer après une mission dangereuse, alors je me suis laissé prendre au jeu.

— Quoi ?! s’étrangla le jeune homme. Tu veux dire qu’il y a des insectes mutants qui se baladent dehors ?! Bon sang, j’ai encore plus besoin d’une clope maintenant !

— Calme-toi, soupira le chiroptéen. Tu ne risques vraiment rien si tu ne vas pas te balader en dehors des zones protégées. Je n’aurais pas dû t’en parler, j’imagine.

— Bon sang, vous en avez encore beaucoup des surprises de ce genre ? soupira l’humain en baissant la tête.

— En fait, tu en as encore deux, des surprises, pour aujourd’hui en tous cas, expliqua Zu Li avec un petit rire jaune.

— Qu’est ce que tu veux dire ?

— Hé bien, Talia a fait en sorte de te présenter un membre de chaque race, afin de te familiariser un peu.

— Oh, c’est vrai, il en reste deux que j’ai pas vu, constata l’humain. J’appréhende un peu, pour tout te dire.

— Tu ne devrais pas, rassura l’infirmier en s’appuyant contre son chariot de service. Elles ne te feront aucun mal. En fait, Talia y compris, nous avons reçu l’ordre de n’engager aucun contact physique avec toi.

— Ah, c’est plutôt sévère, constata l’humain en haussant un sourcil.

— Non, c’est une précaution légitime. On ne sait pas comment tu pourrais interpréter certains gestes, expliqua Zu Li.

— Mais attend, vu comme tu l’as formulé, ça veut dire que je peux être celui qui engage le contact ?

— Heu, ben théoriquement, oui, répondit le chiroptéen, un peu pris au dépourvu.

— Cool. Dans ce cas, merci pour tout, déclara Jonathan en se levant du canapé, tendant amicalement la main à son infirmier.

Ce dernier observa la main tendue quelques secondes, se demandant ce qu’il voulait. Il pensait comprendre, mais il préférait en être sûr.

— Tu veux me serrer la main ? demanda-t-il.

— Oui, c’est important pour moi. Tu comprends, un peu de contact physique, ça compte.

— Je vois, conclut le chiroptéen en tendant la main à son tour, avec un sourire.

— Cool ! déclara alors le jeune homme en serrant la main de Zu Li avec chaleur. Waouh, t’as la peau douce, commenta-t-il.

— La tienne est plutôt rêche, commenta l’infirmier à son tour avant de mettre fin à la poignée de main. Si tu n’as besoin de rien d’autre, je vais te laisser en attendant que Raïda arrive. Elle s’est occupée de toute la partie administrative et va te remettre certaines choses qui feront de toi un citoyen à part entière.

— Waouh, merci, souffla l’humain avec un mince sourire. Et d’ailleurs, j’ai une question… Je sais que je suis dans votre ville géante protégée par un bouclier et tout ça… mais tu sais où on est exactement ? Selon la géographie de ma race je veux dire.

— Bien-sûr. À l’époque, ce vaisseau-ville a atterri sur les ruines d’une ancienne capitale humaine appelée Paris. Mais il n’en reste pas grand-chose.

— Oh, je vois… Merci en tous cas, je vais me reposer un peu en attendant ton amie alors, répondit l’humain, un peu assommé par tant de mauvaises nouvelles.

— Je sais que tu encaisses beaucoup, expliqua l’infirmier d’un ton compatissant. Mais tu es fort, et on est là pour t’aider, alors ça va aller.

Zu Li poussa alors son chariot de service en direction de la sortie, mais s’arrêta une fois devant la porte, se retournant brièvement en direction de l’humain pour lui dire :

— Au fait, surtout ne touche jamais la queue d’un dolphéen. Même si on l’agite sous ton nez. Bon, à la prochaine Jonathan.

À ces mots, le chiroptéen s’inclina légèrement, puis il appuya sur le petit panneau de contrôle qui commandait l’ouverture de la porte. Cette dernière coulissa, et il disparut dans les couloirs en poussant son petit chariot de service.
Et alors que la porte se refermait tout doucement, elle s’arrêta juste avant d’atteindre l’autre bord du montant, apparemment entravée par quelque chose. Jonathan haussa un sourcil. Il pouvait entendre le mécanisme de la porte qui forçait vainement.
C’est alors que le jeune-homme écarquilla les yeux en voyant ce qui entravait le mécanisme : une main. Une large main bien étrange, d’un gris bleuté. Puis des voix retentirent.

— Hey, me ferme pas la porte au nez ! s’exclama une voix inconnue.

— Bon sang Raïda, sois plus délicate, tu vas la casser si tu forces ! s’écria la voix de Zu Li qui s’éloignait.

— Haha, les garçons qui passent dans mon lit me le disent tout le temps ! taquina la dénommée Raïda, dont la voix était forte et un peu rocailleuse.

Jonathan recula légèrement en voyant la porte s’ouvrir de force, alors qu’elle cherchait à se refermer. Il entendait le mécanisme faire un bruit inquiétant, comme s’il souffrait d’être ainsi repoussé de force. Il y eut également quelques étincelles, tant la machine semblait lutter contre la force brute de l’immense silhouette qui entrait dans la pièce avec nonchalance.

III) L'irruption de Raïda

— Salut Jojo ! On m’a beaucoup parlé de toi ! s’exclama la personne qui venait de faire irruption dans la pièce.

Jonathan écarquilla alors les yeux et alla instinctivement se placer derrière le canapé, faisant de son mieux pour évaluer la situation.
La nouvelle arrivante possédait littéralement une silhouette d’un autre monde aux yeux de l’humain.
Selon lui, elle devait mesurer presque deux mètres, en plus d’être incroyablement massive. Il n’y avait pas d’autre mot pour la décrire. Ses épaules, sa poitrine, ses bras, son ventre, ses hanches et ses cuisses étaient larges et imposants. Cependant, la propriétaire de ce physique impressionnant se mouvait avec aisance, comme si elle ne pesait rien. De plus, ses formes étaient harmonieuses, et ses rondeurs paraissaient terriblement naturelles. Elles semblaient êtres composées de quelque chose de bien plus ferme que de la graisse, et la peau gris-bleu de la créature semblait parfaitement englober ses formes, rien ne ballottait tandis qu’elle marchait. Ce qui ajoutait au surnaturel du tableau.
Jonathan cligna alors des yeux en secouant légèrement la tête. Il ne s’attendait vraiment pas à rencontrer ce genre de créature.

— Ben alors, on dirait que t’as vu un monstre. Tu dis pas bonjour ? demanda l’imposante visiteuse en croisant les bras sous sa poitrine.

— Ah, heu… ben… ouais. Salut, balbutia l’humain qui n’avait pas fini d’en prendre plein les yeux.

— T’as l’air sidéré mon gars, mais on a des détails à régler, déclara la créature en tapotant l’étrange bloc-note qu’elle tenait. J’ai fini les formalités, y faudrait que tu valides, ajouta-t-elle d’un ton naturel tandis qu’elle s’approchait de l’humain. Ça va pas mec ? Attends, me dis pas que Zu Li a oublié de te parler de moi ?

— Heu… si, souffla Jonathan en ayant un léger mouvement de recul.

— Ah la salope ! s’exclama l’imposante créature en frappant du poing dans la paume de sa main. Elle le fait exprès pour m’emmerder ! ajouta-t-elle avant de reporter son attention sur l’humain. Bah, heu, désolée de t’avoir fait peur, je m’appelle Raïda Kymata et je suis une delphinida-sapiens, une dolphéenne quoi. Mais t’entendras surtout le diminutif « dol ». Tu peux me comparer aux dauphins de ta planète, mes descendants devaient leur ressembler j’imagine, expliqua-t-elle avec un large sourire, dévoilant sa dentition piscivore un peu inquiétante.

Jonathan avait la bouche entrouverte, sans trop savoir quoi dire. Entre lui et cet imposant dauphin humanoïde, il n’y avait qu’un canapé. Un tout petit canapé, toutes proportions gardées. D’ailleurs, ce fut à ce moment là que l’humain prit note de certains détails frappants. Les yeux sans iris de la dolphéenne étaient d’un jaune lumineux. Littéralement lumineux. Sans doute bioluminescents. La forme globale de son visage inspirait quelque chose d’exotique à Jonathan. Autant Zu Li lui semblait avoir des traits asiatiques, autant cette Raïda avait un faciès tout droit sorti d’îles comme la Martinique ou la Réunion. Mais la comparaison s’arrêta à quelques détails lorsqu’il constata que des sortes d’évents lui tenaient lieu d’oreilles, en plus de décorer son crâne en lieu et place d’une quelconque chevelure. Tout cela, ajouté à l’imposante queue de dauphin qui ondulait derrière elle, suffit à obliger l’humain à aller s’asseoir dans le fauteuil le plus proche.

— Attends, excuse-moi, je suis juste surpris, ça va passer, articula Jonathan en essayant de respirer calmement.

— Heu, okay… hésita la dolphéenne d’un air désolé. Bah, je vais revérifier les données vite fait pendant que tu te remets, ajouta-t-elle en se laissant tomber dans le canapé.

Canapé qui, à la grande surprise de l’humain, ne se désintégra même pas sous la masse imposante qui lui tomba dessus. Il s’en était plutôt bien sorti jusque là, et il ne voulait pas se montrer trop impoli envers cette personne, juste parce qu’il ne s’attendait pas à son apparence.
Alors, suivant les conseils de Talia, il ferma un instant les yeux et compila toutes les créatures vaguement similaires qu’il avait un jour pu connaître dans des œuvres de fictions. Beaucoup de jeux vidéos, de romans, de bande dessinées et de films lui revinrent en mémoire… Puis il prit une grande inspiration et souffla doucement en ouvrant les yeux.
C’est alors que Raïda lui parut désormais bien plus probable et bien moins monstrueuse. Elle patientait simplement sur le canapé, l’air un peu dépité, à consulter une sorte de bloc note qui semblait être en réalité une sorte de tablette tactile.

— Désolé, déclara alors Jonathan avec politesse. C’est vrai qu’on m’a pas parlé de toi. Déjà que j’ai quand même eu un choc avec Zu Li, alors que Talia m’en avait parlé… enfin, tu vois ce que je veux dire.

— Ah, ouais, t’inquiète ! s’exclama la dolphéenne en relevant la tête, désormais souriante. J’imagine que c’est des machins que t’as dû connaître à ton époque, mais je me suis occupé des trucs chiants comme l’enregistrement à l’état civil, la sécurité sociale, les niveaux d’autorisations, les statuts, tout ça tout ça… expliqua-t-elle avec un moulinet du poignet, soulignant l’aspect rébarbatif.

C’est alors qu’elle tendit son étrange bloc note à l’humain, souriante, comme si le rencontrer était la chose la plus excitante qu’elle ait jamais faite. D’ailleurs, la lumière de son regard sembla s’intensifier. Jonathan se demanda alors si cette lueur suivait l’humeur de la dolphéenne. Il prit néanmoins l’objet qu’elle lui tendait et observa la page qui se trouvait sous ses yeux. Elle ressemblait à n’importe quelle feuille de papier imprimée à l’encre. Il y avait des informations lambda comme sa photo d’identité, la couleur de ses yeux, de ses cheveux, sa taille, son nom et son prénom et ce genre de choses. Puis, comme poussé par son instinct, il fit glisser son doigt sur l’étrange page, et celle-ci changea, affichant tout autre chose. Pourtant, l’objet avait la texture et la finesse du papier, et il ne semblait pas s’agir d’un écran.

— Haha, vous avez des technologies cools, remarqua l’humain avec bonne humeur.

— Ouais, si tu savais ! déclara Raïda avec un petit rire. D’ailleurs je bricole un peu, y faudra que je te montre, si ça t’intéresse !

Jonathan fut amusé de voir la queue de la dolphéenne s’agiter en réaction à son excitation. Déjà que ses yeux semblaient en dire long, le reste de son corps était également très expressif. Au final, elle dégageait une certaine fraîcheur, une énergie positive qui mettait l’humain un peu plus à l’aise tandis qu’il vérifiait les informations des autres pages. Il y avait là des choses vraiment très précises sur lui. D’ailleurs, il se demandait comment ces aliens avaient bien pu avoir toutes ces infos. Peut-être qu’il y avait des dossiers sur lui, dans le centre de cryogénisation. Il ne gardait vraiment aucun souvenir de ce moment de sa vie, quand bien même il avait eu un impact phénoménal sur son destin. C’est alors qu’en parcourant la dernière page du regard, il haussa un sourcil. Il tendit alors l’étrange bloc note à la dolphéenne et l’interrogea :

— Dis-moi, c’est quoi ce graphique avec des symboles bizarres ?

— Oh, ça ! C’est la charte de compatibilité, expliqua Raïda. Les symboles sont ceux des quatre races, plus la tienne. Comme y a pas de symboles équivalents dans ta langue, ton cerveau ne les a pas traduit.

— J’aurais encore pas mal de question à propos de cette technologie traductrice, mais ce qui m’inquiète, c’est de savoir à quoi sert cette charte de compatibilité, demanda-t-il, curieux et un peu inquiet.

— Hein ? Oh, ben c’est la compatibilité génétique. En gros, ton pourcentage de chances de mettre une femelle enceinte.

Le cerveau de Jonathan sembla alors louper un tour et se remit laborieusement en marche.

— Quoi ?! s’écria-t-il.

— Waouh, souffla la dolphéenne. Tu scores un max avec les lémus, mais pour une dol, bonne chance… ajouta-t-elle en se penchant sur le fameux graphique.

— Est-ce que c’est obligé d’avoir ça d’enregistré dans les dossiers de l’état ?! Et qui est le malade mental qui a tenu à étudier la question !?

— Hahaha, t’inquiète pas mon grand, personne verra ce graphique sans ton autorisation, rassura Raïda. Enfin, sauf moi. Et Talia, parce que c’est elle qui l’a rédigé.

— Bordel de ! Argh, j’aurais dû m’en douter, elle a l’air trop intelligente pour son propre bien celle-là ! grogna l’humain qui rougissait de honte. Elle est douée en biologie donc…

— Haha, je te rejoins là-dessus, exprima la dolphéenne. Elle utilise trop son cerveau notre Tali’, c’est à se demander si elle sait s’amuser. Mais t’inquiète pas, elle a aussi des accréditations en politique, en droit, en anthropologie, en zoologie, en psychologie, en physique classique et quantique… Bref, déjà qu’un lému ça carbure du cerveau, mais alors elle, c’est une machine.

— Ah bon ? réagit l’humain avec un drôle de regard. Je savais pas qu’elle était intelligente à ce point.

— Personne ne sait à quel point elle est intelligente, soupira Raïda. Mais tout le monde sait à quel point elle peut être chiante.

— Mais vous avez l’air amies pourtant…

— Ouais, depuis des années, expliqua la dolphéenne avec un sourire nostalgique. Tu sais, on est toutes les quatre des amies d’enfance. Zu Li est rapidement devenu, heu, infirmier. Pour pouvoir intervenir si elle se blessait, surtout aux jambes. Moi, je suis rentré dans la garde royale à l’époque, et j’ai été affectée à sa protection rapprochée. Anagha, elle, c’est vraiment différent, tu lui demanderas toi-même. Enfin, tout ça pour dire qu’on y tient, à notre Tali’.

— Ça fait chaud au cœur ce genre d’histoire, réagit Jonathan avec un sourire mélancolique. Mais, tu as dit « garde royale ». Vous vivez sous une monarchie ?

— Ouais, une monarchie constitutionnelle. La reine en impose grave d’ailleurs, commenta Raïda. Tu la rencontreras sans doute un jour, elle t’expliquera pas mal de trucs elle-même.

— Waouh, la pression ! Rencontrer une reine, souffla Jonathan avec un petit rire. Mais bon, une chose à la fois, déclara-t-il. Est-ce que je peux te poser des questions ? Genre, sur les dolphéens.

— Hein ? Ah, ouais, carrément ! Je suis là pour ça Jojo, répondit l’interlocutrice. Par contre, y fait vachement chaud pour moi là, ça te dérange pas si j’enlève le haut de ma combi ? demanda-t-elle en haussant un sourcil.

— Ah, heu, ben mets-toi à l’aise. Mais je trouve pas qu’il fasse très chaud, remarqua l’humain.

En effet, il remarqua que Raïda semblait avoir un peu chaud sous son vêtement, qui avait tout d’une combinaison de plongée. Pourtant, cette dernière semblait plutôt fine.

— Le truc, commença la dolphéenne en se débattant avec la fermeture éclair, c’est que la température normale de ton corps est largement au-dessus de la mienne. Je tourne autour des trente, et toi t’es à genre, trente-sept si je me souviens bien.

— Ah, ouais, je comprends mieux. Désolé, ça fait parti des trucs que je vais devoir apprendre, expliqua l’humain.

— Bah, t’inquiètes, ça viendra avec la pratique, assura la dolphéenne qui parvint enfin à s’extirper de sa combinaison. Waouh, ça fait du bien !

Cette fois-ci, c’est le cœur de Jonathan qui loupa quelques battements. Raïda ne portait strictement rien sous sa première couche de vêtement. Comme elle avait demandé aussi nonchalamment si elle pouvait se mettre à l’aise, il avait pensé qu’elle avait autre chose de plus léger en dessous. Et malgré toute la politesse et la courtoisie dont l’humain faisait habituellement preuve, il ne put s’empêcher de fixer la poitrine de la dolphéenne. Chacun de ses seins était bien plus massif que sa tête, et Jonathan savait que même à deux mains, il ne pourrait pas en faire le tour. Ses larges mamelons étaient plus bleus et plus foncés que le reste de sa peau, qui semblait être d’une extrême douceur, sûrement très hydrodynamique. Et le tout était, comme le reste de son corps, d’une fermeté à toute épreuve. Le pauvre humain, qui s’attendait presque à devenir aveugle après avoir assisté à un tel spectacle, revint rapidement à la réalité lorsqu’il entendit la voix de la dolphéenne :

— Hé, ça va ? T’as encore phasé tout à coup, s’inquiéta-t-elle avec une touchante sincérité.

— Bah, bah c’est juste, c’est que, balbutia Jonathan avant de se forcer à regarder ailleurs. Je m’attendais pas à ce que tu portes rien en dessous, articula-t-il alors que le rouge lui montait aux joues.

— Ah ouais, désolée, j’aurais dû demander. Ma race est pas très au point niveau pudeur et intimité. Héhé, c’est culturel, justifia-t-elle avec un petit rire coupable. Si ça te gêne vraiment je peux me rhabiller.

— Écoute, je vais être honnête, souffla l’humain qui ne dérougissait pas. Dans ma culture, c’est pas très poli de mater une fille, pour un mec… et je vais avoir du mal à regarder ailleurs, avoua-t-il finalement, lui tournant toujours le dos.

— Ah, c’est tout ? Bah t’inquiètes pas, tu peux regarder tant que tu veux. C’est pas tous les jours que je peux me vanter d’attirer l’attention d’un mâle, exprima la dolphéenne d’un ton terriblement naturelle, prête à éclater de rire. Tu peux même toucher si tu veux, ajouta-t-elle d’un ton joueur avant de se reprendre. Haha, non je plaisante, oublie ça.

— En fait c’est vrai qu’y fait super chaud ! s’écria soudainement l’humain comme pour changer de sujet, le visage rouge. Tu devrais baisser le thermostat en fait.

Entendre Raïda lui dire que ça ne la gênait pas qu’il la regarde l’avait grandement déstabilisé. En temps normal, il aurait simplement régalé ses yeux à volonté. Seulement, le contexte était clairement différent. Il ne s’agissait pas de la proposition d’une amie un peu fofolle qui avait décidé de bronzer topless sur la plage, non. Il était un humain, et elle était une dolphéenne, qui tenait plus du cétacé que du primate… Cependant, Jonathan était le genre de personne à rejouer à Mass Effect plusieurs fois pour débloquer toutes les scènes. Et puis Raïda remplissait haut la main le test Jack Harkness. Mais finalement, il décida de s’imposer une certaine rigueur tant qu’il ne se serait pas davantage habitué à sa nouvelle situation.
Il expira alors lentement, comme pour se calmer et chasser le rouge de ses joues, puis tourna de nouveau la tête vers la dolphéenne tandis qu’elle manipulait le thermostat.

— Je règle sur seize, ça te va ? demanda-t-elle tandis qu’elle enfilait de nouveau le haut de sa combinaison. Moi ça me va bien.

— Okay, nickel ! déclara l’humain avec un sourire gêné.

— Et donc, tu voulais me demander des trucs ? interrogea Raïda en sautant de nouveau sur le canapé. N’aies pas peur, je suis là pour ça, rassura-t-elle avec un large sourire.

— Justement, je me demandais en voyant tes dents… tu manges que du poisson ?

— Ouaip’, répondit-elle. Des fois je sors avec Zu’ pour m’envoyer un peu de viande, mais si j’abuse, je te raconte pas les brûlures d’estomac que je me trimballe pour les jours à venir, raconta-t-elle sans pudeur.

— Haha, okay je vois, réagit Jonathan, amusé. Et, heu, tes yeux, ça marche comment ?

— Ah ouais c’est vrai, souffla la dolphéenne avec un petit sourire. Bah c’est un trait de mes ancêtres, qui communiquaient leurs émotions avec un code couleur par bioluminescence. On en a le contrôle, comme de nos muscles du visage. Mais tu sais c’que c’est, quand le fou rire monte, tu peux pas le retenir ! conclut-elle avec un sourire en coin.

— Je comprends, ouais, assura l’humain avec bonne humeur. Et, heu, le prend pas mal, mais t’es énorme. C’est la taille standard chez ta race ? Et y a d’autre trucs que je devrais savoir ?

— Hahahaha ! s’esclaffa alors Raïda en se tapant sur le ventre. Oh, toi alors ! Vil flatteur, j’ai l’impression que tu me fais du charme ! Non je plaisante, assura-t-elle avant de reprendre son souffle. En fait, niveau taille, je suis dans la moyenne haute de ma race. Et niveau réserves d’hyper graisses, je fais de mon mieux, mais j’ai du mal à prendre. Plus on en a, plus on est attirante, c’est bien normal. Là-dedans, y a de l’énergie pure. C’est notre stock pour les efforts physiques violents, pour accélérer notre métabolisme ou pour survivre sans nourriture, expliqua-t-elle avant de marquer une pause, hésitante. Et, bah, j’ai vraiment pas envie de te faire peur maintenant mais, on a aussi des organes électrogènes dans la queue. Sous l’eau, une faible tension électrique nous aide à mieux visualiser l’environnement. Et avant que tu demandes, non, un dolphéen lambda peut pas électrocuter des gens avec. C’est un truc qui demande un entrainement rigoureux, mais c’est interdit et très difficile, c’est réservé aux unités militaires spécialisées.

— Waouh… souffla Jonathan, les yeux grands ouverts, passant distraitement une main sur son menton. Je suis impressionné, vous êtes vraiment une race fascinante. Ça doit être pour ça que Zu Li m’a recommandé de ne jamais toucher la queue d’un dolphéen…

— Haha, non, crois-moi, c’est pas pour ça, commenta Raïda d’un ton étrangement rêveur. Mais je suis contente que ça te fascine, et que ça te fasse pas peur. Parce que je me dis qu’on pourrait être de bons amis toi et moi, alors ça serait dommage que je te fasse flipper, haha…

— Haha, non t’en fais pas. Et puis pour faire ça, t’as dit qu’il fallait être un militaire surentraîné, c’est pas comme si je risquais quelque chose, hahaha ! exprima-t-il avec humour.

— Ou-ouais… haha… des militaires surentraînés… répéta mollement la dolphéenne en regardant ailleurs.

Un bref et étrange silence s’installa alors, juste avant que Jonathan ne se redresse sur son fauteuil et tourne vivement la tête vers son interlocutrice.

— Oh putain, tu es une militaire surentraînée ! s’exclama-t-il comme si elle venait de l’avouer ouvertement.

— J’étais ! corrigea immédiatement Raïda. Ça fait un bail que j’ai quitté l’armée pour me mettre à mon compte. Je bricole, je fais des expéditions hors des villes protégées, je revends des trucs, rien de bien extrême ! Je sais même pas si je pourrais encore le faire !

— Mais attend, mais c’est génial ! intervint Jonathan, comme pour dissiper le malentendu.

— Heu, hein ? bredouilla la dolphéenne. Je comprends plus, tu flippes en voyant mes nibards, mais si je peux envoyer des décharges électriques, c’est cool ?

— C’est pas pareil ! s’exclama l’humain. Je veux dire, c’est cool !

— C’est pas vraiment cool d’électrocuter des gens, tu sais ? commenta Raïda avec un léger sérieux.

— Non mais… ah, comment t’expliquer ? C’est comme un genre de super pouvoir, ça te donne des airs d’héroïne de bande dessinée !

— Hmm… hésita la dolphéenne en plissant des yeux. Mouais, je vois ce que tu veux dire… Mais quand même, je te trouve bizarre, Jojo. Et ça me plaît, ajouta-t-elle finalement avec un grand sourire. Je suis contente qu’on se soit rencontrés.

— Haha, moi aussi, désolé pour les questions étranges, s’excusa Jonathan avec bonne humeur.

—Bah, c’est rien, répondit son interlocutrice avec un vague geste de la main. Au moins tu sais tout ce qu’y a à savoir. Oh et, pour la fiche de renseignement, y a pas d’erreur ? demanda-t-elle en montrant l’étrange bloc note.

— Ah, ben non, je pense pas. Enfin, y a des trucs que je peux pas vérifier, comme le graphique de Talia… commenta-t-il avec une pointe d’amertume.

— Hahaha, je te verrais bien essayer de le vérifier ce graphique, taquina la dolphéenne en se levant du canapé. Bon, y se fait tard, Zu’ vient de commencer le service, c’est qu’il doit être pas loin de vingt-et-une heures.

— Hah, alors on commence déjà ce genre de blagues ? Mais non, je pense pas mener l’expérience. Et puis si ça réussit, j’imagine même pas le résultat, grimaça l’humain.

— Héhéhé, j’espère qu’il aura mes yeux, mais avec tes cheveux, commenta Raïda d’un air exagérément rêveur.

— Toi alors ! pouffa Jonathan en roulant des yeux. Merci en tous cas, ça m’a fait plaisir de parler avec toi, t’es plutôt fun comme nana, ajouta-t-il avec sincérité en tendant la main à son interlocutrice.

La dolphéenne reprit alors un visage un peu plus sérieux et afficha un sourire plus doux et plus sincère. Ses yeux jaunes gagnèrent une légère teinte rosée. Puis, un peu hésitante, elle tendit la main à son tour et saisit délicatement celle de l’humain avant de la serrer chaleureusement.

— Merci, on s’appelle alors, et hésite pas à me demander si t’as besoin d’un truc, expliqua-t-elle. Donc, j’enregistre tes données, et je te donne ça.

À ces mots, elle sortit une sorte de bracelet d’une poche de sa combinaison et le tendit à Jonathan, qui l’enfila par réflèxe.

— Tiens, c’est ton interface personnelle, expliqua-t-elle. T’es pas obligé de la porter au poignet, mais c’est le plus pratique. Toutes tes données sont accessibles depuis le champ magnétique que produit ton corps, et ce bidule est simplement là pour les lires et les utiliser.

— Heh, je savais que le corps humain produisait un champ magnétique, mais je savais pas qu’on pouvait en faire un ticket de métro, plaisanta-t-il en enfilant le bracelet. Et ça fait quoi d’autre ? demanda-t-il.

— Bidouille un peu, tu verras bien. Talia et les autres sont enregistrées dans tes contacts, alors tu peux nous joindre facilement. Bon, je resterais bien, mais je dois encore faire valider le dossier et aller bouffer avant de dormir, ce genre de trucs.

— Ah, ouais, je te retiens pas, encouragea l’humain. À plus, et encore merci.

À ces mots, et après un dernier salut amical, la dolphéenne sortit de la pièce, laissant la porte se refermer normalement cette fois-ci. Puis le calme et le silence revinrent. Jonathan soupira longuement. Il ne savait pas quoi faire dans l’immédiat, il était encore un peu trop pommé. Toutes ces discussions avaient attisé sa curiosité naturelle et il ressentait le besoin de découvrir ce monde inconnu. Mais d’un autre côté, il ferait sans doute mieux de se reposer et de dormir là-dessus afin de remettre ses idées en place.
Et tandis qu’il observait distraitement les rayons d’une étagère chargée de livres, la mélancolie qu’il ressentait à l’égard de tout ce qu’il avait laissé derrière lui faisait place à un étrange enthousiasme à l’idée de découvrir ce qui se trouvait désormais autour de lui. Un Nouveau Monde. Quel être humain ne serait pas excité à l’idée de l’explorer ?
Il attrapa alors un livre au hasard et décida de bouquiner jusqu’à trouver le sommeil. Il se retourna alors pour se diriger vers le canapé, puis sursauta lorsqu’un masque de bois se retrouva à quelques centimètres à peine de son visage. Le bois de l’étrange masque se noua alors lentement, comme pour y dessiner une expression goguenarde. Puis vint une voix. La voix de la très étrange personne qui se trouvait derrière le masque :

— Je suis contente que tu t’entendes bien avec Raïda. Mais maintenant que les formalités sont terminées… amusons-nous !

IV) L'intrusion d'Anagha

Jonathan recula subitement par réflexe, n’ayant pas du tout vu venir cette personne ; son dos heurta la petite bibliothèque.
Normalement, il aurait dû sentir que quelqu’un s’approchait de lui, ne serait-ce qu’au bruit de ses pas, surtout dans une pièce aussi silencieuse. Il aurait également du pouvoir entendre le bruit du frottement de ses vêtements contre son corps, celui de sa respiration, ou même le déplacement d’air qui aurait accompagné son déplacement forcément rapide. Il n’avait quitté la porte des yeux que pendant quelques secondes, et cette dernière était déjà en train de se refermer derrière Raïda. Sa surprise était donc totale. Aussi, il mit quelques secondes supplémentaires à se calmer, le dos plaqué contre les rayons de la bibliothèque, dont certains ouvrages étaient tombés sous le choc.
Et lorsque le coup de la surprise fut passé, il fronça légèrement les sourcils en étudiant la personne qui se tenait devant lui. Elle l’intriguait fortement. Les trois races qu’il avait pu rencontrer jusque là étaient toutes singulières, avec des particularités physiques distinctes mais identifiables. De plus, leurs silhouettes globalement anthropomorphiques étaient un précieux repaire. Cependant, en ce qui concernait la créature qui se tenait devant lui, son apparence humanoïde était presque dérangeante.

— Heu, tu m’as fait peur… souffla-t-il, rien d’autre ne lui venant à l’esprit.

— Oh, je peux le voir à ta réaction, tu n’as pas besoin de me le dire, répondit la créature dont la voix résonnait à travers son inquiétant masque de bois. Alors, est-ce que nous pouvons aller nous amuser maintenant ? demanda-t-elle en reculant légèrement, lui tendant cependant la main dans un geste d’invitation.

C’est alors que Jonathan pu mieux détailler la personne qui lui faisait face, sans que son masque n’envahisse son champ de vision.
Ce qui l’avait frappé de plein fouet était tout d’abord son improbable silhouette. Les formes féminines de celle qu’il avait en face de lui étaient dérangeantes, car elles avaient quelque chose de surnaturel. Les courbes des mannequins en plastique, présents dans les vitrines des magasins de mode étaient déjà improbables. Mais dans le cas présent, les différences entre le tour de poitrine, la finesse du ventre et l’ouverture des hanches étaient dérangeantes. Sans compter l’aspect même de la peau de la créature, d’un vert semblable à celui de la tige d’une plante. Et en parlant de plantes, ses seuls vêtements, si l’on pouvait les appeler ainsi, étaient composés de végétaux qui semblaient pousser à même sa peau. Une jupe courte composée de longues feuilles inconnues qui poussaient depuis son bas-ventre, la couvrait jusqu’à mi-cuisses. Deux autres feuilles, plus larges que longues et semblant pousser depuis ses côtes, couvraient sa poitrine. Enfin, sa chevelure étaient également composée de très longues feuilles, plutôt fines, qui semblaient imiter l’implantation d’autant de mèches de cheveux. Et le masque de bois qui couvrait son visage n’arrangeait rien à l’aspect inquiétant que cette personne dégageait.
Jonathan fit alors de son mieux en fermant les yeux, prenant une profonde inspiration. Il compara cette créature à l’image d’une dryade, puis des nombreuses femmes-plantes qu’il avait pu découvrir dans des comics ou des jeux-vidéos. Cependant, lorsqu’il rouvrit les yeux, la silhouette ne lui paraissait qu’à peine moins inquiétante. C’est pourquoi il décida de continuer la conversation, espérant cerner un peu mieux celle à qui il avait à faire.

— Excuse-moi, mais… on ne m’avait pas prévenu qu’il existait, heu, de telles créatures, articula-t-il en se décalant sur le côté, afin de ne plus être acculé contre la bibliothèque.

— Tant mieux, c’est beaucoup plus amusant de voir ta réaction, expliqua la créature en question en joignant ses mains d’un air enfantin. Ne me dis pas que tu es sous le choc, si ? Les humains sont si fragiles ? taquina-t-elle tandis que le bois de son masque se nouait en un sourire enjoué.

— Hé bien, je dois avouer que si. Tu ressembles vaguement à une humaine, mais tes proportions sont différentes. Et puis, excuses-moi, mais tu ressembles aussi beaucoup à un végétal, expliqua l’humain le plus poliment possible, un peu nerveux.

Le masque de la femme plante bougea de nouveau, semblant figurer un haussement de sourcil tandis qu’elle prenait une étrange pose. Le pied droit légèrement relevé en pliant le genoux, elle posa son coude au creux de sa paume de main et porta l’autre sous son menton.

— Oh, oui, dit-elle d’un air songeur. Tu as raison, je suis une créature étrange… jugea-t-elle d’un ton indéchiffrable.

— Heu, sans vouloir te vexer, hein ? précisa Jonathan un peu nerveusement.

— Moi ? Vexée ? Oh mais non… déclara la demoiselle avec légèreté. J’appartiens au règne animal et végétal, tu as bien compris, expliqua-t-elle en quittant sa pose interrogative avant de s’incliner. Je m’appelle Anagha Chaalaak. Cela signifie « innocente et lucide », enfin plus ou moins, fit-elle en se redressant.

— Heu, tu veux dire que tu n’es pas sûre de la signification de ton propre nom ? s’amusa l’humain avec un petit rire gêné.

— Hé bien, c’est tiré d’une langue humaine, alors c’est un peu hasardeux, vous n’avez pas laissé grand chose.

— Pas une langue que je parle en tous cas, répondit Jonathan qui gagnait petit à petit en assurance.

En effet, à force d’observer la dénommée Anagha, de la voir bouger et de l’entendre parler, il se familiarisait petit à petit avec sa gestuelle et son aspect, tous deux inhabituels. Il absorbait les informations qu’il recevait, consciemment ou inconsciemment, et pouvait rapidement les compiler pour appréhender plus facilement les nouveautés qui se présentaient à lui. D’ailleurs, il se demandait si cette capacité était une des raisons de sa cryogénisation.

— Bon, j’imagine que je vais devoir te dire quelques trucs avant qu’on puisse commencer à s’amuser, soupira la demoiselle. Je déteste ces moments où il faut tout expliquer à quelqu’un… je voudrais pouvoir jouer tout de suite, sans devoir attendre. Alors écoute moi-bien, chantonna-t-elle en se rapprochant de l’humain. Je suis une sylverstris-sapiens, une sylvéenne donc. Mais les gens disent juste Syl’. Tu me suis ?

L’humain n’avait pas reculé lorsque la demoiselle s’était approché de lui assez soudainement. En fait, il commençait même à comprendre la nature de son comportement. Elle semblait très enthousiaste à son sujet. Comme elle le disait, elle avait envie de s’amuser en évitant les présentations inutiles. De plus, son sourire enjoué, ou tout du moins celui dessiné sur son masque, laissait penser qu’elle était plutôt impatiente.

— Ouais, je te suis, répondit l’humain avec un léger sourire, j’ai vu pas mal de personnes étranges jusque là. Par contre, je me demande pourquoi tu portes ce masque, ajouta-t-il en levant le doigt pour désigner l’objet en question.

Et d’une manière assez inattendue, Anagha eut un léger mouvement de recul qui suivit exactement l’avancée de la main du jeune homme. Comme si elle maintenait une certaine distance pré-établie entre son visage et les doigts de l’humain. Son geste n’avait pas été craintif, mais fluide et calculé.

— Oh, cela m’aurait amusé que tu le découvres par toi-même, souffla la sylvéenne d’un ton boudeur. Alors je vais être vague, pour ne pas trop te gâcher le plaisir… fit-elle d’un ton mystérieux. Tout ce que tu as besoin de savoir, c’est que voir un Syl’ sans son masque est bien plus inconvenant que de le voir complètement nu.

— Oh, d’accord, répondit Jonathan en haussant un sourcil. Au moins, tu peux lui donner des expressions, donc j’imagine qu’il fait partie de ton corps.

— Tut, temps écoulé ! s’exclama Anagha en croisant ses bras sous sa poitrine. Fini les questions, on passe à l’action.

A ces mots, la sylvéenne fit un grand pas en avant, avec une fluidité, une agilité et une aisance qui rendaient son improbable approche furtive de tout à l’heure un petit peu moins mystérieuse.
Son masque n’était qu’à quelques petits centimètres du visage de l’humain, tout comme le reste de son corps d’ailleurs, puis elle ouvrit grand les bras comme pour se saisir du jeune-homme, avant que celui-ci ne la repousse gentiment en posant sa main sur son épaule.

— Heu, ne t’approche pas autant, c’est pas très confortable, expliqua-t-il avec diplomatie, tout de même un peu gêné.

— Ohoho… ricana alors Anagha en portant une main à sa joue, tandis que le sourire de son masque se faisait plus inquiétant. Tu m’as touchée, là, fit-elle remarquer.

— Ah, heu, pardon, mais comme tu t’approchais un peu trop…

— Ça veut dire que tu as engagé le contact physique ! coupa la demoiselle avec enthousiasme. Donc, j’ai le droit de te toucher aussi !

Elle attrapa donc le poignet de l’humain, comme si elle n’attendait que cette occasion, et l’entraîna jusqu’à la porte de la pièce qu’elle ouvrit aussitôt.
Jonathan était plutôt déboussolé par ce comportement. Elle n’avait pas du tout l’air méchante, juste bizarre. Elle semblait à tout prix vouloir l’emmener quelque part et s’amuser avec lui, quoi qu’elle entende par là d’ailleurs. Elle n’avait pas attendu patiemment qu’il lui pose des questions, afin qu’il s’habitue à elle et à sa nature, non. Elle avait rapidement expédié les présentations et semblait plutôt être partisane de la démonstration plutôt que de l’explication. Alors, Jonathan s’interrogea. Cette parfaite inconnue débarquait ainsi dans sa chambre et voulait l’emmener dehors. Il y avait de quoi être inquiet. Cependant, il avait déjà entendu son prénom dans la bouche des autres personnes lui ayant rendu visite, alors il se doutait bien qu’elle était quelqu’un de confiance. Que faire ? Il avait très envie de partir à la découverte de ce nouveau monde qui l’attendait, mais d’un autre côté, il avait aussi un petit peu peur.

— Ne t’inquiète pas… souffla soudainement la sylvéenne. Je prendrais soin de toi, tu peux me faire confiance, tout ira bien.

A ce moment, le jeune-homme sentit une étrange et fugace odeur, un parfum, quelque chose de chaud et de boisé. C’était plutôt apaisant. Et c’est alors que l’idée fit son chemin dans son esprit. Oui, après tout, si Talia et les autres faisaient confiance à cette personne, alors il pouvait lui faire confiance également. Et puis elle semblait sincère.
Et tandis que Jonathan continuait de suivre sa ravisseuse, qui le tenait par la main, à travers de longs couloirs blancs, il eut un petit sourire et ne put s’empêcher de remarquer :

— Heu, okay, je te cache pas que je commençais à m’inquiéter un peu.

— Je sais, répondit Anagha. J’ai senti la transpiration de ta main devenir plus acide, ajouta-t-elle comme si c’était l’évidence même.

— Oh, je vois, tes super-pouvoir de plante hein ?

— Arrête de commenter, contente-toi d’observer et d’apprendre. Poser des questions c’est ennuyeux, le mieux c’est de vivre les expériences ! déclara la sylvéenne avec passion. Amuses-toi !

— Haha, bah, d’accord, je te fais confiance.

C’est alors que Jonathan cligna des yeux en observant deux personnes qui se tenaient à la sortie du grand couloir. Il s’agissait de deux lémuréens. C’était la première fois qu’il voyait des mâles de cette espèce, et leurs physiques était très différent de celui de Talia. Ils portaient d’étranges uniformes, et des visières masquaient le haut de leur visage. Ils avaient une musculature très sèche, leurs épaules étaient un peu plus carrées, leurs hanches un peu moins ouvertes et leurs mâchoires légèrement plus anguleuses. Du moins, comparé à la seule femelle qu’il avait pu rencontrer. Il jugea également qu’il devait s’agir de sorte de gardes, vu leurs tenues.

— Halte ! Où allez-vous avec l’humain ? demanda l’un des deux Lémuréens.

— Avez-vous l’autorisation de le faire sortir ? ajouta l’autre.

— Allons, allons messieurs, pouffa la sylvéenne en lâchant le poignet de l’humain. Jonathan n’est pas votre prisonnier, il peut aller où il veut.

Ces quelques mots semblèrent déstabiliser les gardes, qui se tournèrent vers le jeune-homme d’un air un peu hésitant.

— Monsieur, commença le premier, vous la suivez de votre plein gré ?

— Bah… ouais. Enfin je veux dire, j’étais pas super chaud au départ, mais je lui fais confiance, conclut-il avec un sourire.

Les deux gardes échangèrent un regard à travers leurs visières. Apparemment, ils étaient perturbés par la présence de l’humain, ne sachant pas trop quoi faire. Finalement, l’un d’eux prit la parole après avoir hoché la tête à l’intention de son collègue :

— Très bien, vous pouvez circuler monsieur Walsh. Passez devant afin que l’on soit sûr que vous sortez bien de vôtre plein gré, précisa-t-il en se décalant sur le côté.

À ce moment, Jonathan eut un petit rire nerveux. Il pouvait comprendre l’excès de précautions qui pouvaient être prises, dans son cas particulier. Cependant, il trouvait cela un peu rude de traiter Anagha comme si elle essayait de le kidnapper. Alors, pour bien marquer le fait qu’il n’avait pas été embarqué la-dedans contre son gré, il passa à côté du garde d’un pas décidé et tourna à droite après le couloir.

— Bon, tu viens Anagha ? Tu as dit qu’on sortait s’amuser non ? appela-t-il avec un grand sourire.

— Hihihi, vous devriez voir vos têtes, pouffa la sylvéenne en observant l’expression des deux gardes. Allez les garçons, ne vous en faites pas, je le ramènerais en un seul morceau.

À ces mots, elle leur tapota amicalement l’épaule tout en passant devant eux à la suite de Jonathan. Les deux pauvres gars semblaient un brin dépités que leur professionnalisme ait été ainsi bafoué. Cependant, ils retournèrent simplement à leur poste et affichèrent l’expression neutre qu’ils arboraient sans doute habituellement.

— Par contre, la sortie est de l’autre côté, précisa Anagha en tournant à gauche après le couloir, faisant signe à l’humain de la suivre.

Ce dernier trotta alors à sa suite avec un petit rire embarrassé et continua de marcher à ses côtés à travers de grandes pièces étrangement vides, quoi que richement meublées. Les murs étaient fait d’une matière blanche, quelque part entre la pierre et le métal. Le sol était composé de marbre aux reflets complexes sur lequel courrait de longs tapis de couleur pourpre.

— Heu, dis-moi, on est où là ? demanda Jonathan.

— Au palais, répondit la sylvéenne.

— Quoi ?! Je suis chez la reine ?! s’étrangla soudainement l’humain. Tu crois que c’est poli de ma part de m’en aller juste comme ça ?

— Haha, le palais est un grand centre d’affaires civiles et autres truc. Les appartements privées de la Reine sont bien plus loin. Toi, tu étais dans la partie médicale.

— Oh, ah, je vois… souffla Jonathan en grimpant dans l’étrange ascenseur de verre où l’entraînait la demoiselle.

Et tandis que le large cube transparent descendait sans l’aide d’aucun câble, par un quelconque magnétisme, Jonathan put observer l’extérieur du palais. Il y avait d’autres bâtiments d’aspect futuriste au loin, partout les architectures semblaient être optimisées et pratiques. Cependant, il y avait également beaucoup de zones ouvertes et d’espaces verts. Trop de détails fourmillaient sous les yeux de l’humain pour qu’il puissent tous les saisir pleinement.

— J’ai l’impression d’avoir été aspiré dans un film de science-fiction… c’est fantastique, murmura-t-il en observant le paysage nocturne de la ville, éclairée par de nombreuses lumières aux sources inconnues.

— Hum, moi je n’aime pas cette partie de la ville, commenta simplement Anagha à voix haute.

— Hein ? Comment ça ?

— Bah oui, tu contemples la partie lémuréenne de la capitale. Cette race pourrait vivre dans un désert de métal nanotechnologique qu’ils en seraient heureux. Y a pas de quoi être fasciné. Moi je t’emmène dans la partie sylvéenne, et tu vas voir, c’est vraiment beau, déclara-t-elle avec enthousiasme.

— Et, tu m’emmènes où exactement ? demanda timidement Jonathan.

— Dans un pub ! Tu verras, c’est l’endroit idéal pour rencontrer des gens, boire et s’amuser.

— Ah ben, ça me changera pas beaucoup de mon époque alors ! s’exclama le jeune homme avec humour, quoi qu’il appréhendait tout de même encore un peu l’expérience.

C’est alors que l’ascenseur arriva à destination, émettant un petit son accompagné d’une lumière tandis que ses portes coulissaient pour laisser sortir ses occupants. Ces derniers arrivèrent donc sur une sorte de vaste parking où divers engins étaient posés. Jonathan se doutait bien qu’il s’agissait de véhicules sensés voler, rien qu’à leurs allures, mais certain design le laissaient complètement perplexe. Il avait beau passer en revu toute ses références de science-fiction, rien n’aurait jamais pu le préparer à contempler la réalité. C’était fou. Tout cela lui donnait le vertige. Et au moment où il portait une main à son front, se sentant presque fiévreux, il sentit de nouveau le doux parfum de tout à l’heure. Cependant, il ne savait pas s’il s’agissait juste d’une impression, d’une illusion olfactive, ou d’un véritable parfum dont il ignorait la source.

—Hey, Jonathan, souffla Anagha d’une voix douce, en lui posant la main sur l’épaule. Tu sais comment réagit un arbre face à l’immensité d’un lac ?

— Je sais pas, répondit automatiquement l’humain.

— Il s’en fiche, car seule l’eau qui touche ses racines est importante, souffla Anagha dont le masque souriait chaleureusement.

— Oui, tu as raison, répondit l’humain qui semblait retrouver son sourire. Je vais pas m’angoisser, je vais juste y aller petit à petit et prendre ce qui est à ma portée ! déclara-t-il avec conviction.

— Oh, bravo, bravo, encouragea la sylvéenne d’un ton un brin sarcastique. Maintenant, viens, je suis garée juste là, expliqua-t-elle en entraînant le jeune homme avec elle.

Elle se dirigea alors vers un coin du parking qui se trouvait tout proche du mur du palais et sauta sur le siège d’un étrange engin. Jonathan cligna des yeux en l’observant. S’il devait comparer ce véhicule à quelque chose qu’il connaissait, il aurait dit qu’il s’agissait d’une sorte de grand Vespa sans roues. Il y avait deux siège bien distincts pour le pilote et le passager, le design était plutôt familier et il y avait même un petit coffre à l’arrière.

— Bon, tu montes oui ou non ? s’impatienta la sylvéenne.

— Ah, heu, ouais, pardon ! s’excusa Jonathan en montant sur le siège passager. Mais, on doit pas porter un casque sur ce genre de véhicule ?

— Haha, nan, t’inquiète pas ! balaya la demoiselle d’un revers de main. Mais avant d’aller faire la fête, je voudrais te montrer quelque chose de cool, alors accroche toi.

Jonathan s’exécuta rapidement et agrippa les poignées qui se trouvaient de chaque côté de la selle de l’étrange scooter, tandis que se dernier s’élevait dans les airs de plus en plus haut.
Anagha, toujours aussi nonchalante, s’était assise en amazone, les deux jambes pendant d’un même côté tandis que son véhicule s’élevait toujours plus haut dans le ciel. Elle semblait d’ailleurs contrôler la machine à partir d’un simple panneau de commande tactile, comme s’il s’agissait d’un simple jouet.

— Waouh waouh waouh ! Heureusement que j’ai pas le vertige ! s’exclama l’humain en tremblant tout de même légèrement.

— Haha, je sais ce que c’est. La première fois que je suis monté la dessus, j’étais encore gamine, et j’ai vomi dans mon masque.

Jonathan se détendit légèrement tandis qu’il laissait échapper un petit rire. Il fallait dire que la scène était plutôt hilarante à imaginer. Puis il ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Après une frayeur pareille, nul doute qu’il serait près à aller boire des coups dans un pub remplis d’aliens.

— Hey, ouvre un peu les yeux, admire le spectacle, encouragea alors Anagha.

Le jeune homme s’exécuta alors et ouvrit doucement les yeux avant d’observer le paysage en contre-bas. C’était proprement éblouissant. A une telle distance, il avait littéralement beaucoup plus de recul sur les choses, et il pouvait ainsi les contempler sans pour autant se sentir écrasé par elles.
Cette ville était grande, très grande… ce qui semblait être normal après tout, pour une capitale.
Mais le plus impressionnant était le fait qu’elle soit parfaitement circulaire, en plus d’être divisée en quatre parties bien distinctes.
Le premier quart semblait être dédié aux immenses bâtiments des lémuréens, de toutes tailles et de toutes formes, communiquant les un avec les autres par de vaste passerelles et ascenseurs. Il y avait même quelques masses obscures qui lévitaient au-dessus des rues, comme des sortes d’îles flottantes, reliées au sol par d’immenses chaînes.
Le second quart ressemblait beaucoup à une forêt, surtout vue du dessus, mais il se dessinait ça et là les contours de quelques bâtiments de bois, parfois même de pierre. Il y avait des canaux d’irrigation, de nombreux points d’eau, et la végétation y était très dense, quoi que structurée. Mais il n’y avait rien de sauvage, car l’implantation de la flore avait était soigneusement organisée par les Sylvéens.
Le troisième quart de la ville était curieusement plongé dans l’obscurité, car aucune source de lumière artificielle n’y brillait. Il était donc difficile d’y discerner quoi que ce soit, mais ce qui était sûr, c’est que de nombreux bâtiments semblaient être construit en restanques, à flanc de haute collines. La plupart des construction étaient faites en hauteurs. Il s’agissait sûrement de la partie chiroptéenne de la ville, selon Jonathan.
Le derniers quart, le dolphéen par élimination, était sans surprise composé d’une grande étendue d’eau de laquelle émergeaient de nombreuses îles. Et le jeune homme se disait d’ailleurs qu’il devait très certainement y avoir encore plus d’habitations, au fond de l’eau.
Mais le plus impressionnant était le centre même de la ville.
Le palais de la reine était vaste, semblant tout droit sorti d’un conte de fée, et ses alentours étaient également assez étendus dans une sorte de mélange hétéroclite de tout ce qui se faisait aux quatre coins de la ville, comme si la vaste place du palais était l’endroit central où toutes les races pouvaient venir et s’y trouver à l’aise.

— C’est vraiment fascinant… j’ai du mal à croire que vous ayez fait atterrir une aussi grande ville sur cette planète… souffla le jeune homme.

— Ah ben, nos ancêtres étaient plutôt forts, ça c’est sûr, commenta Anagha d’une voix posée, comme si elle avait déjà vu ce spectacle trop de fois pour être impressionnée.

— Et vous vivez en paix, même avec des races aussi différentes ?

— Ouais. Après tout ça fait des milliers d’années qu’on coexiste, alors on se connaît et on apprend à apprécier nos qualités et à faire avec nos défauts. Mais regarde au-delà des murs de la ville, qu’est-ce que tu vois ?

Jonathan plissa alors les yeux en relevant la tête. Au loin, il y avait d’énormes et imposants piliers de métal qui semblaient produire un champ de force, englobant toute la ville comme un dôme de verre. Et encore plus loin, derrière la barrière invisible… il n’y avait rien. Une sorte de désert plat ne présentant que de rares aspérités, aucune lumière n’y brillait, et l’obscurité engloutissait simplement l’horizon à perte de vue.

— Il… il n’y a rien, murmura l’humain, terrifié.

— Exactement, approuva la sylvéenne en se tournant vers le jeune-homme, posant une main sur son épaule. Paris était autrefois une capitale pleine de vie, pleine d’êtres humains comme toi… Mais une seule bombe a suffi, ajouta-t-elle tandis que toute expression faciale disparaissait de son masque. Tu imagines ? En une fraction de seconde, tout et tout le monde a été vaporisé, brûlé et atomisé par le feu nucléaire. Et alors que le silence était total, alors que l’écho de l’explosion finissait de se répercuter encore et encore, une neige de cendre a commencé à tomber du ciel. Et cette terre fut contaminée, rendue hautement radioactive pour des millénaires.

Jonathan baissa alors les yeux et passa ses bras autour de son torse. C’est comme s’il avait froid, il tremblait légèrement. Sa poitrine était un peu douloureuse, son nez lui piquait un peu, et il sentait des larmes monter jusque dans ses yeux.

— Arrête… supplia-t-il. Pourquoi tu me racontes tout ça ?

— Hein ? Mais ce n’est qu’une histoire qui s’est passé il y a longtemps. Et puis, c’est l’histoire de ta propre race, déclara Anagha d’un ton plein d’innocence feinte. Nous, nous sommes arrivés ici il y a deux-cents ans, nous avons décontaminé la zone et nous nous y somme installés. Puis, nous avons appris l’histoire des humains, ce qu’ils avaient fait à leur propre peuple, à leur propre planète. Ensuite nous t’avons trouvé, nous t’avons réveillé, soigné, et fait citoyen de notre peuple… continua-t-elle en caressant affectueusement les cheveux de Jonathan. Alors je me disais que je devrais te faire contempler notre belle capitale, juste avant de te laisser contempler ce qu’il reste de la tienne. Et ce, pour que tu comprennes bien quelle différence il y a entre toi et moi, quelle différence il y a entre ton peuple et le mien, quelle différence il y a entre un enfant trop gâté qui fait des bêtises et un adulte responsable qui doit les réparer.

Les caresses d’Anagha dans les cheveux de Jonathan s’interrompirent alors, et elle empoigna sa courte chevelure châtaigne afin de l’obliger à relever la tête. Ses yeux verts étaient rougis par sa tristesse, son visage était crispé par la peine, ses larmes venaient couler contre ses joues pâles avant de venir se perdre dans la fine barbe qui ornait son menton. Son corps aux muscles secs et nerveux, témoins d’une activité physique régulière mais d’une mauvaise nutrition, ne pouvaient s’empêcher de trembler malgré son mètre quatre-vingt cinq.

— Je vais te poser une question, souffla Anagha. Est-ce que tu comprends ce que j’essaie de te dire ?

— Ou… oui… articula Jonathan en serrant les pans de sa chemise noire contre lui. Mais pourquoi…? Pourquoi le faire de cette manière ? Tu voulais juste me voir pleurer ?! demanda-t-il, se sentant trahis.

— Oh, mon cher Jonathan… souffla la sylvéenne en relâchant ses cheveux. Si je suis aussi sévère, c’est pour que tu comprennes mes sentiments, mes craintes… ajouta-t-elle avec douceur, un sourire apaisant se dessinant sur son masque. Je voulais que tu puisses comprendre mes angoisses.

— Quoi ?… Tu es sûre de ce que tu dis ? J’ai plutôt l’impression que tu me méprises, et que tu voudrais me faire culpabiliser pour les actions des humains, répondit le jeune-homme en haussant d’un ton.

— Hein ?… c’est ainsi que tu l’as ressenti ? Je… je suis désolée, souffla Anagha tandis que son masque se faisait triste. C’est juste ma façon de communiquer, je suis comme ça. Je te demande pardon, je t’ai brusqué sans savoir que ça te toucherait à ce point…

Ce petit discours aurait dû sonner faux aux oreilles de Jonathan, surtout à travers sa tristesse et sa rancœur. Mais ces deux sentiments furent rapidement balayés par le même parfum que tout à l’heure. Fugace, chaleureux et épicé, infiniment apaisant. Que lui arrivait-il à la fin ? Il s’en fichait au fond, il voulait juste se sentir bien. Du coup, avec son calme retrouvé, il observa la demoiselle sylvéenne en face de lui et soupira profondément. Les mots qu’elle lui avait dit étaient durs, mais elle lui avait caressé les cheveux comme pour le réconforter. Elle l’avait ensuite obligé à la regarder en face, sans doute vexée qu’il n’ose même pas la regarder dans les yeux. Il y avait tellement de paramètres à prendre en compte, peut-être était-ce sa faute finalement. Peut-être qu’il s’agissait simplement des barrières culturelles qui existaient entre eux, qu’il ne devrait pas lui en tenir rigueur.

— Ah, je… je t’accorde le bénéfice du doute. Mais s’il te plaît, ne me refais plus jamais ça, demanda Jonathan en se penchant sur Anagha.

— Oui, promis ! déclara la demoiselle qui semblait avoir retrouvé tout son entrain. Bien, pour oublier tout ça, allons nous changer les idées au pub ! Youhouuu !

Et tandis qu’elle lançait cette acclamation de joie, elle dirigea son véhicule vers le quartier des sylvéens, descendant à toute vitesse en décrivant de larges boucles, riant à gorge déployée tandis que l’humain installé derrière elle faisait de son mieux pour s’accrocher et ne pas vomir.
Il avait déjà du mal sur les manèges des parc d’attractions, mais en plus, rien ne lui garantissait pleinement sa sécurité.

V) La première table des cinq

— J’ai cru que j’allais mourir ! souffla Jonathan en essayant de calmer les battements de son cœur.

— Hahaha, je t’ai dit que tu ne risquais rien ! pouffa Anagha, apparemment amusée par l’humain.

Ce dernier était adossé à un arbre d’une espèce inconnue, au tronc parfaitement droit et lisse, et dont le feuillage extrêmement dense s’étendait loin au-dessus de lui, comme pour former un toit, additionnant ses branches chargées de feuilles à celles des autres arbres alentours. Au début, il avait pensé qu’il s’agissait de poteaux plantés dans le sol pour soutenir une sorte de bâche géante et aérée, mais à présent qu’il touchait l’étrange végétal, il se rendait bien compte qu’il s’agissait d’un vrai.
Jonathan avait une main sur sa poitrine et respirait profondément, du moins autant que possible.

Il flottait dans l’air un agréable parfum boisé, accompagné de celui de l’herbe fraîche qui poussait sur le sol de l’étrange foret, avec la discipline et la texture d’une pelouse rigoureusement entretenue.
Il tira alors sur un pan de sa chemise pour éponger son front couvert de sueur froide, mais fut interrompu par la main de la sylvéenne.

— Prend plutôt ça, proposa-t-elle sur un ton de reproche qui sonnait faux, lui tendant un mouchoir en tissu. Ça serait dommage de tacher des vêtements vieux de trois siècles, ajouta-t-elle avec un petit rire.

— Sérieux ? souffla l’humain en prenant le mouchoir pour essuyer son front. J’ai été cryogénisé avec ces fringues ?

— Ouais, et ça manque horriblement de personnalité d’ailleurs… On dirait que tu vas à un enterrement humain, répondit Anagha en dessinant une grimace sur son masque de bois.

— Je sais jamais si t’es sérieuse, soupira Jonathan en observant le mouchoir qu’il tenait. Et ou est-ce que t’avais rangé ça ? T’as pas de vêtements ni de sac !

Pour toute réponse, la sylvéenne afficha un sourire goguenard sur son masque et reprit son mouchoir des mains de Jonathan, avant de le ranger délicatement derrière les larges feuilles chargées de couvrir sa poitrine.

— Hah, évidemment ! grogna l’humain en riant à moitié. T’es une troll de niveau supérieur, toi ! conclut-il en s’adossant de nouveau à l’étrange arbre.

— Nan, je suis une sylvéenne, répondit Anagha, avec un gloussement qui laissait entendre qu’elle avait tout de même compris le sens de la phrase. Bon, tu as fini de végéter, on peut aller s’amuser ? demanda-t-elle, un brin pressante.

L’humain sourit légèrement. Les facéties de cette improbable créature réussissaient formidablement à tenir son esprit loin de toutes ses nouvelles angoisses existentielles. Quand bien même elle s’était chargée un peu plus tôt de les lui mettre sous le nez. Il en arrivait à se demander si ça n’était pas une sorte de thérapie extrême, développée par ces extraterrestres, dans le but de surmonter un traumatisme. Cette simple pensée le fit rire.
Il ferma les yeux quelques secondes, profitant de la fraîcheur du soir, de l’odeur de verdure qui flottait dans l’air, et du relatif silence… Il lui semblait entendre des bruits lointains. Des bruits de voix, des raclements de bois et d’autres sons inconnus.

— Haha, « végéter », je viens de comprendre la blague, souffla-t-il en se redressant avant de s’étirer. Bon, je suis prêt ! Mais… ça craint pas de laisser ton scooter ici ? demanda-t-il en désignant le véhicule de la sylvéenne.

— Oh, non, t’inquiète pas ! assura cette dernière avant de tourner les talons, faisant signe à l’humain de la suivre. Bon, attends-toi à une surprise, conseilla-t-elle.

— Bah, si je m’y attends, c’est plus vraiment une surprise, répondit Jonathan en suivant sa guide.

— Crois moi, même préparé, tu seras surpris, déclara simplement Anagha en accélérant le pas.

— C’est bizarre, les bruits que j’entendais ne se rapprochent pas, mais ils ne s’éloignent pas non plus, remarqua l’humain en arquant un sourcil.

— Pff, franchement ! soupira la sylvéenne avec exagération, sans pour autant se retourner ou cesser de marcher. Tu as vu Talia flotter au-dessus du sol et faire léviter des objets, et tu t’étonnes que l’on puisse filtrer précisément des sons dans un périmètre donné ?

— Toi, tu n’aimes pas les questions stupides, statua l’humain en roulant des yeux. Mais je te signale que je ne connais rien de tout ça, alors tu en as pas fini !

— Non, répondit simplement Anagha en s’arrêtant, pivotant pour se retrouver face à l’humain. C’est simplement que tu ne réfléchis pas, accusa-t-elle comme si c’était drôle d’évidence. Tu sais que l’électricité existe, et tu sais que l’on peut traiter et enregistrer des données numériquement. Donc ça ne t’étonnes pas d’utiliser un ordinateur ! Pourtant, crois moi, tu es à mille années lumières de savoir comment fonctionne un processeur, déclara-t-elle en croisant les bras, son masque restant neutre.

— Cette démonstration est complètement fallacieuse, grogna l’humain en roulant des yeux. Même si je vois ce que tu veux dire, je ne peux pas m’empêcher d’être curieux à propos de tout ça ! déclara-t-il en ouvrant ses bras pour désigner l’espace autour de lui.

— Oui, approuva Anagha en soupirant. Mais c’est barbant ! Tu ne peux pas passer la soirée à poser des questions stupides comme « pourquoi mon verre se remplit tout seul ? » ou « c’est quoi cet instrument de musique ? » ou « pourquoi ces dolphéens se promènent tout nus ? » ou même pire : « comment je suis sensé me servir des trois coquillages dans les toilettes ? », énuméra-t-elle en singeant une voix stupide.

— Tu as totalement inventé cette dernière question, répliqua Jonathan en plissant les yeux. Même si c’est la troisième qui m’inquiète le plus…!

— J’étais dans la classe de Talia en étude de l’humanité, justifia-t-elle avec un petit rire. Et ne t’inquiète pas, ils s’habillent toujours quand ils sortent de leur quartier, ajouta-t-elle.

— Une dernière question, proposa l’humain en levant le doigt. Est-ce que c’est toi qui dégageait cette odeur, chaque fois que je commençais à paniquer ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

— Oh, bien sûr, répondit la sylvéenne en passant une main dans sa chevelure de feuilles, révélant une étrange fleur. C’est le parfum de cette rose, elle dégage un cocktail de phéromones qui imitent celle des humains et qui les apaise. Je l’ai conçu exprès, quand j’ai appris qu’on avait trouvé trois humains encore vivants dans des caissons de cryogénisation, expliqua-t-elle.

— D’accord, soupira Jonathan. Je trouve même pas ça étrange venant d’une plante humanoïde douée de conscience. Par contre, tu as dit trois êtres humains ? J’ai cru comprendre que j’étais pas le seul, mais tu as des détails ) me donner ? demanda-t-il avec un début d’espoir dans la voix.

— Pas de fausse joie pour le moment, répondit immédiatement Anagha en relâchant les feuilles qu’elle tenait. Ils ne sont pas encore réveillés, et ils peuvent encore mourir s’ils ne supportent pas le dégel. Sans parler du choc psychologique, ajouta-t-elle en gloussant, comme si la perspective était amusante.

— Tu es un vrai démon, souffla Jonathan en fronçant les sourcils, fourrant ses mains dans ses poches.

La sylvéenne s’approcha alors de lui tout doucement et tendit ses doigts pour effleurer son épaule.

— Un démon, comme dans les mythologies humaines ? Mais de quel genre ? Celui qui pousse les humains à être mauvais ? Ou celui qui les punie d’avoir été mauvais ? souffla-t-elle d’un ton énigmatique et enjoué.

Jonathan s’agaça alors brièvement, juste assez pour attraper le poignet d’Anagha et éloigner sa main de son épaule, la renvoyant dans le dos de sa propriétaire. Puis tiquant bruyamment de la langue, il fit un pas en arrière.

— Les deux, répondit-il un peu sèchement. Depuis tout à l’heure, tu te moques de moi, ne crois pas que je ne le vois pas !

— Je fais ça pour ton bien, répliqua immédiatement la Sylvéenne d’un ton placide. Tu verras, j’ai appuyé sur les bons points, et ça va influencer ton comportement dans le bon sens, affirma-t-elle en penchant délicatement sa tête sur le côté. Crois-moi, je ne mens jamais, sauf quand je l’annonce à l’avance, ajouta-t-elle avec un rire mutin.

— Très bien, je vais te croire, mais je pense que je ne t’aime pas beaucoup, souffla l’humain, un brin hésitant.

— Je sais, réagit simplement Anagha en penchant la tête de l’autre côté. Tu te décideras sur mon cas une autre fois, mais j’ai un cadeau pour toi, néanmoins !

— Et… qu’est-ce que c’est ? demanda l’humain, un peu méfiant.

Pour toute réponse, la sylvéenne sortit une main de derrière son dos et présenta un paquet de cigarettes à Jonathan, qui reconnu aussitôt l’aspect de l’objet.
Il tendit alors la main, affichant un sourire sincèrement reconnaissant.

— Oh, super, c’est gentil ! J’imagine que Zu Li t’en a parlé ! s’exclama-t-il en prenant son cadeau.

— Je les ais faites exprès pour toi, chantonna Anagha tandis qu’un drôle de sourire se nouait sur son masque.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu les as roulée toi-même ?

L’humain ouvrit le paquet, lui trouvant toute l’apparence de ce qu’il aurait pu trouver en bureau de tabac. Les cigarettes à l’intérieure semblaient pourtant être de production industrielle, ou bien tubées avec le plus grand soin. Il s’en dégageait une agréable odeur de tabac, ainsi qu’un autre parfum, plus discret.

— Alors, tu devines ? souffla la sylvéenne.

Jonathan porta le paquet à ses narines et renifla un peu plus fort, tentant de capter la légère fragrance qui se cachait dans l’odeur naturelle du tabac.

— Tu… tu as rajouté de ta fleur ? demanda-t-il, certain d’avoir reconnu le parfum.

— Exact ! s’enthousiasma la demoiselle en frappant dans ses mains. Si jamais tu es trop stressé ou angoissé, n’hésite pas à en fumer une, recommanda-t-elle. Le tabac est mauvais pour ta santé, mais cette fleur ne l’est pas, alors, tu connais déjà les risques ! conclut-elle avec un haussement d’épaule et un drôle de sourire.

— Bien, merci beaucoup, répondit l’humain avec sincérité. Je vais éviter de te demander où tu cachais ce paquet par contre… Mais tu as raison, je déciderais si je t’apprécie ou non plus tard, ajouta-t-il avec un sourire en coin. Donc, où se trouve ce pub ?

— Juste ici, déclara Anagha en posant la main sur une sorte de buisson particulièrement épais. Tu es prêt ? demanda-t-elle avant de répondre immédiatement à la place de Jonathan : bien sûr que non, mais… sois le bienvenu parmi nous !

Et tandis qu’elle faisait cette mystérieuse déclaration, l’imposant massif végétal qu’elle touchait s’écarta soudainement de lui même, comme si elle le lui avait commandé, révélant un spectacle des plus singuliers aux yeux de l’être humain.
Tout d’abord, ce fut le son qui parvint jusqu’à lui, comme si le simple fait d’avoir écarté un buisson avait percé un trou dans l’étrange bulle qui semblait insonoriser l’endroit. Il y avait des bruits de conversation, indistincts et brouillons, quelques cris d’enfants qui semblaient jouer ça et là, et des bruits de chopes et de couverts.
Jonathan fit alors un premier pas, hésitant à franchir le seuil du massif végétal qui tenait lieu de porte. Il observa simplement l’endroit, semblable au reste de cette improbable forêt, mais arrangé de manière à ressembler à un vaste bar lounge en plein air. Des troncs d’arbres avaient été coupés et sculptés pour servir de table, un grand bar était composé de racines massives qui avaient simplement été taillées afin de prendre une forme idéale. Il y avait une sorte de point d’eau qui semblait trop propre et trop bien délimité pour être naturelle, au moins autant que l’étrange gazon qui avait toute l’apparence et la texture d’une épaisse moquette. Ces lieux évoquaient la profonde ancienneté de la nature en présence, tout en se présentant comme un endroit où il faisait bon vivre, avec tout le confort nécessaire.

— C’est donc ça… un pub sylvéen ? murmura l’humain, émerveillé.

— Oui, c’est un très bon endroit, répondit Anagha en haussant les épaules, visiblement peu émue par ce qui devait être une partie de son quotidien. Et que penses-tu des invités ? demanda-t-elle.

Le regard de Jonathan se focalisa alors sur les silhouettes qu’il n’avait pas encore pris la peine de détailler.
Ce qui le frappa tout d’abord, fut l’imposant sylvéen posé derrière le comptoir. Il avait les épaules larges, le vendre rond et les bras massifs. Il était torse nu, mais ne présentait aucun nombril. L’humain pouvait distinguer un large pagne de feuille qui ne cachait du sylvéen que le stricte minimum. Lui aussi portait un masque, comme tous les autres de sa race présents ici. D’ailleurs, tous ces masques semblaient bien plus grossiers que celui que portait Anagha en ce moment même.
Jonathan se tourna alors légèrement vers sa guide, cette dernière devinant sa question :

— Je n’enlève strictement jamais le miens, alors au fil des années, il s’affine, épouse mieux les formes de mon visage, et devient plus compact, expliqua-t-elle avec un petit rire.

L’humain hocha simplement la tête, n’osant toujours pas entrer, continuant d’observer rapidement les invités. Il y avait des dolphéens dont il ne pouvait pas distinguer le genre, des lémuréens, au physique proche de celui des humains, si ça n’était bien plus androgyne. Quelques chiroptéens dont le genre restait profondément mystérieux, allaient et venaient, ayant l’air moins énergiques que les autres. Après tout, pour eux, il devait être l’équivalent du matin.
Puis, Jonathan osa enfin passer le seuil des buissons afin d’avoir une vue d’ensemble, entrant pleinement dans le pub qui cessa aussitôt de s’animer. Il se raidit alors légèrement, tandis qu’Anagha le poussait un peu afin d’entrer à son tour.

— Qu’est-ce que… bredouilla l’humain en tournant son regard vers une table plus longue et large que les autres. Talia ?

En effet, cette dernière était assise là, en compagnie de Zu Li et de Raïda. Et tous les invités semblaient avoir cessé de vaquer à leurs occupations. Jonathan se rendit alors compte de la surprise dont lui avait parler sa guide.

Tenbe ! s’exclama soudainement Talia dans une langue inconnue, tandis qu’elle se levait, rapidement imitée par les nombreux invités encore assis. Nim ! s’exclama-t-elle d’un ton quasi militaire.

À cet ordre, la totalité des adultes présents levèrent le bras droit parallèlement au sol, main ouverte, doigts serrés et paume vers le bas, puis vinrent frapper leur cœur avec leur pouce. Leur bras gauche restant le long de leur corps.

Shao ! déclara-t-elle d’une voix à peine plus décontractée, tandis que tous s’inclinaient en direction de l’humain. Jonathan Walsh ! lança-t-elle d’un ton solennel, frappant une fois dans ses mains, le reste de la foule répondant en frappant deux fois. Au nom des quatre races et de la Reine Hélène, je vous souhaite la bienvenue parmi nous ! annonça-t-elle en frappant deux fois dans ses mains, la foule répondant en frappant une fois. Nous avons organisé cette soirée en votre honneur, afin que vous puissiez établir un premier contact avec un échantillon représentatif de notre peuple, expliqua-t-elle en levant le bras pour désigner l’assemblée. Comme le veut la coutume humaine, buvons à votre santé !

Et tandis qu’elle faisait cette déclaration, l’implant au milieu de son front scintilla doucement tandis qu’elle effectuait un geste de la main, faisant léviter une large chope en bois brut en direction de Jonathan. Celui-ci tendit la main pour s’en saisir délicatement, curieux de découvrir qu’un petit nuage métallique était responsable de la lévitation du contenant. Il en déduisit rapidement qu’il devait s’agir des fameuses nanites que les lémuréens pouvaient manipuler à leur guise. Au fond, Anagha avait raison, pensait-il, il n’avait pas besoin de poser des questions, il lui suffirait d’écouter et d’observer.
Après quelques secondes à contempler la boisson présente dans son verre, l’humain releva la tête, voyant que l’assemblée réunie ici semblait attendre quelque chose. Alors, avec un sourire, il leva sa chope et s’écria :

— Santé !

Il fut repris en chœur, et chacun s’empara d’une boisson afin de boire avec autant d’enthousiasme que Jonathan, qui semblait bien apprécier l’exotisme de la liqueur qui lui avait été offerte. il sentait un petit peu d’alcool, mais surtout le goût d’un fruit inconnu et particulièrement sucré, sans pour autant être écœurant.
Un sourire plus tard, chacun retourna à ses occupations, et l’humain tourna la tête vers la grande table qu’Anagha venait de rejoindre. Puis il s’approcha lorsque Raïda lui fit signe de venir s’asseoir à côté d’elle. Il s’exécuta alors avec plaisir, tournant la tête sur sa droite ou se tenait Talia :

— Merci, c’est vraiment sympa ! déclara-t-il avec un sourire sincère. Enfin, c’était un peu impressionnant quand même, ce salut très solennel, fit-il avec un petit rire nerveux.

— Et qu’y a-t-il de plus solennel que le retour du premier humain depuis plus de trois siècles ? déclara Zu Li avec un sourire amusé.

— Oui, et puis on a squatté ta planète sans ton accord, c’est la moindre des choses, ajouta Anagha, déjà affalée sur la table en jouant avec sa chope.

— La main forte sur le cœur tendre, récita Talia avec sérieux. Il s’agit de la salutation la plus solennelle qui soit, particulièrement utilisée par les militaires et les politiques, entre autres. J’espère que cette fête surprise ne te dérange pas trop, ça n’était pas mon idée, se dédouana-t-elle en haussant un sourcil, son regard glissant vers la dolphéenne.

— Bah quoi, c’était une super bonne idée, non ? déclara Raïda en tapotant l’épaule de l’humain avec un large sourire. T’en penses quoi Jojo ?

— Si, ça me fait super plaisir ! déclara l’intéressé. De toutes façons, je n’aurais pas réussi à trouver le sommeil… J’étais prêt à bouquiner jusqu’à m’endormir, mais je préfère largement boire un verre avec des gens sympas ! conclut-il avec un sourire sincère.

— Aaah, soupira la dolphéenne d’un air attendri. N’est-il pas adorable ? fit-elle en lui tapotant de nouveau l’épaule.

Les deux se laissèrent aller à un bref fou-rire, faisant rouler des yeux aux trois autres.
Puis la soirée suivit doucement son cours. Jonathan eut un long débat plein de fou-rires avec Raïda, cette dernière lui posant des questions sur des sujets aussi divers que variés, allant des films de Ridley Scott jusqu’aux lamentables progrès en spationautique des humains, en passant par la question vraisemblablement vitale de savoir pourquoi les mâles de cette race avaient des poils qui leurs poussaient sur le visage. Évidemment, Jonathan ne pouvait pas vraiment répondre avec précision à toutes ses questions, mais il commençait à appréhender un peu mieux le fossé culturel qui le séparait de ces extraterrestres.
Au bout d’une grosse demi heure, l’humain secoua la tête en pouffant de rire, visiblement décontracté par l’ambiance, et par l’alcool très léger qu’il buvait depuis tout à l’heure sans que sa chope ne semble vouloir se vider.

— Hahaha, écoute Raïda, c’est comme ça ! Il y avait autant d’hommes que de femmes sur Terre, voir même un petit peu plus d’hommes. Je vois pas pourquoi ça t’étonne à ce point ! déclara-t-il avec un sourire amusé.

— Regarde autour de toi, proposa Zu Li avec un drôle de sourire en coin. Il y a cinquante personnes présentes à cette soirée, et seulement douze d’entre elles sont des mâles.

— Ah bon ? réagit l’humain, un peu surpris. C’est à dire que, je n’arrive pas à faire la différence des fois. Mais ça veut dire que… souffla-t-il en marquant une pause pour faire un rapide calcul. Si c’est un échantillon représentatif, ça veut dire que votre population compte à peine vingt-quatre pourcent de mâles ?! conclut-il en écarquillant les yeux.

Il y eut un petit moment de silence, pendant lequel Jonathan pouffa de rire par intermittence, envisageant tout ce que cela impliquait pour une société d’être aussi déséquilibrée entre les deux sexes. Cependant, ses compagnons de table ne semblaient pas partager son amusement.

— Franchement, je suis jalouse, grommela Raïda en attrapant une poignée de ce qui ressemblait à des crevettes, depuis un plat tout proche. Ça veut dire que chaque humaine pouvait avoir au moins un humain pour elle ! Puis même biologiquement, c’est de la triche ! protesta-t-elle en fourrant sa nourriture dans sa bouche.

Zu Li pouffa de rire en secouant la tête, sirotant tout doucement le contenu de sa chope, qu’il ne semblait pas être pressé de vider. Normal, puisqu’il venait de se réveiller depuis quelques heures à peine.

— C’est vrai, souffla le chiroptéen en se tournant vers l’humain. Biologiquement parlant, un mâle peut fertiliser plusieurs femelles en peu de temps, mais une femelle ne peut pas cumuler plusieurs grossesses en même temps. Et puis la gestation dure jusqu’à six mois pour ceux de ma race, qui ont la plus courte, et jusqu’à onze mois pour les dolphéens, qui ont la plus longue, expliqua-t-il en hochant la tête.

Anagha se pencha alors sur la table pour rejoindre leur conversation et agita sa main, comme si elle souhaitait dissiper un malentendu, son masque restait neutre, mais le ton de sa voix était léger :

— Non, vous ne comprenez pas ! C’est parce qu’une humaine enceinte est vulnérable, et que l’accouchement est toujours difficile. Alors le mâle reste pour la protéger ! En plus, un enfant met plusieurs années à savoir marcher, il est vulnérable pendant ce temps et a donc besoin de deux parents pour le nourrir et le protéger ! expliqua-t-elle, convaincue de dire vrai.

— C’est sûr que de notre côté, c’est pas trop ça… commenta Raïda d’un air songeur.

— Comment ça ? demanda Jonathan, très curieux.

— Chez les quatre races composant notre peuple, commença Zu Li. Les femelles sont généralement plus grandes et plus fortes physiquement, toutes exceptions gardées bien sûr, précisa-t-il. Et nos enfants deviennent plus rapidement autonomes, pour marcher et se nourrir. Et chez les dolphéens, c’est là où c’est le plus visible.

— C’est vrai, ouais ! affirma Raïda, regarde ce mâle par exemple.

Jonathan tourna la tête vers l’endroit que lui indiquait la dolphéenne et observa une élégante créature, dont les formes toutes en finesse et en douceur évoquaient une plus grande fragilité que la carrure de char d’assaut de Raïda. Il avait du mal à croire qu’il s’agissait d’un mâle, et il en aurait fortement douté s’il ne le voyait pas torse nu en ce moment même, puisqu’il pouvait comparer avec ce qu’il avait vu chez Raïda. Le mâle était assis sur une souche, entouré d’un petit point d’eau, tenant un grand instrument de musique de la forme d’un coquillage exotique, dans lequel l’eau entrait et ressortait, le musicien promenant ses mains sur l’instrument pour produire des sons riches, quelque part entre le violoncelle et le piano. Sa musique envahissait l’atmosphère et participait à produire une ambiance festive mais décontractée, comme si le musicien jouait la bande originale d’un film.

— Wahou, souffla l’humain avec un étrange sourire. Si c’est à ça que ressemble les mâles chez vous, je crois que je vais devenir gay, plaisanta-t-il.

Cependant, son trait d’esprit n’eut pas l’effet escompté, surtout du côté de Raïda. Cette dernière semblait avoir perdu plusieurs teintes de bleu au niveau du visage, et la bioluminescence de ses yeux était presque éteinte, elle avait l’air profondément choquée et déçue. Zu Li de son côté, roulait des yeux avec un petit sourire en coin. Seule Anagha était morte de rire, la tête contre la table à frapper doucement du poing.

— Heu… je plaisante, hein ? assura alors l’humain en passant sa main devant les yeux éteints de la dolphéenne.

— Oh putain tu m’as fait peur ! souffla-t-elle en reprenant soudainement ses esprits. Enfin je veux dire, si « gay » signifie bien ce que je crois… hésita-t-elle brièvement.

— À ma connaissance, ça veut dire qu’on ne tombe amoureux et qu’on a de rapport sexuels qu’avec des membres du même sexe, récita l’humain d’une voix peu assurée. Mais pour le peu que je m’en souvienne, cette description faisait encore débat à l’époque… ajouta-t-il, songeur.

— C’est terrible, souffla Raïda, comme si elle venait d’entendre une histoire d’horreur.

— Avant que le sujet ne devienne gênant… souffla Anagha qui se remettait à peine de son fou-rire. Tu dois savoir que chez nous, la sexualité ne souffre d’aucune classification, expliqua-t-elle à l’intention de l’humain. Les genres n’existent pas non-plus d’ailleurs, ça c’est un concept complètement pété que vous avez inventé, vous les humains.

— Soit prudente avec les sujets sensibles, Anagha, prévint Talia qui semblait bien silencieuse depuis tout à l’heure, observant simplement la foule en buvant tranquillement. Je ne voudrais pas que tu déclenches des disputes.

— Oh, non, pas de risques à ce niveau, enfin, pas avec moi ! déclara Jonathan avec un rire gêné. Mais qu’est-ce que tu entends par : les genres n’existent pas ? demanda-t-il, le regard plein de curiosité pour la sylvéenne.

— Bah, les genres, commença-t-elle avec un moulinet de la main. C’est une série de traits, sélectionnés de façon arbitraire, que l’on attribut à l’un ou l’autre sexe. Je veux dire, votre société à tellement évoluée autour de la notion de genre que ça en est devenu ridicule ! Les femelles forcément attentionnées et coquettes, et les mâles forcément forts et protecteurs, à quel point faut-il être en retard, en terme de civilisation ? Ha, hahaha…! déclara-t-elle avant de repartir dans son fou-rire.

— Tu sais, je comprends ce que tu veux dire, mais tu n’as pas tous les détails, déclara Jonathan en secouant la tête. Beaucoup de personnes et de sociétés échappaient à ces codes pré établis, et ils seraient pas content de t’entendre ! D’ailleurs, je me souviens qu’il y avait des débats de plus en plus vifs autour de la notion de genre, à l’époque. Ça avait même fini par toucher les dirigeants de nos pays, et des lois ont été remises en question, tandis que d’autres étaient réclamées, souffla-t-il en cherchant dans sa mémoire. Comme par exemple, la création d’un troisième genre, qui a été adopté par l’Allemagne, si je me souviens bien.

Cependant, à la grande surprise de l’humain, ses explications ne firent que redoubler les fou-rires d’Anagha qui, cette fois-ci, s’était complètement laissée aller en arrière pour rire à gorge déployée :

— Haha ! Hahaha… vous, vous… articula-t-elle entre deux fou-rires. Vous voyez que cette histoire de genre vous pose problème, hahaha ! Et votre première idée c’est d’en fabriquer davantage ! Hahaha ! explosa-t-elle en se tenant le ventre.

— Anagha, ça suffit, souffla Talia un brin sèchement.

— Oh… tu n’es pas drôle, grommela la sylvéenne dont le fou-rire s’était arrêté instantanément.

— Mais du coup, tu fais partie d’une de ces cases humaines, toi aussi ? demanda Zu Li, dont la curiosité venait d’être attisée. Si ce n’est pas trop indiscret de te demander.

— Qu’est ce que tu veux dire ? demanda Jonathan en tournant la tête vers son interlocuteur.

— Je veux dire, excuse-moi de parler crûment, mais tes organes reproducteurs font de toi un mâle, dans nos fichiers. Ce qui n’a strictement aucun impact sur ce que les gens attendent de toi ou de ton comportement. Mais est-ce que tu comptes adopter un genre, comme ceux inventés par les humains ?

— Ah, hé bien… répondit l’intéressé en passant ses doigts dans la fine barbe qui ornait son menton. C’est sûr que je ne voudrais pas adopter des comportements que je juge trop féminins… mais j’ai sans doute été éduqué comme ça, et je me vois difficilement revenir la-dessus, avoua-t-il, un brin gêné.

— Et ta sexualité alors ? demanda Raïda qui semblait être très anxieuse à ce sujet. C’est selon la classification humaine, aussi ?

— Heu, je… je pense être hétéro, répondit-il en rougissant un peu. Mais j’avoue que quand je vois les mâles dolphéens, par exemple, je me pose des questions… confessa-t-il en observant de nouveau le musicien de tout à l’heure.

— Alors du coup, tu es attiré par le sexe de la personne, ou par le genre que tu lui attribus selon tes propres critères ? demanda Anagha avec innocence.

— Heu, je… balbutia Jonathan avant de porter une main à son front. Arrête d’essayer de me filer la migraine ! Et puis de toutes façons, parler de sexualité avec des extraterrestres est terriblement précoce ! Et j’interdis à tout le monde de faire le moindre jeu de mots ! ajouta-t-il rapidement en voyant un début de sourire chez Raïda. Et puis comment on en est arrivé à parler de ça ?!

C’est alors qu’un léger bourdonnement se fit entendre, signe que les chaussures magnétiques de Talia s’activaient. L’humain tourna alors la tête vers la lémuréenne qui s’était levée de table et qui l’observait d’un air parfaitement neutre.

— Je voudrais te parler en privé quelques minutes, proposa-t-elle simplement en désignant le bar.

— Haha ! pouffa la sylvéenne. Talia est toute émoustillée de notre discussion, et elle veut aller profiter du seul mâle de notre ta- haaaaa ! s’écria-t-elle lorsque sont siège se déroba sous elle, la faisant tomber par-terre.

Du coin de l’œil, Jonathan avait vu l’implant de la lémuréenne s’illuminer alors qu’elle exécutait un vif geste de la main ; le nuage de nanites qu’elle pouvait contrôler ayant certainement envoyé le tabouret valdinguer. L’humain se demanda alors un instant à quel point elle pouvait utiliser cette terrifiante capacité.

— Si tu veux bien me suivre, proposa-t-elle en lévitant vers le bar.

Jonathan ne put s’empêcher de tirer la langue à l’intention de la sylvéenne étalée sur le sol, avant d’aller rejoindre Talia prêt du bar, un peu à l’écart de l’agitation ambiante. Il s’accouda alors sur le bois brut et poussa un long soupir accompagné d’un sourire amusé :

— Hé ben, tes amis sont super cool ! Je crois que j’ai jamais été aussi à l’aise en parlant avec des filles, raconta-t-il, enjoué. Et Zu Li est plutôt cool comme mec, puis même si Anagha troll tant qu’elle peut, je crois pas qu’elle soit méchante, continua-t-il avec le sourire.

— J’aimerais savoir, de quoi te souviens-tu, avant ta cryogénisation ? demanda Talia sans réagir à ce qu’il venait de lui dire. Tu as l’air d’avoir une bonne mémoire globale, mais à aucun moment tu n’as parlé de tes amis, de ta famille, de ce que tu faisais… Je voudrais que tu me donnes le souvenir le plus précis possible sur toi, conclut-elle en lévitant doucement jusqu’à un tabouret sur lequel elle se posa.

Jonathan marqua une pause, afficha une mine hésitante, puis détourna le regard en se mordant la lèvre, ses doigts pianotant contre le bar.

— C’est… c’est difficile, avoua-t-il dans un souffle. Je sais que je vivais en Allemagne, je sais que… je sais vaguement que j’ai fréquenté des écoles publiques, que je vivais avec deux parents… Mais le reste, c’est très flou ! Les souvenirs les plus récents que j’ai, ce sont ceux des médias de plus en plus alarmistes. L’écart entre les riches et les pauvres qui se faisait de plus en plus grand, et les classes moyennes qui disparaissaient complètement. Puis les dirigeants des grandes puissances se sont radicalisés de plus en plus. C’était le chaos, mais je ne me souviens pas l’avoir subi directement… Je me souviens que, au moins un de mes parents travaillait sur un projet très important, mené par quelques humanistes des nations unies, et appuyé par une multinationale qui avait l’air louche… murmura-t-il en se massant les tempes, son crâne douloureux d’avoir tant cherché dans une mémoire défaillante. Je suis désolé Talia, je n’arrive pas à me rappeler…

— S’agissait-il de la Lindermark Company ? demanda alors Talia d’un ton empli de sérieux.

— Oui ! s’exclama soudainement Jonathan en claquant des doigts. Comment tu le sais ?!

— Ce projet important, quel été son nom de code ? pressa-t-elle, visiblement obsédée par la réponse, ce qui se voyait dans son regard.

Un bref silence s’installa, pendant que l’humain soupirait en passant sa main sur son front. Il faisait de son mieux pour se souvenir, il voyait à quel point ça avait l’air important, mais il avait du mal à y voir clair à travers son début de migraine.
C’est alors qu’un petit tintement retenti juste à côté de lui, sur le comptoir. Il tourna la tête et observa le sylvéen trapu qui semblait être le barman, ce dernier lui désignait le verre qu’il venait de lui servir.

— C’est un cadeau de la dame assise la-bas, expliqua le barman de sa voix de baryton en pointant une table du doigt. Elle s’est dit que vous aviez besoin de vous rafraîchir.

Jonathan leva alors la tête et tourna son regard dans la direction que lui avait indiqué le sylvéen. Il remarqua alors rapidement une dolphéenne, plus massive encore que ne l’était Raïda, qui lui faisait de petits signes étranges.
Afin de ne pas la vexer, l’humain attrapa son verre et le leva dans sa direction avec un sourire, comme pour la remercier. Pour toute réponse, elle lui adressa un clin d’œil complice. Mais lorsqu’il s’apprêta à boire, il en fut empêché par la main de Talia, posée sur le dessus de son verre :

— Répond-moi, quel était le nom de ce projet ?! déclara-t-elle d’une voix qui résonnait étrangement aux oreilles de Jonathan, comme si elle avait employé un ton propre à se graver directement dans son cerveau, plutôt que d’être d’abord analysé par ce dernier.

— Heu, je… ah… soupira-t-il en serrant les dents sous une forte migraine. C’était un truc genre… la dame blanche, ou un truc comme ça… Bon sang qu’est-ce que tu m’as fait ? geignit-il en passant une main sur son front.

— Rien de particulier, un peu d’hypnose, mais ça ne marche que dans des circonstances très particulières, et avec l’effet de surprise. Mais oublie ça, et dis moi si le projet s’appelait « Reine Blanche », demanda-t-elle avec plus de douceur.

— Oui ! Oui c’est ça ! déclara Jonathan en posant son verre sur le bar, le faisant légèrement claquer contre le bois brut. Mais, comment tu sais tout ça ? Et pourquoi tu avais l’air de te douter que j’étais sensé le savoir ?! C’est dingue ! déclara-t-il alors, emplit de curiosité.

— C’est simple, souffla la lémuréenne en prenant le verre de l’humain. C’est parce que le projet Reine Blanche a bel et bien abouti, et ce grâce aux efforts combinés des Nations Unies et de la Lindermark Company. Et cette reine, une humaine artificielle conçue pour être une parfaite dirigeante, à la fois immortelle et terriblement intelligente, bien plus que je ne peux l’être, est actuellement au pouvoir, raconta-t-elle d’un ton grave tandis qu’elle observait le contenu du verre qui avait été offert à Jonathan. Lorsque mes ancêtres sont arrivés sur Terre, elle était la seule « humaine » encore vivante, et s’est présentés comme la reine de cette planète. Et toi, je te soupçonne d’être un parent d’une des personnes ayant conçu cette reine.

L’humain avait du mal à encaissé autant d’informations d’un coup, et même si la petite quantité d’alcool présent dans ses veines l’aidait un tant soit peu à ne pas se frapper la tête contre le comptoir, il se sentait tout de même un peu angoissé par le flot de souvenirs qui lui revenaient à l’esprit.

— La Reine Blanche, oui… mais elle n’a jamais vu le jour, il… il était trop tard, souffla-t-il avant de se mordre les lèvres. Ma mère en parlait comme de la créature qui sauverait le monde…

— As-tu des souvenirs de ta mère ? Ou de ton père, c’est très important Jonathan, demanda Talia en s’approchant de lui, quittant son tabouret. Je ne te demande qu’un dernier effort…

— Non, désolé, je n’ai rien… Mais peut-être qu’avec le temps… je sais pas, j’ai bien besoin d’un verre ! dit-il finalement en essayant de reprendre sa boisson des mains de la lémuréenne.

Mais cette dernière l’en empêcha en reculant sa main et en renversant la boisson sur le gazon, fronçant les sourcils comme si cette boisson lui était intolérable.

— Hey ! Mon verre ! protesta Jonathan.

— Tu n’as pas besoin de ça ! répliqua Talia un peu sèchement. Barman, deux verres de gopa s’ils vous plait ! commanda-t-elle.

— Tout de suite, dame Shôgi ! lança le sylvéen trapu en se penchant sous son bar.

— Pourquoi, c’était quoi dans ce verre ? demanda l’humain.

— Tu ne veux pas le savoir, répondit Talia.

— Je pense que si, insista le jeune homme.

— Ce genre de boisson… commença la demoiselle avant de soupirer légèrement. Est sensée donner un goût agréable à tes… diverses sécrétions corporelles, conclut-elle sur un ton qui ne laissait pas de place au doute.

— Ah… souffla l’humain avant de marquer un silence. En effet, je… je n’aurais pas voulu qu’elle se fasse d’idées en me voyant le boire, conclut-il en observant la mine dépitée de la dolphéenne un peu plus loin. Et… tu en as d’autre des surprises comme ça ? demanda-t-il à l’intention de la lémuréenne. Je commence à comprendre pourquoi j’ai été cryogénisé, je commence à en savoir un peu plus sur la situation de la Terre, mais j’aimerais que tu me le dises, si tu sais encore des choses que je devrais savoir ! réclama-t-il en frappant légèrement sur le bar.

Le barman posa alors deux grands verres au contenu clair et coloré devant eux et se retira tout de suite.
Talia avait son regard planté dans celui de l’humain qui lui faisait face, attendant le moment où sa respiration serait la plus calme pour lui répondre, ce qu’elle ne tarda pas à faire :

— Je sais que les modules de cryogénisations que l’on a retrouvé étaient issus d’une technologie inconnue des humains à l’époque, révéla-t-elle. Tout comme la technologie qui a permis de créer un être artificiel, ultra intelligent et ultra compétant dans les domaines politiques et sociaux. Et enfin, souffla-t-elle en entamant un étrange geste avec sa main, il y a ton tatouage.

Et à peine eut elle achevé son mouvement, que la chemise de Jonathan se déboutonna sous l’impulsion des fameuses nanites, avant de s’entre-ouvrir pour révéler son torse du côté de son cœur.
À cet endroit, étaient inscrits de vieux idéogrammes lémuréens : « Tout l’amour du monde ».

— Je sais que tu vas avoir besoin de temps pour encaisser tout ça, souffla Talia d’un ton compatissant. Mais ne t’angoisse pas trop, car je pense qu’il s’agit simplement d’un membre de notre peuple, venu sur Terre clandestinement, qui a tenté de vous sauvé. Et je crois également qu’elle t’a rencontré et aimé comme un fils, vu ce tatouage.

La lémuréenne se leva alors et prit son verre, avant d’y boire longuement, soupirant d’aise après coup.

— Tu devrais boire toi aussi, il n’y a rien de mieux pour réhydrater son corps rapidement, conclut-elle simplement, retournant vers la table de ses amies en lévitant doucement.

Jonathan croisa alors simplement les bras sur le bar, et laissa sa tête tomber contre le bois brut en poussant un profond râle de frustration.

Pendant ce temps, Talia avait simplement rejoint ses amis et s’était assise parmi eux.

— Alors, comment il l’a pris ? demanda Raïda, visiblement inquiète.

— Comme je m’y attendais, répondit simplement la lémuréenne.

— Tu crois qu’il s’en remettra ? demanda Zu Li en fronçant les sourcils.

— Il est mentalement très solide, plus qu’il en à l’air, souffla Talia avant de reprendre une gorgé de son verre.

— Et tu lui as dit que lorsque l’énergie commençait à baisser dans le centre de cryogénisation, elle était redirigée en priorité vers son caisson ? murmura Anagha en étalant un trop large sourire sur son masque. Tu lui as dit qu’il a survécu au prix du sacrifice de près d’un millier d’autres personnes ?
Et pour les deux autres qui ont survécu ? Tu as fini par lui dire qu’ils s’étaient réveillés ? continua-t-elle. Tu lui as demandé de l’aide pour gérer le jeune Alexandre ?

— Non, certainement pas, répondit Talia un peu sèchement. Et s’il l’apprend avant que je lui dise, je saurais que c’est toi qui a parlé.

— Je n’aime pas trop l’idée de te laisser le manipuler, grogna Raïda, laissant ses yeux prendre une teinte orangée. Tu ne prends pas en compte ses sentiments !

— Elle ne prends en compte les sentiments de personnes, souffla Zu Li avec une grimace.

— Je pense uniquement à sa santé mentale et physique, répondit Talia d’un ton neutre. En ce qui concerne Alexandre, je vais l’inscrire dans un lycée pour l’année prochaine, Jonathan pourra s’occuper de le calmer d’ici là. D’ailleurs, comme tu sembles bien t’entendre avec lui, dit-elle en tournant son regard vers Raïda. Je te le confierais quand il se rendra compte qu’il ne peut pas se débrouiller seul dans ce monde.

— Mais pourquoi ne pas me le confier tout de suite ?! Je te connais, tu vas attendre qu’il fasse une erreur qui lui fera perdre confiance en lui, puis tu vas lui imposer ma tutelle, et il ne pourra pas refuser ! réagit Raïda d’un ton grave et empli d’une certaine rancœur.

— C’est simple, gloussa Anagha en dessinant une expression étrange sur son masque. Les humains ont tendance à justifier leur stupidité en l’appellant « fierté », et avant de pouvoir leur venir en aide, il faut briser cette fierté mal placée ! conclut-elle en pouffant de rire.

— Faites comme vous voulez, mais je ne vous défendrais pas à ses yeux quand il se sentira trahi, grommela Raïda en vidant sa chope.

— Bien sûr que tu le feras, souffla Talia en buvant dans son propre verre, tu le fais toujours…

— Uniquement parce que nous sommes amis… répondit la dolphéenne avec un soupir nostalgique.

[À suivre… dans la BD « La quête de Jonathan »]
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